Au départ, il y a une commande, pour une nuit au musée, expérience nocturne concrète, avec choix du lieu et de la date, où elle veut dans le monde, et titre d’une collection chez Stock, dirigée par Alina Gurdiel. Christine Angot n’est pas la première à accepter cette contrainte formelle (unités de lieu et de temps, collection, pagination), une vingtaine de titres sont en cours, dont Comme un ciel en nous de Jakuta Alikavazovic et Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, parmi les plus marquants. Comment une autrice telle que Angot peut-elle trouver place dans ce type de livre ? Tel est l’enjeu de cette Nuit sur commande, dès son titre : interroger les liens de l’écriture et de l’art contemporain, la liberté de l’artiste, le jeu social et économique du marché. Comme l’a superbement titré Libération c’est un « la bourse et la vie ».
Tout commence comme une vie narrée depuis l’art, comme un pluriel violent imposé au titre de la collection (non une nuit mais une vie non un mais des musées) donc un premier refus de la commande : Châteauroux et le musée Bertrand, Reims, Bruges, Nice et ses galeries, Montpellier, Paris, comme les étapes d’une découverte de soi, de l’écriture et de l’art, un rapprochement du petit milieu auquel l’autrice va finir par pleinement pouvoir appartenir. Il y a eu les échecs, les manuscrits impossibles ou refusés, une vie de demandes de bourses ou résidences, « je répondais à des commandes », déjà. Sophie Calle qui, pour un projet, préfère Paul Auster à Christine Angot mais elle devient l’amie, et sinon une initiatrice, une forme de guide dans le monde de l’art contemporain.
Sophie Calle fréquente tout le monde, invite, brasse, crée des rencontres. Angot est sa « favorite », temporaire — Calle se lasse, aussi et un porte-malheur qui avait appartenu à Hervé Guibert, offert à Angot, refusé par Angot, sera le glas de ce que le lecteur a dû mal à qualifier de relation saine. Le texte est au plus près de la vérité de l’une sur cette histoire commune, dans une sincérité qui prend parfois des accents de règlement de comptes. On n’est pas si loin de Guibert.
Parce que des comptes, il y en a beaucoup dans ce livre qui sonde le marché de l’art (et de la littérature), pour ce qu’il est : un jeu de pouvoir (et souvent de dupes), de coteries et de cotes qui montent (parfois artificiellement, les mécènes sont aussi collectionneurs et achètent des maisons de vente comme des lieux pour exposer leurs artistes), de rancœurs et grandes haines. Il y a les cercles dans lesquels on entre, ceux dont on est exclu. Il y a l’ennui, les hontes.
Tout se vend, tout s’achète, jusqu’aux relations que l’on pense amicales mais qui sont des dons/contre-dons — un bracelet Cartier, que Christine Angot porte toujours, en atteste : il se visse au poignet, seul un outil spécial délivre de la menotte. L’autrice le pensait cadeau, l’offrande visait un coup de pouce pour un livre. Angot a gardé le bracelet, refusé la compromission. L’épisode vaut positionnement dans le champ contemporain, pour Angot : au centre parce qu’en marge, dans le paradoxe permanent — les doutes puisqu’il y a certitude que l’écriture est sa manière d’exister, les soirées mondaines malgré le désir d’être seule avec son ordinateur, le name dropping à deux vitesses dans le livre, certains noms sont donnés, d’autres sont à deviner, pour beaucoup avec clé, pour d’autres plus sibyllins. Et le lecteur mesure, à sa faculté ou non à déchiffrer ces clés, son propre degré de proximité avec le champ contemporain.
Donc, la demande, la commande, l’autorité, la contrainte. Mais la liberté de décrire les choses telles qu’elles sont.
Mais le vrai centre du livre est ailleurs. Depuis une chronique d’une vie sociale, amicale, médiatique, Angot recompose son œuvre.
Qui a lu ses livres retrouvera des personnes/personnages déjà croisé.e.s, qui n’a jamais lu Angot goûtera la satire au vitriol, le laboratoire d’un travail exigeant même s’il en déroute beaucoup (c’est sa visée). Cette Nuit sur commande n’est autre qu’un concentré des tropismes d’Angot, de scènes et personnes déjà croisées. Si Angot s’est bien rendue (avec Léonore, toujours) à la Bourse de commerce, pour quelques heures et non la nuit demandée, ce n’est pas pour aller admirer ce que François Pinault y présente mais bien pour exposer son œuvre à elle : Sujet Angot, livre après livre, pièce après pièce. À la Bourse de commerce, elle substitue son marché des amants, au catalogue du riche marchand d’art, ses écrits.
Et qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas volonté de tirer la couverture à elle.
Non seulement Angot montre que la seule réponse possible à une commande est la liberté qu’elle permet (quand on refuse la contrainte pour en faire une réflexion sur les jeux de pouvoir), mais elle offre l’un de ses plus grands livres, puissant, hypnotique, terriblement lucide, d’une construction extrêmement maîtrisée sous ses apparences digressives.
Angot l’écrit pages 22-23 à propos de sa vie amoureuse mais ces phrases disent ce qu’elle vise dans ce livre : « (…) ce qui comptait pour moi était d’écrire les choses comme elles étaient, alors que pour la plupart des gens c’était leur image qui primait et celle de leur entourage, que la littérature n’était pas pour eux un monde à part, séparé du monde réel, indépendant des règles sociales, à l’intérieur duquel on pouvait écrire les choses librement ». Jamais Angot n’a a été plus seule, plus libre, au centre parce qu’à côté, par principe.
Christine Angot, La Nuit sur commande, Stock, « Ma nuit au musée », mars 2025, 161 p., 19 €