Le personnage du nouveau livre d’Hugues Jallon, Le Capital, c’est ta vie, est pris dans une double contrainte : son moi est scindé entre ce qu’il est et ce que ses crises de panique provoquent en lui, il évolue dans deux espaces conjoints, « une contrée hostile, douloureuse » (le territoire de la panique) et le monde du capital, cet « empire de la valeur » qui le soumet puisque sa « domination » est désormais « la mesure de toute chose et de toute existence ». Un double bind en quelque sorte, si ce n’est que les deux contraintes ne sont pas contradictoires, que l’une, la panique, est le versant intime de l’autre, que toutes deux agissent sur le corps et l’esprit et exercent leur pression insoutenable, au point que tout s’effondre, en soi comme autour de soi.

Lauren Groff vient de signer le puissant Matrix, récit centré sur la figure de Marie de France, qui bouleverse les codes de la biographie comme du roman historique et enchevêtre les mondes médiévaux et contemporains, jusque dans sa langue. Le 1er février dernier, Carine Chichereau, traductrice de Matrix comme des précédents livres de Lauren Groff, a interrogé l’autrice sur la genèse de ce roman comme de Marie, femme de lettres, femme indisciplinée et comme surgie de ses livres antérieurs.

Récit qui se tient sous la ligne des sables du récit impossible, chant de l’effacement, des mots qui refluent vers le silence, dispositif mémoriel creusé par l’oubli (dispositif veillant à ne pas forclore l’oubli), troué par la blancheur d’Alger, Page blanche Alger laisse l’enfance, la mère défunte, l’Algérie, Mohammed, les Arabes massacrés durant la guerre d’Algérie se dire eux-mêmes. Les phrases qui se posent se voient soumises au tropisme du dépeuplement, de la clandestinité de vies, d’une langue taillant « la biographie d’une absence ».

Étant une inconditionnelle de l’œuvre d’Andrea Zanzotto (1921-2011), je m’étais rendue un jour d’hiver de 2019 à Pieve de Soligo, village natal du poète dans la province du Veneto. Cherchant sur place où il avait habité, je me rendais compte que personne ne se souvenait de lui. Seul le pharmacien du centre-ville où Zanzotto passait pour consulter le baromètre, se rappelait de la maison paternelle (désormais une façade donnant sur une ruine) et pouvait me fournir quelques indications sur la demeure du poète au bord du village.

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Avec cette lumière grise, ce vent froid et humide et ces longues réparations qui ne nous réconcilient pas avec le corps, recevoir un livre inattendu peut apporter quelque viatique susceptible d’insuffler l’énergie suffisante, non pour tourner la page (s’évader en toute discrétion), mais pour tourner les pages (de livres qui ne font pas de bruit). Retrouvant une forme de concentration, le lecteur oublie de compter le temps, même quand une pulsation régulière aux maracas se fait entendre sur de petites enceintes réglées à faible volume.

« La guerre civile du Liban, 1975-1990 » est « le sujet de la plupart de mes livres (Défaut d’origine, Terrain Vague, Un peuple en petit) », écrivait Oliver Rohe dans Devenirs du roman II (Inculte, 2014). Chant balnéaire, qui vient de paraître chez Allia, revient sur l’adolescence de l’auteur au cœur de cette guerre, alors qu’il « arrive à la station balnéaire » et « marche sur des fragments ».

Le recueil Vigilance, de Benjamin Hollander, se compose de deux parties : « Onome » et « Levinas et la Police ». Les deux parties se font écho l’une l’autre, chacune se présentant comme une sorte de dialogue ou d’interrogatoire entre des voix multiples et la figure d’un lieutenant de police (cette dernière renvoyant elle-même, peut-être ou sans doute, à divers « personnages »). Le texte, poétique, évoque le contexte policier d’une enquête, d’un crime, d’un méfait que la police cherche à résoudre. Le langage devrait ainsi énoncer ce qui s’est passé, la vérité.

Elle marchait dans les rues de l’année dernière avec un air triste, des yeux tristes, des pas lents. Le monde autour était froid et bleu, des gens parlaient. Personne ne la regardait en particulier quand elle passait devant les magasins et autour du port et même de loin il n’y avait personne pour lui regarder le dos. Comme si c’était l’été, la mer reflétait plein de petits morceaux du ciel.

« Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main
chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes,
Votre frère de sang ?
Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux
Je ne laisserai pas – non ! – les louanges de mépris vous enterrer furtivement.
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France » Léopold Sédar Senghor, Paris, avril 1940, Hosties noires, 1945

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À chaque nouvelle année sa fournée de centenaires, certains bien oubliés, tandis que d’autres semblent plus vivants que jamais. Je consulte Wikipédia, glissant sur l’impressionnante liste de noms proposée, n’en retenant subjectivement que quelques-uns : les peintres Geneviève Asse, Ellsworth Kelly, Sam Francis, Shirley Jaffe, Roy Lichtenstein et Antoni Tápies ; le compositeur György Ligeti ; le poète Yves Bonnefoy ; le conteur oulipien Italo Calvino ; l’auteur de bande dessinée Morris.