On n’aime pas quand quelqu’un meurt. Et pourtant on ne le connaît pas ou si peu, autant que tous ceux qui ont lu et relu ses livres, ceux qui se sont habitués à ce vieux compagnonnage. On est triste, alors qu’au fond on ne sait rien de l’homme, on ne sait rien de ce qu’il a été, comment il a vécu et ressenti les choses qui ont été sa vie – ne connaissant que l’écrivain, même pas, pas l’écrivain, lui qui n’a presque jamais joué à être un écrivain, refusant le jeu médiatique qui accompagne aujourd’hui l’écriture – ne connaissant dès lors que les livres, les longs paysages rudes de ses livres, les crépuscules de ses nuits, et son verbe, la cadence de son verbe, on le connaissait par l’implacable cadence litanique de son verbe.
Il n’y a rien en dehors de l’ordinaire des situations. Le dehors, l’extra-ordinaire tout autant, relèvent sans aucun doute du plan le plus quotidien dans sa manière de nous faire signe : plan de vacuité, troué par des événements qui ne sont pas davantage des élévations. C’est « ici et maintenant » que la philosophie prend son départ. De sorte qu’il ne sera pas même question de principes dérobés, nichés dans le retrait du fond, couverts sous des apparences tant décriées comme si ne se jouait rien d’essentiel à la surface des choses et que seul l’ordre du temps permettait d’en relever enfin le cours.
« Moi, je n’ai pas d’imagination, je pars de ce que je vois. »
« Il ne faut aucune prétention quand on est peintre. »
Francine Ledieu
Francine Ledieu est une artiste qui a vécu cachée. C’est peut-être le secret de son extraordinaire résilience. Depuis quatre-vingt-cinq ans, elle dessine, elle peint, mais rares sont celles et ceux qui ont eu accès à ses œuvres. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir été sollicitée. Critiques, artistes, galeristes ont voulu la faire sortir de son atelier : elle a préféré prendre la poudre d’escampette. Francine Ledieu n’est pas de celles qu’on met sur la sellette. C’est une peintresse discrète, qui a toujours pensé qu’elle n’était pas encore « mûre » – et le pense encore aujourd’hui, à quatre-vingt-douze ans… C’est donc un grand honneur qu’elle m’a fait en m’ouvrant les portes de son appartement-musée-atelier, où s’empilent, comme des strates géologiques, soixante-quinze ans de création.
Certains cinéastes sont plus fictionnels que d’autres : ce qu’ils racontent est plus incroyable, plus délirant. Dans les années 70-80, Larry Cohen était le cinéaste le plus fictionnel du monde. Depuis deux décennies, c’est sans conteste Shyamalan.
Depuis qu’il a fait sensation en 2008 avec « Une raclette », le collectif des Chiens de Navarre ne lâche pas le morceau, volontiers sanglant et dégoûtant, qu’il mâche et régurgite à chacun de ses spectacles, pour en éclabousser nos représentations de la famille, de l’amour, de la nation…. En juin 2023, aux Bouffes du Nord, la proposition s’appelle « La vie est une fête » et chacun saisit la dimension à la fois programmatique et parodique d’une telle affirmation.
Voici un titre qui évoque à la fois la chaleur réconfortante du café et la fêlure, la cassure, la blessure : Thermos fêlé. Qu’est-ce qu’un thermos quand il est fêlé, quelle utilité a-t-il ? Il ne sert plus à rien. Sinon à montrer une certaine perfection factice avant de révéler la fragilité en son cœur.
Si un nom pouvait incarner, de manière contemporaine, la passion pour la pop culture, nul doute que celui Nicolas Tellop s’imposerait avec force. Pour preuve encore, son dernier opus, un essai aussi singulier qu’émouvant, le très beau L’Évangile de l’espace qui vient de paraître au Feu Sacré. Consacré à l’écrivain américain Kurt Vonnegut, ce bref texte plonge dans l’univers si étonnant de l’auteur d’Abattoir 5. De ce coup de foudre littéraire est née la passion de Tellop pour une littérature s’interrogeant sur le rôle qu’elle peut jouer pour le lecteur : peut-on même parler de littérature engagée ? Cela a-t-il un sens ou sommes-nous en face de l’escroquerie la mieux troussée du XXe siècle ? Autant de questions peu apaisées que Diacritik est allé poser à l’auteur le temps d’un grand entretien.
Alors que son dernier livre, Nûdem Durak. Sur la terre du Kurdistan, vient de paraître aux éditions Ici-Bas, Diacritik est heureux de publier la version française d’un entretien avec Joseph Andras, mené par Wesîla Torî, paru en kurde dans Bianet, dans lequel l’écrivain revient sur la genèse de son livre et la nécessité littéraire comme politique de « faire sortir de prison la voix des prisonniers ».
Les éditions de l’Ogre publient ce 9 juin le premier titre de leur nouvelle collection « Sirènes ». Sera ainsi republié au format de poche le roman d’Éric Richer, La rouille, qui en 2019 avait reçu le Prix des Rencontres à lire et le Prix des librairies Payot.
Dans son sixième roman, Le Silence des dieux qui vient de sortir en poche, Yahia Belaskri explore avec un bonheur d’écriture maîtrisé le triptyque qu’il affectionne : en « panneau central », une évocation précise de l’Algérie dans l’espace frontalier du nord et du sud à travers les gestes les plus quotidiens des habitants ; et, de part et d’autre, bousculant cette plongée réaliste, le volet légendaire et le volet poétique. Lecture et entretien avec l’écrivain.
Sombre et magnétique : tels sont les mots qui viennent à l’esprit après avoir lu le premier roman d’Etienne Kern, Les Envolés. Kern y brosse l’histoire de Franz Reichelt, tailleur autrichien venu vivre à Paris et qui meurt un jour de 1912 en se jetant de la tour Eiffel avec le costume-parachute de son invention. Dans une langue qui traque les fantômes, le romancier cherche à mettre en lumière tous les êtres impermanents au monde qui ont, plus largement, traversé son existence, autant d’envolés qui, tragiquement, ont franchi le pas. Alors que Les Envolés paraît en poche chez Folio, Diacritik republie l’entretien qu’Etienne Kern avait accordé à Diacritik lors de la sortie du livre.
Cher Simon,
Parler à celui ou à celle qui est dedans, qui vomit ou a envie de vomir, qui est là depuis longtemps, qui ne sait pas comment faire, comment sortir, qui ne veut peut-être même pas en sortir, est un exercice un peu vertigineux. Te parler, me parler à moi-même, leur parler de telle façon qu’ils entendent, acceptent d’écouter, ce serait quoi ?
Ce 2 juin, alors que la rédaction de cette chronique est en principe achevée, j’apprends la mort de Kaija Saariaho, une des plus grandes compositrices de notre temps.