« Qu’est-ce qui est mieux ? La liberté ou la vie ? » : Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya

Le roman aime les fresques pour saisir dans une même ampleur destinées individuelles et destins collectifs. Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya inverse la focale : dire l’Afghanistan, à partir d’un événement intime, de conséquences privées, pour mieux modifier la perception que les chaînes d’information en continu nous donnent de l’actualité internationale, et par le roman, affirmer une permanence de la violence dans l’Histoire.
Ce sont les conflits qui déchirent l’Afghanistan qu’explore Joydeep Roy-Bhattacharya, ces « moments où, pour maîtriser la situation, il faut devenir fou et garder la tête froide en même temps ». Et une autre image d’actualité est rappelée par ce roman, elle nous hante encore : un mariage, une bombe, des civils décimés par une frappe militaire.

Dans Une Antigone à Kandahar, une silhouette voilée s’approche d’un camp militaire américain. Elle regarde derrière elle les montagnes où elle a vécu avec sa famille. Ses jambes ne sont plus que plaies ouvertes, « elles m’ont été enlevées par la bombe qui a décimé ma famille. Elle est venue du ciel. On rentrait d’un mariage » ; un drone américain a scindé son histoire en deux, en a fait une béance. Le paysage est désolé, désert. « Ils ont tout rasé ici : il n’y a plus un seul arbre, plus de végétation, pas la moindre trace d’ombre. » « Ils » ? Les soldats américains en poste sur cette base retranchée. La silhouette ? Une jeune femme, unique survivante d’une famille et qui voudrait enterrer son frère selon les rites de sa religion, « il n’y a rien de compliqué à cela ».

Et pourtant. Tout est compliqué quand, comme l’écrivait Sophocle cité en exergue du roman, on vit « au milieu des malheurs sans nombre ». L’Antigone contemporaine et afghane, Nizam, veut que la dépouille de son frère lui soit rendue. Youssouf est mort la veille au cours d’une « offensive » des talibans contre le fort, pour venger l’attaque aérienne contre le village pachtoun. Pour les militaires américains, Youssouf n’est pas « un chef pachtoun et un prince parmi les hommes », c’est « un terroriste ». Obstinée, Antigone refuse de partir, de manger, elle attend que le corps lui soit rendu. Elle joue du luth pendant la nuit.

« Ils disent : Nous avons apprécié votre luth hier soir. C’était apaisant.
Je ne réponds pas.
Ils disent : C’est bien que vous puissiez de nouveau jouer de la musique dans ce pays. Sous les talibans, c’était interdit, mais grâce à nous, c’est redevenu possible. C’est ça, la liberté.
Je dis : Sous les talibans, ma famille était en vie. Aujourd’hui, ils sont tous morts. Qu’est-ce qui est mieux ? La liberté ou la vie ? »

L’Antigone de Kandahar, comme l’Antigone antique, est la figure même du « dilemme », opposant en apparence la voix du cœur à celle de la géopolitique, l’obligation morale et religieuse au pragmatisme militaire, faisant de cette disjonction le cœur même d’un conflit à la fois collectif et intime. Les soldats ne veulent pas rendre le corps, « c’était un rebelle important », il sera exhibé à la télévision, les officiels commenteront cette prise de guerre. Les militaires, sous-officiers puis chefs, traducteur, médecin tentent de raisonner Nizam mais elle fait vaciller leurs certitudes, elle est « tellement farouche, tellement résolue ». Ni le soleil implacable, ni la lumière aveuglante ne feront bouger la jeune femme. Elle est résolue à mourir, elle aussi. « Comme la vie est étrange. J’avais tant de désirs autrefois, tant de rêves. »

Le récit, pris dans le huis clos de cette plaine aride, se fond dans les pensées et les actes des protagonistes de la tragédie. L’un des chapitres retranscrit le journal du lieutenant : « Au début, je voulais compter pour quelque chose. Je nous rêvais comme une force du bien. Je croyais possible de changer ce monde : de le changer par le pouvoir de l’intention, de la bonne volonté, du langage. C’était avant […]. » Il a vingt-quatre ans et déjà, « j’ai tellement changé, qui eût cru que ce fût possible ? Moi qui pensais tellement ne jamais changer. Regardez-moi maintenant : je suis étranger à moi-même. Je porte les morts en moi. Mes yeux se ferment, mais le sommeil ne vient pas ».

Ces variations de points de vue donnent à la scène l’ampleur d’un roman choral. Tous vivent le même événement, débattent de ce corps qui devrait, ou non, être enterré, de cette Antigone qui oppose sa silhouette farouche à leurs anciennes certitudes. Nizam figure et incarne le conflit, sur une scène de guerre aux accents de tragédie antique, dans un roman profondément cruel et poétique, aussi aride et pourtant majestueux que le chemin sur lequel Antigone apparaît dans les premières lignes, jusqu’à l’épilogue, inévitable.

Joydeep Roy-Bhattacharya, Une Antigone à Kandahar, traduit de l’anglais (Inde) par Antoine Bargel, Folio, 416 p., 8 € 20— Lire un extrait