Si Perec, dans La Vie mode d’emploi, occupait un immeuble, il s’agit pour Olivier Rolin, avec Vider les lieux, de le quitter. Sommation lui a été faite de déménager d’un appartement dans lequel il vivait depuis 37 ans, rue de l’Odéon. Au-delà des milliers de livres à emporter, c’est bien la moitié d’une vie qui s’achève avec ce départ, moins « une fin du monde au petit pied », pour reprendre la définition du déménagement par Michel Leiris, qu’un état des lieux, le déploiement d’un « atlas intime », puisque chaque livre, chaque objet raconte une histoire et que ces récits se bousculent en soi. Entre Biffures et (ré)Invention du monde, Olivier Rolin écrit pour reprendre pied.

Une nouvelle année commence et, comme c’était déjà le cas les années précédentes, le titre de cette chronique (à suivre) change tout en restant sensiblement le même. À la frontière devient Terrain vague, du nom de ce lieu inlassablement arpenté, où les choses, vues, lues, entendues, circulent librement, sans jamais devoir justifier leur présence. Si l’on devait représenter le Terrain vague, on y trouverait des traces de blanc cézannien, déposé en réserve dans une toile à jamais inachevée.

Finir dans le feu : voilà le projet du dernier livre d’Antoine Volodine, qui vient terminer, ou presque, un édifice commencé en 1985 avec Biographie de Jorian Murgrave. Beaucoup de chemin parcouru, bien évidemment, des transformations, une transhumance éditoriale, l’édification d’une somme romanesque sans équivalent dans la littérature mondiale – qui se signale au lecteur attentif par sa radicalité, son étrangeté, sa densité, son obscurité, son humour noir, son tragique mâtiné d’ironie douce, et la très grande douceur de sa poésie. Que l’on se rassure cependant : si c’est bien le dernier Volodine, ce ne sera pas le dernier livre post-exotique. Mais assurément ce moment décisif qu’est Vivre dans le feu n’est pas à négliger : plongeons donc avec son créateur dans cette bouffée de l’espace noir.

Alors que cette chronique commence à s’esquisser un 5 décembre, jour de naissance de Jacques Roubaud, je constate qu’elle porte le numéro 31, soit le nombre exact de syllabes (ou de sons) qui caractérise le tanka (poème en cinq lignes : 5 – 7 – 5 – 7 – 7). Après vérification, je me rends compte qu’il en avait été de même l’an dernier, pour le trente-et-unième épisode de Choses lues, choses vues (sous-titré : Brocante de fin d’automne) qui s’intéressait à 13 ouvrages. Mais rien de volontaire dans cette répétition. Impossible décidément d’atteindre le nombre 32, réservé aux Sonates pour piano de Beethoven ou aux Rhumbs pour Charles Fourier de Michel Butor.

Que dire de cette très belle et stimulante première livraison des Cahiers Pierre Michon sinon qu’il faut se précipiter pour la lire ? Fondés par Agnès Castiglione et Denis Labouret, ces Cahiers Pierre Michon s’inscrivent dans la suite logique de l’Association des Amis de Pierre Michon en offrant aux lectrices et aux lecteurs un espace de réflexion et de création venant à la fois prolonger et nourrir les échanges autour de l’auteur de la Vie de Joseph Roulin. Ainsi ce premier numéro, placé sous la direction de Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard est-il largement consacré à la place qu’occupe le 19e siècle chez Michon. Dossier riche, pertinent et indispensable pour mieux saisir l’écriture de celui que d’aucuns désignent comme le contemporain capital. Autant de pistes stimulantes qu’on ne pouvait qu’évoquer avec les deux fondateurs de ces indispensables Cahiers.

« Construit comme un projet de body poetry, au carrefour de l’écrit, du sonore et du visuel, ce livre rend hommage, par poèmes et tatouages, aux signes de ponctuation et de typographie oubliés, mal nommés, réservés à certains métiers ou encore partagés par tous·tes mais de façons différentes. Il parle de leur histoire, de leur forme, de leur usage, mais aussi, en creux, de mon histoire, notamment celle de mon corps. » C’est ainsi que la poétesse Camille Bloomfield présente son dernier livre, paru en juin 2023 aux éditions les Venterniers.

Inclassables souvent sont, « aujourd’hui que la poésie ne ressemble plus à rien », les livres dits « de poésie ». Et c’est plus encore le cas avec ceux de Stéphane Bouquet. Ainsi n’hésite-t-il pas, dans son dernier ouvrage, Le fait de vivre (2021), à mêler allègrement le poème, le récit et la pièce de théâtre. Poésie poïkilos, bariolée, qui créolise de la plus rafraîchissante des façons vers longs et vers courts (éventuellement avec notes afférentes), prose narrative et prose dialoguée.

Construisons des murs, oui, c’est bien connu, les murs résistent aux assauts de la misère et au grignotage du désespoir. Et puis chez soi bien seul, on est mieux qu’avec les autres, oui, là, ces gens bizarres, ces indigents, nauséabonds de leurs propres malheurs, ils seront mieux chez eux que chez nous ; d’ailleurs est-ce encore chez nous s’ils viennent ? Non, vraiment, sans façon. Et puis les murs, ce qui est bien, ce qu’ils sont physiques – et on met des chiens, des tourelles, des fusils, on fait les choses bien – mais qu’ils sont aussi dans la tête, car ces gens-là sont insidieux, il faut les tenir à l’écart, avec de beaux barbelés dans la tête. Et tant pis s’il y a des dommages collatéraux : que voulez-vous ma bonne dame, à la guerre comme à la guerre.

En couverture du livre de Salah Badis, on trouve les escaliers situés en contre-bas de la rue Docteur Saadane Cherif à Alger. Pourtant, ces escaliers, symbole d’Alger Centre, induisent en erreur : il s’y arrête un peu mais le lecteur est très vite contraint de parcourir les trente-trois kilomètres qui séparent la place Audin de Réghaïa, banlieue est d’Alger, point de ralliement de la plupart des nouvelles.