Catherine Corsini – Tim Burton : Les amours impossibles

Virginie Efira et Niels Schneider dans Un amour impossible de Catherine Corsini

On aurait aimé, face au film de Catherine Corsini, n’avoir pas lu Christine Angot. Entrer dans Un amour impossible sans a priori, entrer dans le film sans la connaissance de la suite, du destin de son héroïne. Ne pas savoir le père, l’inceste. Non pas pour le découvrir comme un coup de théâtre, non, mais pour être à la hauteur de la performance exceptionnelle de Virginie Efira dans le rôle de cette mère qui apprend, aux deux tiers de l’histoire racontée, que l’homme qu’elle a aimé, qu’elle aime encore, qui lui a donné une enfant sans vouloir la reconnaître ni jamais l’épouser, elle, abuse de cette enfant.

On aurait aimé voir le film comme on en voit d’autres, sans penser à l’auteur du livre, sans penser à la force de cette écriture qui a osé dire, et répéter à qui voulait l’entendre — parce que c’est une écriture que l’on écoute plus qu’on la lit — la violence du père, et dans ce texte-là, dans cet Amour impossible, la violence du mari. Pas physique non, une violence beaucoup plus subtile, beaucoup plus vicieuse de fait : une violence de classe, un écrasement d’une part de la société par l’autre, et sa représentation à travers l’acte le plus répréhensible qui soit, l’inceste.

On aurait aimé se laisser gagner par le sentiment d’une femme pour une homme qui se refuse à elle, non pas dans son corps, mais dans son « être au monde », dans son appartenance sociétale, on aurait aimé peut-être être gagné par le sentiment bouleversant d’une femme prête à tout, même à aimer sans satisfaction de reconnaissance parce que l’important, au-delà de l’homme, c’est le fruit de cet homme, l’enfant porté, l’enfant mis au monde, l’enfant regardé, l’enfant reconnu enfin, après une nuit de palabres, de cris, de démonstrations — terrifiant assentiment de l’homme le lendemain, terrible condescendance lorsqu’il lui dit qu’il est fier d’elle, qu’elle a plaidé son affaire avec brio puisqu’elle a réussi à le convaincre, lui qui vient de mondes bien supérieurs au sien. On aurait aimé pleurer lorsque la femme rougit du compliment sans savoir ce qui l’attend, ce qui les attend, elle et sa fille.

Dans Dark Shadows de Tim Burton, il est également question d’amour impossible : celui d’une femme pour un homme qui ne la veut pas, et la comparaison s’arrêterait là si l’on ne gardait que l’argument des deux films, le sérieux de l’un face à la dérision de l’autre, la tension subtile de l’un face à l’absurde surabondance d’effets spéciaux de l’autre, si l’on comparaît simplement les deux histoires.

Pourtant.

Dark Shadows de Tim Burton

Le personnage incarné par Johnny Depp est un aristocrate, celui de l’amoureuse, envoûtante Eva Green, une servante. Dès la première scène, les deux protagonistes encore enfants, on sait déjà dans la bouche de la mère que l’amour est impossible. « Je te l’ai déjà dit, on ne les regarde pas comme ça ! », dit la mère à l’enfant qui suit l’autre des yeux. On sait déjà : que la lutte qui va se jouer est au-delà du bien et du mal, une lutte des classes qui ne s’arrête pas, ne s’est jamais arrêtée, et se poursuit aujourd’hui, entre plusieurs couleurs, un jaune sale, populiste, désespéré peut-être — ce qui n’excuse pas tout mais permet de comprendre beaucoup — et un bleu blanc rouge qui ne convainc plus grand monde.

Angélique Bouchard est amoureuse de Barnabas Collins, qui ne l’est pas d’elle. Il n’y a pas de vice autre dans l’homme, qu’une position sociale que l’autre envie peut-être, au-delà du sentiment qui a le droit de n’être que cela. Mais le conte prend le parti de faire de la femme la méchante de l’histoire, aussi pourra-t-on l’accuser de jalousie sociale. Qu’importe. Angélique se venge — on ne révèlera pas les ressorts dramatiques de cette histoire abracadabrante. On dira seulement que les années passent, et que les personnages, comme les sentiments, sont éternels.

Deux siècles plus tard, Angélique est toujours amoureuse de Barnabas, et leur affrontement les conduit plus loin cette fois, dans la violence de leur pouvoir respectif (elle est sorcière, il est vampire), jusqu’à ce que la mort emporte la femme — ou qu’elle veuille bien se laisser emporter par elle.

Et c’est ici que l’on rejoindra à nouveau deux auteurs, deux regards, deux visages, deux sentiments, deux éclatements.

Un amour impossible de Catherine Corsini

Chantal a quatorze ou quinze ans. Elle couche avec Régis depuis quelque temps, elle explique rapidement à sa mère qui l’apprend qu’elle n’en est pas amoureuse : Régis est son amant, un point c’est tout. Mais Régis lui, a une révélation à faire à la mère, qu’il ne sait pas par quel bout prendre. Ils sont dans sa voiture : il est venu la chercher à la sortie de son travail, il est blême, il ne sait pas comment faire, alors il n’hésite plus, il y va direct, il dit.

Rachel apprend l’inceste que vit Chantal avec son père.

On aimerait que chacun puisse prendre la mesure de cette révélation.

On aimerait, on aurait aimé être deux mille, vingt mille, deux cent mille dans la salle de cinéma à ce moment-là, quand le visage de Virginie Efira se fige, tremble, se brise, s’effondre, se tient, se décompose et se crispe tout à la fois, dans l’horreur et l’incrédulité partagées de ce que le personnage de Rachel comprend.

Combien son amour impossible est au-delà de toutes les impossibilités qui existent.

Combien de mondes s’effondrent dans des actes pareils, dans des révélations pareilles, dans des sévices semblables.

Combien la vie de « ceux qui… » ne sera jamais la même que celle de ceux qui n’ont pas, ne savent pas, n’imaginent pas. Même de ceux qui lisent les livres, entendent les mots, comprennent la portée des choses — ou écrivent des articles.

On aimerait, on aurait aimé et on voudrait encore, que des millions de spectateurs voient, à travers le visage unique, le talent exceptionnel de l’actrice belge, ce qu’est une fracture, autobiographique, autofictionnelle, ce qu’est au fond cette littérature du « je » tant décriée, mais qui a le pouvoir de révéler ceci : l’extrême sensibilité des sentiments, et leur violence insupportable, incompréhensible. Non pas au-delà des mots puisque les mots peuvent la rendre. Non pas au-delà des images puisque le cinéma peut traduire à son tour ce qu’un auteur tend à son lecteur, le miroir terrifiant d’une certaine (in)humanité. Mais au plus près de qui l’on est.

Le visage d’Angélique Bouchard se craquelle, à l’image de celui d’une poupée de porcelaine. Elle va mourir, elle le sait, elle pose un dernier regard sur Barnabas Collins, qu’elle aime dans leur destruction mutuelle, qu’elle n’a jamais cessé d’aimer, et d’autres fêlures se révèlent sur ses traits, sur sa peau, dans l’encolure de son chemisier ouvert. Elle serre le poing dans un ultime sursaut de vie, enfonce sa propre poitrine qui cède comme une coquille d’œuf, elle en retire un cœur qui palpite encore un peu d’un sentiment auquel l’autre (l’homme à la position sociale supérieure, le héros de sa propre histoire) n’a jamais cru. Elle tend l’organe qui s’éteint à l’homme qui n’en a pas voulu.

Le regard se fige.

La vie échappe.