Le degré Angot de l’écriture

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Christine Angot a reçu aujourd’hui le prix Décembre pour son roman Un amour impossible (Flammarion).

En France s’est progressivement installée depuis quelques années bientôt, à l’horizon du mois de septembre ou de la mi-août, une tradition aussi violente que soudaine : presque pas une rentrée sans Christine Angot ou plutôt presque pas une rentrée sans avoir d’avis sur Christine Angot. Angot, ce n’est plus uniquement le nom d’un auteur. Angot, c’est une opinion, c’est une brusque discussion, c’est un nom ardent qui résonne jusque dans les bars tabac, ce que la littérature n’avait hélas plus réussi à accomplir depuis bien longtemps maintenant.

sujet-angot-45479Indépendamment de la qualité intrinsèque de son œuvre, qu’Une Semaine de vacances soit un excellent livre ou pas, et Un Amour impossible de même un chef-d’œuvre ou un naïf livre d’images sur la mère, Angot est devenue une flamboyante monnaie d’échange dans les discours de rentrée littéraire puisque la rentrée littéraire n’est plus désormais que le long discours dramatisé d’elle-même dont le prix Goncourt serait le couronnement moral. Là où Angot a écrit, il y a quelques années déjà, un récit du titre de Sujet Angot, on pourrait peut-être bien plutôt parler à son endroit d’une Valeur Angot tant elle est clivante et participe d’un jeu social et mondain qui fait se déployer un éminent théâtre de sociologie littéraire où deux positions se tiennent.

Détester Angot se ferait ainsi toujours au nom de la Littérature, majuscule irascible du désir d’écrire : Angot serait le contresens advenu à la littérature. Elle n’écrirait pas. Elle n’aurait pas d’écriture. Elle n’aurait même pas d’œuvre. Elle serait le degré Angot de l’écriture. Elle ne se tiendrait dans la parole que pour faire de son moi la scène médiatique et surexposée d’un désir frénétique d’apparaître dans les médias. Elle serait la négation absolue de la littérature : son désir renversé : l’escroquerie. Inversement, aimer Angot, ce serait croire à une œuvre mais ce serait toujours être immédiatement accusé d’être victime sans le savoir d’une honteuse superstition. Pour aimer Angot, il faudrait avoir la foi, il faudrait être ce cénobite persévérant et retranché qui ose encore croire aux doux miracles. « Oui, j’ai vu l’œuvre d’Angot » serait la phrase nue toujours soupçonnée de candeur qui dirait cette apparition, comme si reconnaître Angot écrivain revenait à toujours être prisonnier malgré soi d’une hallucination persistante de mensonge.

Pourtant, avec la valeur Angot, on est très loin de Houellebecq, l’homme de la littérature de contenu comme Robbe-Grillet le désignait, sourire en coin. Car, à l’opposé de l’auteur des Particules élémentaires, Angot, qu’on le veuille ou non, pose la question de la littérature, qu’elle en traite ou qu’elle n’en traite pas : elle devient le nom de l’affrontement pour reconnaître ou ne pas reconnaître l’écriture. Elle place de fait l’écriture au cœur des discussions qu’elle suscite surtout si c’est pour lui refuser son nom d’écriture. Avec la Valeur Angot, c’est de nouveau la littérature qui fait polémique. C’est là que tous les débats sur Angot pour déterminer si elle n’écrit ou si elle écrit pas sont toujours passionnants et riches d’enseignement tant y sont toujours mises à nu, de part et d’autre, des décisions d’écriture. Enfin, avec Angot dans le débat, le mot de littérature circule de nouveau et n’enfonce pas le roman dans les stériles débats d’éditorialistes comme pour Houellebecq afin de questionner la place de l’Islam en France. Vous croyez que je me lève le matin en pensant à la place de l’Islam en France. Je me lève en me demandant si Angot appartient ou non à la littérature, pourquoi si souvent ce sont des hommes qui lui refusent cette place, pourquoi chez eux être écrivain ne rime qu’avec masculin, et plus largement où et comment se dit l’écriture de nos jours (notons d’ailleurs que l’article d’Angot dans Le Monde contre Soumission était de loin le plus juste ; en revanche, dans ses interviews, elle n’a pas de langage. Elle est l’écrivain sans langage). Angot ouvre ainsi la question de l’écriture malgré elle, et parfois pour recevoir une réponse négative.

Peut-être son œuvre n’est-elle pas toujours à la hauteur de son désir d’écrire, sans doute ne parvient-elle pas toujours à assumer l’œuvre et sa grande tâche mais au moins peut-on lui reconnaître qu’elle pose l’écriture, même dans son échec, toujours au cœur d’une modernité qui n’a jamais trouvé à se dire et qui a toujours été une sourde erreur : écrire, verbe intransitif. Cette proposition de Barthes a toujours été un contresens mais c’est peut-être dans ce contresens et l’horreur de sa violence qu’il faut chercher Angot jusque dans ses impasses et ses défaites. La valeur Angot, c’est l’intransitif à tout prix, au risque de la littérature même.