Un tournant dans l’ennui? La permanence du degré Angot de l’écriture

Christine Angot (DR)

Nul en France n’est censé désormais ignorer que, depuis ces derniers jours, Christine Angot a publié un nouveau roman intitulé : Un tournant de la vie. Entre rires frénétiques et applaudissements nourris, les articles abondent, se déchirent sinon se défient dans une respectueuse distance tant il s’agit pour les uns de multiplier les moqueries, pour les autres de déployer les éloges. Tour à tour portée aux nues ou vouée aux gémonies, Angot serait, au choix et sans réconciliation possible, au cœur le plus ardent d’« un prodige de la forme romanesque » (Pierre Benetti) et aussi bien l’auteure d’un épouvantable roman que « rien ne vous oblige à lire » (Jean-Jacques Proust). Au milieu de la rentrée post-littéraire que nous vivons, Angot ne serait pourtant donc nullement un écrivain d’Après la littérature mais, à tout prendre, la romancière soit d’une non-littérature, soit l’artisan d’une hyper-littérature.

Cependant, alors même que ces différents articles entendent se saisir avec acuité de l’écriture même d’Angot afin d’en souligner l’inhérente vacuité ou encore la puissance encore irrévélée, il apparait pourtant qu’au corps défendant même des critiques, l’écriture même d’Angot ne s’y impose pas comme l’objet premier de leurs questionnements. De fait, depuis quelques années bientôt, depuis L’Inceste en 1999, au rythme de deux ou trois ans selon le métronome médiatique, s’est progressivement installée en France, à l’horizon du mois de septembre une tradition aussi violente qu’irascible : presque pas une rentrée sans Christine Angot ou bien plutôt presque pas une rentrée littéraire sans avoir d’avis sur Christine Angot. Angot, ce n’est plus uniquement le nom d’un auteur, le destin d’une écriture dont il faudrait suivre les délinéaments dans le chemin tortueux d’une œuvre. Angot, c’est une opinion, c’est une brusque discussion, c’est un nom ardent qui n’a pas attendu d’être chroniqueur chez Ruquier pour être un nom à dormir debout dans les débats, résonner jusque dans les bars tabac ou figurer en Une des quotidiens, ce que la littérature n’avait hélas plus réussi à accomplir depuis fort longtemps.

Indépendamment de la qualité intrinsèque de son œuvre, qu’Une Semaine de vacances soit un excellent livre ou pas, qu’Un Amour impossible soit un chef-d’œuvre ou un piteux livre d’images sur la mère ou encore qu’Un tournant de la vie soit la peinture la plus neuve de la triangulation amoureuse ou un terrible triangle des Bermudes où l’écriture aurait fini par sombrer puis disparaître, Angot s’est muée en une fantastique monnaie d’échange dans les discours de rentrée littéraire puisque la rentrée littéraire n’est plus désormais que le long discours dramatisé d’elle-même dont le prix Goncourt serait le saint couronnement moral. Car là où Angot écrivait, il y a quelques années, un récit répondant au titre de Sujet Angot, on pourrait désormais bien plutôt parler à son endroit d’une Valeur Angot tant elle apparaît comme clivante et participe d’un étroit jeu social et mondain qui fait se déployer un éminent théâtre de sociologie littéraire. A ce titre, il conviendrait décidément, comme nous en avions déjà émis l’hypothèse, de parler d’un degré Angot de l’écriture puisque, d’une rentrée l’autre, ce degré Angot n’est nullement à considérer comme l’outil d’une quelconque bathmologie de la poétique des textes mais, de manière plus surprenante et sans doute davantage passionnante, comme un baromètre nu de la critique littéraire et journalistique, à savoir un formidable levier sociologique permettant de mettre à nu, plus largement et plus profondément, des positions idéologiques devant le texte littéraire. Car, loin de dire des haines ou des amours nues, le degré Angot de l’écriture renvoie à autant de cultures au sens deleuzien, à savoir un dressage de la pensée sous la pression de forces sélectives : ce sont donc deux cultures et non deux méthodes, à savoir la libre venue de la pensée à elle-même, qui se donnent à lire dans cette haine ou cet amour pour Angot.

Si bien que, dans cette comédie de la mondanité où, à la manière des caractères de La Bruyère, chacun attaque ou défend selon le narcissisme culturel qu’il désire mettre en scène de lui, se donnent deux positions irréconciliables. Deux positions antagonistes où il s’agit non pas tant d’évoquer Angot que d’en instrumentaliser le nom afin d’exhiber son éthos littéraire, son être-littérature dans un éminent but de valorisation sociale.

Christine Angot (DR)

Ainsi, de la première position critique, de loin la plus répandue : la haine d’Angot. Détester Angot n’est pas une position nue dans le champ tant elle se ferait ainsi toujours au nom de la Littérature, majuscule irascible du désir d’écrire. Angot serait le contresens advenu à la littérature. Elle n’écrirait pas. Elle n’aurait pas d’écriture. Elle n’aurait même pas d’œuvre. Elle serait bel et bien le degré Angot de l’écriture. Elle ne se tiendrait dans la parole qu’afin d’y faire de son moi la scène surexposée d’un désir frénétique d’apparaître dans les médias. Elle serait la négation absolue de la littérature : son désir renversé : l’escroquerie.

Saisissons-nous, de fait, de l’article de Jean-Jacques Proust « Le Tournant de la vie de Christine Angot, un tournant de l’histoire de la littérature » paru dans Slate qui peut se faire le symptôme discursif premier de cette haine d’Angot. Le critique s’intéresse ici, on l’a compris sans peine, à Un tournant de la vie pour d’emblée affirmer qu’il va se livrer à la patiente « anatomie d’un chef-d’œuvre ». Mais ne nous y trompons pas : l’anatomie ne se pratique pas sur un cadavre ordinaire : Angot y est dépeinte comme une grande accidentée de la culture qui serait sortie bègue d’un carambolage au beau milieu d’un carrefour indonésien. Comme le laissait présager le titre de l’article, tout ne sera ici que féroce ironie tournée contre l’auteure dans l’évident but de démontrer l’inhérente vacuité sinon la rutilante nullité d’Angot.

Et l’ironie se révèle redoutable : tour à tour qualifiée de « sommet de la littérature », de romancière maniant les points de suspension avec « génie » et élaborant une intrigue qui, traitant certes d’un sujet dérisoire, parvient par sa puissance à être « subtile » sinon à œuvrer à « la brûlure, l’incandescence des mots ». Angot ne serait pas une romancière mais, ironiquement, la Romancière majuscule. Derrière les atours et la parade de l’ironie, le constat du critique serait sans appel : Angot ne sait pas écrire. Elle est l’antiphrase constante de toute romancière. Son écriture n’est que platitude et sa réputation une baudruche gonflée comme le torse se bombe pour dire d’Angot qu’elle serait médiocre.

Cependant, pour divertissante qu’elle puisse paraître tout du moins dans ses premiers paragraphes, cette critique ne parvient pas à prendre. Soudainement, l’ironie, qui se donne comme son arme première mais surtout unique, se retourne contre elle et pointe vers le défaut heuristique même de toute ironie. De fait, l’ironie s’offre toujours en critique littéraire comme une arme puissamment fragile tant elle suppose un contexte social et ne peut se lire que dans un déjà-consensus, à savoir dans la connivence déjà affirmée entre le critique et ses lecteurs. Elle a valeur de tautologie démonstrative : pour être convaincu de la médiocrité d’Angot, il faut déjà en être convaincu. L’ironie le dit sans répit : on déteste parce qu’on déteste déjà et on déteste parce que on peut, par l’ironie, socialement manifester l’intelligence de sa détestation : l’ironie, c’est la connivence en lieu et place de toute science. La polémique ne parvient pas ici à s’élever à autre chose que du sarcasme.

Il n’est qu’à considérer ici l’usage disert sinon l’habile monnayage proposé par Jean-Jacques Proust des noms-valeurs auxquels Angot se voit comparée pour être dévalorisée. Plus que jamais, l’histoire de la littérature et des arts se voit convoquée ironiquement : Angot n’est pas Bergman. Angot n’est pas Racine. Angot n’est pas Proust. Les noms, livrés en contre-valeur comme si Angot en était l’antithèse honteuse, dessinent un panthéon, délibérément survalorisé, dans lequel la romancière ne pourra jamais figurer. La culture qui se donne ici est donc plus que jamais à comprendre au sens deleuzien de culture comme argument d’autorité donc de dressage. Comme toute attaque purement axiologique, ce discours du nom pour le nom ne prend hélas jamais appui sur une analyse textuelle, l’ironie prenant uniquement soin d’une exhibition textuelle par citation au terme de laquelle, par le sourire, le lecteur est sommé de constater, hors argument, l’ampleur des dégâts. L’histoire devient ici la caution d’une écriture vide. Comme si, somme toute, Christine Angot avait inventé les haters avant la naissance même d’Internet.

Symétriquement mais inversement, plus rare dans sa diffusion sociale, se donne enfin à lire la seconde position affirmant le degré Angot de l’écriture : la défense de l’écrivaine. L’amour, ou sa tout du moins déclaration, se donne comme moins spectaculaire que la haine et surtout se révèle plus fragile car, plus que jamais, exposée à la raillerie, aux quolibets et plus que tout : à la dévalorisation sociale. Car aimer Angot et affirmer qu’Un tournant de la vie peut être un grand livre ne va pas sans un double risque dans l’axiologie critique : c’est endurer le dur risque de passer pour un mauvais critique et le dur risque s’être laissé piéger par une escroquerie comme on aurait été victime d’une fraude à la Carte Bleue sur Internet. C’est la mésaventure que chacun paraît avoir éprouvé en prenant la défense d’Angot car, plus que jamais, il s’agit d’une exhibition sociale dont la littérature est le vecteur plus que la visée ultime. L’amour pour Angot se perçoit toujours comme un redoublement thématique de l’œuvre d’Angot même : une pente à l’obscène et la parole contrariée d’un amour impossible.

De fait, aimer Angot, et le dire donc, s’agissant de la valeur Angot, le représenter, ce serait croire à une œuvre mais ce serait toujours être immédiatement accusé d’être victime sans le savoir d’une honteuse superstition. C’est contrairement – mais comme dans tout amour puisqu’ici il n’y a pas littéralement non plus de démonstration rigoureuse – exposer une vulnérabilité certaine et symétriquement un courage certain pour venir le dire : « je t’aime » est un mot noyau dont l’expansion encourt toujours le risque de peiner à trouver les raisons de sa sublimation, semble-t-il à lire les différentes défenses d’Angot tant, pour aimer Angot, il faudrait avoir la foi. Il faudrait être ce cénobite persévérant et retranché qui ose encore croire aux doux miracles. « Oui, j’ai vu l’œuvre d’Angot » serait la phrase nue toujours soupçonnée de candeur qui dirait cette apparition, comme si reconnaître Angot écrivain revenait à toujours être prisonnier malgré soi d’une hallucination persistante de mensonge. Comme si chaque amoureux d’Angot surgissait comme une Bernadette Soubirous de l’écriture.

Telle est l’hallucination dont d’aucuns accusent Pierre Benetti dans son article sur Un tournant de la vie qui, intitulé « La dernière surprise de l’amour » affirme sans attendre par la référence plus qu’explicite à Marivaux qu’il s’agira de laver Angot des critiques et autres persiflages afin de la faire monter sur l’estrade de la littérature. Ainsi, le critique va opposer aux stratégies de désécriture et non-écriture qui veulent qualifier à tout prix la supposée nullité d’Angot une logique de la culture et de l’hyper culture à partir d’une notion qui se trouve déployée tout au long du propos : la réécriture. Pour les défenseurs d’Angot, Angot ne peut pas non plus hélas s’avancer seule. Elle doit toujours être justifiée par autre chose qu’elle-même, par un extérieur culturel qui vient toujours donner problématiquement sa valeur au texte. Pour les défenseurs d’Angot, Angot n’écrit pas non plus : elle réécrit.

De la même manière que dans la haine d’Angot, la défense d’Angot, logiquement débarrassée de l’ironie comme science de la malveillance, se construit sur un jeu culturel d’exhibition de références afin de justifier le référent. Cette stratégie de valorisation littéraire, dont le but consiste à clamer la culture comme raison d’écriture où la littérature est le continuum de la littérature par la référence, en passe à son tour par une chaîne nominative et culturelle qui, cette fois, ne reprend pas les références clichéiques (parce qu’exhibées et non offertes à la lecture) auxquelles Angot manquait. Il n’y a ici aucune stratégie délocutive qui instrumentalise Bergman, Proust ou Racine malgré eux. C’est certes Marivaux qui est convoqué mais c’est Michel Deguy qui se voit au centre du propos et ceci dans une stratégie de légitimation qui en passe par une figure non médiatique mais culturellement légitimante. On relocute Angot à la culture.

Christine Angot (DR)

A côté de cet encodage culturel qui vise à redonner naissance à Angot, c’est décidément la question de l’écriture qui se donne comme le centre argumentatif ses défenseurs mais une double aporie inhérente à toute défense d’Angot vient à se dire ici : l’écriture y est convoquée uniquement comme un travail sur les mots, les formes contemporaines d’expression. Les mots prennent la place de l’écriture sans que jamais aucune question ne soit adressée à la Voix qui les porterait. A ce premier point aveugle du discours laudatif sur Angot vient s’ajouter un dernier point qui reconduit l’aporie démonstrative constitutive du contemporain : l’histoire est ici une instance infinie de légitimation et le contemporain un trou du temps qui attend son histoire et dont la valeur ne se donne qu’à la justification de ce qui l’a précédé. L’histoire flotte sur le corpus Angot comme un vêtement trop large ou mal ajusté. L’histoire est encore utilisée ici : elle devient cette fois la caution d’une écriture pleine. Le contemporain est ici comme ailleurs vide, à l’écart de tout post-littéraire.

On le remarque alors sans peine : qu’elle soit détestée ou adulée, à chaque fois Angot en demeure à une question de réception renvoyant au vide ou au plein de son écriture mais non à ses qualités intrinsèques d’écriture. Cette question de trouver l’écriture d’Angot et de l’analyser (même pour dire qu’elle n’y est pas) est décidément un cas unique dans le paysage contemporain. Houellebecq ne bénéficie pas du même traitement, et pourtant chacun sait qu’il est un naufrage d’écriture. Sylvain Tesson ne bénéficie pas non plus du même traitement, et pourtant chacun sait que le faux ermite n’est qu’un auteur de manuels de développement personnel. Car, à leur opposéqu’on le veuille ou non, Angot, par la valeur qu’elle incarne dans le débat, pose la question de la littérature, qu’elle en traite ou qu’elle n’en traite pas : elle devient le nom de l’affrontement pour reconnaître ou ne pas reconnaître l’écriture. Elle place de fait l’écriture au cœur des discussions qu’elle suscite surtout si c’est pour lui refuser son nom d’écriture. Avec la Valeur Angot, c’est de nouveau la littérature qui fait polémique. C’est là que tous les débats sur Angot pour déterminer si elle n’écrit ou si elle n’écrit pas sont toujours passionnants et riches d’enseignement tant y sont toujours mises à nu, de part et d’autre, des décisions d’écriture.

Enfin, avec Angot dans le débat, le mot de littérature circule de nouveau et n’enfonce pas le roman dans les stériles débats d’éditorialistes comme pour Houellebecq afin de questionner la place de l’Islam en France ou s’il est bon ou non de se réfugier dans une cabane en Sibérie ou au Canada, pour Tesson. Vous croyez qu’on se lève le matin en pensant à la place de l’Islam en France ou en se demandant s’il y a de la Wi-Fi en Sibérie. On se lève en se demandant si Angot appartient ou non à la littérature, pourquoi si souvent ce sont des hommes qui lui refusent cette place, pourquoi chez eux être écrivain ne rime qu’avec masculin, et plus largement où et comment se dit l’écriture de nos jours. Angot ouvre ainsi la question de l’écriture malgré elle, et parfois pour recevoir une réponse négative.

Peut-être son œuvre n’est-elle pas toujours à la hauteur de son désir d’écrire, sans doute ne parvient-elle pas toujours à assumer l’œuvre et sa grande tâche mais au moins peut-on lui reconnaître qu’elle pose l’écriture, même dans son échec, toujours au cœur d’une modernité qui n’a jamais trouvé à se dire et qui a toujours été une sourde erreur : écrire, verbe intransitif. Cette proposition de Barthes a toujours été un contresens mais c’est peut-être dans ce contresens et l’horreur de sa violence qu’il faut chercher Angot jusque dans ses impasses et ses défaites. La valeur Angot, c’est l’intransitif à tout prix, au risque de la littérature même. Et c’est depuis ce cri de l’œuvre à être qu’il faudrait commencer à interroger Angot : ce serait le premier tournant de sa saisie critique. Un tournant dans la vie de sa peut-être œuvre.

Christine Angot, Un tournant de la vie, Flammarion, août 2018, 192 pages, 18 € — Lire un extrait