Très tôt dans sa carrière, Pascal Durand a consacré le meilleur de son temps à l’œuvre et à la personnalité littéraire de Stéphane Mallarmé, rivalisant en cela avec l’autre grand mallarméen du siècle, à savoir Bertrand Marchal. Mais cette passion vouée à un seul poète ne l’a pas empêché de s’offrir pauses et temps de repos consistant à lire et commenter des auteurs moins prestigieux. « Repos » n’est pas le bon terme en l’occurrence, car les auteurs ainsi élus et rassemblés dans le présent volume ont en commun d’être via leurs héros des super-actifs pour la plupart, volontiers livrés à de complexes expériences techniciennes.

Les petits ouvrages admirablement maquettés et façonnés que propose la collection « Discogonie », aux Éditions Densité sont des objets agréables. Je dirais même, des objets à collectionner. (J’en fais, pour ma part, la collection. J’en offre régulièrement.) C’est à chaque fois la même histoire, à la caisse, en librairie. Où diable est le code barre de ce petit livre ? Eh ! bien, sur la couverture. Gros yeux derrière le comptoir. Car les sillons qui ornent la couverture desdits bouquins, s’ils renvoient à la galette de vinyle, peuvent aussi bien être scannés en caisse. En faisant du gencod la couverture même du livre, le discogonie en tant que marchandise a intégré le sceau de la consommation de masse, pour tâcher d’en atténuer la terrible damnation. Et ces précieux petits livres en format de poche restent abordables. (Alors même que d’autres éditeurs, plus en vue, font des livres incommensurablement plus moches et chers…).

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C’est la meilleure nouvelle de la rentrée : une exposition “Anni et Josef Albers, l’art et la vie” se tient dans les salles du musée d’Art moderne de Paris jusqu’au 9 janvier 2022. L’ayant visitée dès son ouverture, j’ai pu constater sa réussite à tous points de vue, de l’accrochage au catalogue réalisé en collaboration avec The Josef and Anni Albers Foundation – un ouvrage de grande qualité, tant pour le choix des reproductions que pour les textes et la chronologie, redonnant au couple Albers la place qu’il mérite dans l’histoire de l’art du vingtième siècle : une des premières.

Essentiel : tel est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier Tracer des lignes, le bref et percutant texte d’intervention que la philosophe Valérie Gérard vient de faire paraître aux passionnantes éditions MF sur la mobilisation contre le pass sanitaire. Car, depuis cet été, tous les samedis, on le sait, défile dans les rues de France un mouvement allant jusqu’à rassembler près de 300 000 personnes militant contre la mise en place d’un pass sanitaire. Mais qui compose réellement ce mouvement ? Lutte-t-il pour les libertés ou n’est-il qu’une variante d’extrême droite de la Manif pour tous qui a décomplexé l’homophobie en France ? A l’heure où l’antisémitisme règne sur les plateaux télé, cette lutte contre la dictature sanitaire et les grands groupes pharmaceutiques n’est-elle pas un nouveau tremplin pour les contre-révolutionnaires ? Autant de questions complexes et délicates que Diacritik ne pouvait manquer d’aller poser à l’autrice du déjà remarquable essai Par affinité. Amitié politique et coexistence le temps d’un grand entretien.

« Alors que l’avion s’apprêtait à décoller, un homme de son âge, corpulent, à la peau sombre, se précipita vers le siège voisin. Il resta dans le passage, à le regarder lui, puis le siège à côté, sans un sourire. Il avait le visage fermé, comme si cette absurde histoire de place le fatiguait. Il se laissa choir de toute sa masse sur le siège et glissa son sac à bandoulière en cuir entre ses jambes. Après avoir bataillé avec sa ceinture de sécurité, il se mit à lire le journal allemand qu’il tenait à la main.

« On nous demande avec une indulgente ironie combien il y a eu de grandes artistes femmes. Eh ! messieurs, il y en a eu et c’est étonnant, vu les difficultés énormes qu’elles rencontrent. » Marie Bashkirtseff, sous le pseudonyme de Pauline Orell, in La Citoyenne, 6 mars 1881

Marie Bashkirtseff (1858-1884), c’est un peu la rencontre de Berthe Morisot, Louise Michel et Kim Kardashian.

Qu’est-ce que traduire, par quelle opération passe-t-on d’une langue à une autre et transmet-on non seulement le sens mais le rythme, la tonalité et la peau du texte source ? Là est sans doute le point de départ de Par instants, le sol penche bizarrement qui vient de paraître, livre dans lequel Nicolas Richard explicite cette drôle d’activité qui fait du traducteur tout à la fois un écrivain, un artisan et parfois même un jongleur.

Le roman d’Alain Guiraudie est un flux mental et temporel qui s’écoule sur plus de 1000 pages – flux qui est aussi celui du monde, du discours, du désir. Il est souvent question de liquides dans Rabalaïre (sperme, cyprine, élixir, boissons…), mais surtout, de manière plus générale, tout y coule, s’écoule, se répand en des formes qui se déforment, en des identités provisoires, contredites, aqueuses plus que granitiques, en des strates – vagues ou divagations – du monde extérieur et intérieur qui se mélangent – le flux principal, celui qui emporte tout, qui fait et défait tout, étant le temps, ou plutôt la durée, ou plutôt le désir…

Après Matière de Léomance en 2020, Les Moutons Électriques publient en ce mois d’octobre un second omnibus des œuvres de Jean-Philippe Jaworski, Rois du Monde : un grand récit épique à la lisière de la fantasy et du roman historique, mais surtout une superbe machine romanesque d’une puissance impressionnante et emportée. Rois du monde prend pour sujet les Celtes, et plus particulièrement Bellovèse, sorti armé de la cuisse de Tite-Live, sorti remodelé du front de Jaworski qui en fait le héros de cette exploration fantastique, fantasmatique et fantaisyste de nos origines historiques, littéraires et mythiques. L’occasion de revenir avec lui sur son œuvre double, Rois du Monde comme le Vieux Royaume, et d’interroger les sentiers secrets qui mènent à la route aventureuse de ses contrées.

L’Enquête infinie est le troisième livre de Pacôme Thiellement publié dans la collection “Perspectives critiques”, dirigée par Laurent de Sutter aux PUF, après La Victoire des Sans Roi en 2017 et Sycomore Sickamour en 2018. Avec ses 552 pages, c’est de loin l’ouvrage le plus volumineux des trois – et probablement de cette collection. Le dernier chapitre de son livre précédent, Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or (Massot Éditions), sorti pendant l’hiver 2020 peu avant que l’épidémie de Covid-19 ne soit déclarée pandémie, s’intitulait Nous n’avons plus beaucoup de temps. On pouvait y lire que “si nous vivons un âge sombre (…), inquiétant (…), si la fin du monde c’est nous (…), la vie c’est nous. La richesse, c’est nous. La puissance, c’est nous (…). Le sens de la vie, c’est nous.” Je partage avec l’auteur de ces lignes un certain nombre de passions et d’humeurs, dont la mélancoliele mal de l’âme, comme on l’appelait dans les temps anciens. La mélancolie, moteur de l’écriture, contre la nostalgie.

Comment ne pas convoquer Flaubert et son Éducation sentimentale pour évoquer La Tannerie, le quatrième et formidable roman de Celia Levi qui vient de paraître en poche dans la collection « Souple » des éditions Tristram ? La comparaison ne vise pas à l’écraser du poids d’un chef d’œuvre mais à montrer combien, dans ce livre comme dans nombre de grands récits contemporains, la structure de l’histoire, la chronique comme les interrogations portées par le romanesque puisent dans les grands romans du XIXe siècle, qu’ils en sont volontairement indissociables.

La saison des prix se poursuit, les listes des livres sélectionnées se réduisent. Cet article sera actualisé toute la semaine prochaine, avec les prochaines listes du Goncourt (le 5), du Medicis (le 6) et du Prix de Flore (le 11). L’article a été actualisé, les lauréat.e.s sont indiqué.e.s dès qu’elles et ils sont connu.e.s