Est-il « loisible à un être humain de posséder la vérité dans une âme et un corps » ? La bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard, qui propose un volume sous étui spécial à l’occasion du 150ème anniversaire de la publication d’Une saison en enfer, répond positivement, texte sur table, à cette opération rimbaldienne. Exercice de plongée dans l’onde temporelle ouverte par un classique absolu.
Dans le Terrain Vague, où le guetteur mélancolique est à l’affût de ce qui ne se laisse pas enfermer dans tel genre ou catégorie, la bande dessinée est bien autre chose qu’un souvenir pieusement entretenu : une forme encore et toujours en devenir. Touché par ce qui réanime certaines émotions graphiques ancrées en lui avant même l’apprentissage de la lecture, il tente de prendre langue avec ce dont les mots ont tant de mal à rendre compte. Comment converser avec le dessin – avec ces images, certes fixes, mais non figées, qui vivent en silence leur propre vie, tout en racontant en creux des histoires, parfois sans paroles, mais non sans récit ?
Avec Superfaible : penser au XXIe siècle, Laurent de Sutter signe un important essai sur notre temps. Paru chez Flammarion, sous la bannière « Climats », cet essai est une somme vigoureuse, profonde et neuve sur la manière dont chacun est saisi par la critique.
3 extraits de l’album « Mid Air » (Young, 2023)
Mercredi 2 août.
Réveil difficile, moral moyen moins. Alors que le soleil tarde à darder et que la caféine n’a pas encore infusé et déversé ses bienfaits dans mon organisme fatigué par une nuit de lutte contre les envahisseurs tigrés vrombissant tels des scooters débridés, je me sens dépassé.
Passionnant : tel est le terme qui vient spontanément à l’esprit après avoir achevé la lecture des Voyages de l’art de Jacques Rancière qui vient de paraître au Seuil dans la collection « La Librairie du XXIe siècle ». Passionnant, parce que Rancière revient, en rassemblant et en articulant six interventions, sur le régime esthétique de l’art qui l’occupe notamment depuis Le Partage du sensible pour l’éclairer cette fois à la lumière de considérations sur l’architecture et la musique. Passionnant, parce que Rancière revient avec une rare force sur la question de la modernité et des ambiguïtés qui y sont attachées. Passionnant, parce qu’il déploie la question du mouvement de l’art en dehors de lui-même en partant de l’art lui-même pour questionner ses frontières toujours en déplacement. Autant de propositions stimulantes sur lesquelles Diacritik ne pouvait manquer d’interroger le philosophe le temps d’un grand entretien.
Le roman de Caroline Deyns est un livre sur les murs qui se multiplient et emprisonnent. Ce ne sont pas n’importe quels corps qui sont emprisonnés : ce sont les corps des femmes. C’est aussi un livre sur la possibilité de faire passer, d’écrire, dans les interstices des murs, dans les failles, un murmure, une voix qui dit l’emprisonnement, revendique la destruction des murs.
Je ne vais pas aller par quatre chemins. Triste tigre, le récit de Neige Sinno récemment paru chez P.O.L est superbe. Ça a déjà été dit par des bien plus calés que moi. Je ne vais pas ici ajouter du dithyrambe aux panégyriques… de l’éloge aux éloges… de l’éblouissement à l’éblouissement.
Avec L’Enfant dans le taxi, Sylvain Prudhomme signe indubitablement son plus grand livre. Ce puissant roman revient sur la figure de Malusci, le grand-père, pour tenter de percer le secret de M., cet enfant naturel né dans l’Allemagne de l’Après-Guerre des amours de Malusci avec « l’inconnue du lac de Constance ».
« Montage, mon beau souci », écrivait Godard avant qu’il ne soit Godard. Débutant sur le récit d’un rêve étrange, comme un long travelling, Impossibles adieux donne au montage toute son importance, tant la répétition de motifs récurrents y est prégnante.
Magnétique : tel est le mot qui caractérise le nouveau et formidable recueil poétique de Sandra Moussempès, Fréquence Mulholland qui paraît ces jours-ci aux toujours impeccables éditions MF.
Se présentant comme la répétition frénétique d’un « je » voué à la superficialité, dont l’idéal est l’image pure et l’immatérialité, le premier livre en solo de Pascale Bérubé déploie, au fur et à mesure des textes qui le composent, une écriture haletante, vibratoire, une écriture des tremblements.
Les livres reçus en cette rentrée commencent à former une pile, certes raisonnable – rien à voir avec les montagnes d’ouvrages débordant de partout dont j’ai été témoin dans certains bureaux de la Maison de la Radio (sans jamais envier leurs destinataires, bien au contraire). Du coup, comme l’essentiel de cette pile ne m’arrive pas par hasard, j’ouvre à chaque fois sans trop tarder ces nouveautés, surtout si quelque indice incite à mener l’enquête (en hommage à Emmanuel Hocquard, ces chroniques auraient pu s’intituler Un privé à Diacritik).
Quand on connaît l’œuvre d’Ananda Devi, qu’on a lu Indian Tango, Le Rire des déesses, Pagli, qui vient de sortir en poche, ou Le Sari vert, pour ne citer que ceux-là, on sait que son nouveau roman sera inévitablement l’un de ceux à ne pas manquer, ce que Le jour des caméléons confirme.
Sous-titrée « L’invention du langage », l’exposition qui vient de s’ouvrir au Musée du Luxembourg dit quarante ans d’amitié entre deux géants, Gertrude Stein (1874-1946) et Pablo Picasso (1881-1973).