En couverture du livre de Salah Badis, on trouve les escaliers situés en contre-bas de la rue Docteur Saadane Cherif à Alger. Pourtant, ces escaliers, symbole d’Alger Centre, induisent en erreur : il s’y arrête un peu mais le lecteur est très vite contraint de parcourir les trente-trois kilomètres qui séparent la place Audin de Réghaïa, banlieue est d’Alger, point de ralliement de la plupart des nouvelles.
Alger, dans ce recueil de nouvelles, n’est plus « la Blanche », elle est lasse d’être réduite à cette petite parcelle muséale, à cet héritage colonial ; elle s’en écarte, elle s’étale, elle se propage ; elle assume son interminable ramage périphérique, ses banlieues fonctionnelles plutôt laides où se déroule l’essentielle de la vie citadine.

Il fallait oser intégrer ces prolongements urbains à la cartographie littéraire ; c’est le geste principal de l’auteur que d’avoir fomenté l’intrusion de Reghaïa, Bachdjerah, Bab Ezzouar, Dar el Beida, Oued Smar – autant de défaites de l’urbanisme – dans ce champs-là. Tout se passe comme si, par son déploiement, de Ruisseau à Dergana, le tram – auquel s’ajoutent le métro et le train – avait désenclavé un espace littéraire. A chaque station desservie, sa nouvelle ; et sa part de galère, de grâce et d’errance.
Alger est ici vue sous un angle quotidien, populaire, d’une simplicité apparente. Du parler algérois, de ses langues panachées, la traduction a su conserver la verve, les saillies et les mots d’esprit. Les trains partent avant le tremblement de terre, en est un, prononcé par la mère du narrateur de la nouvelle éponyme. Il révèle l’angoisse sismique et la peur de l’effacement qui traversent les personnages. Le tremblement est permanent. Ainsi, dans Avant le séisme, la narratrice est fébrile car el Kinze un immeuble géant, qui s’est effondré en 2003, s’estompe de la mémoire des autres. Parfois cette inquiétude prend une tournure fantastique : dans Cherche balcon désespérément, le fantôme d’un temps révolu se venge à sa manière du fait ne plus occuper les lieux. L’irruption des Ninjas dans Sonaret, entreprise d’Etat, trahit la même peur de la disparition.
Le livre fait la part belle à la musique. A l’opposé des mélodies qui sont intangibles, ce qui frappe dans les nouvelles, c’est leur matérialité. Les égouts débordent, les canalisations ne sont pas entretenues, les ventilateurs sont vétustes ; les meubles sont encombrants, et d’une génération à l’autre, on ne s’en débarrasse jamais. La tuyauterie résonne dans ces pages, les klaxons aussi. On y respire la javel et les bons plats mis de côté pour les garçons choyés. Le grand règne matériel qui régit les vies algéroises est restitué, avec ses défaillances, par touches précises et capillaires, jusqu’à la « petite orange en plastique aimantée » collée sur le frigo. S’immisce alors dans l’esprit la jeune femme de Rome plutôt que vous de Tariq Teguia ; aux abois devant des allumettes qui ne s’enflamment pas, elle reprochera sa mère de ne pas avoir pris la marque espagnole.
Les objets sont indissociables de l’inquiétude qui parcourt le livre, ils en sont le marqueur, les blanchisseries – un lieu primordial du recueil – deviennent l’antichambre des cimetières :
Il suffit d’entrer dans une teinturerie, petite vieillotte, et de remarquer le nombre de vêtements oubliés au fil des années, pour acquérir la certitude que des drames se produisent, qu’il s’en produit beaucoup, y compris dans les banlieues éloignées.
Le cinéma algérien, notamment documentaire, avec lequel Salah Badis dialogue dans ses écrits est souvent dominé par des protagonistes masculins. Ici, au contraire, on assiste à un véritable « lâcher » de femmes. Elles s’appellent Kahina, Sammar, Maria, Soumia, Sarah, Célia, Selma… Parmi elles, une « bomba », une « brunette callipyge », d’autres « en courbes délicates » – des formes de culs en veux-tu en voilà ; certaines ont le teint hâlé, la plupart l’ont pâle, avec un petit nez. Si les femmes ont la réputation d’être discrètes dans l’espace publique à Alger, voire calfeutrées, les narrateurs successifs de ces récits savent provoquer la rencontre, défier une « leur mère soupçonneuse ». Ils rendent hommage aux jeux de passe-passe et aux ruses desquels on se rend expert à Alger, pour quelques instants dérobés. Passés l’œillade et le flirt, plusieurs nouvelles mettent en scène tendresse profonde au sein du couple et de la famille. Même lorsque celui-ci cohabite avec la famille élargie, cohabitation qui n’empêche pas les effusions ou la sensualité. Tues ailleurs, elles sont ici assumées. La forme de cette ville n’est pas celle de Gracq mais, tout de même, « la chaleur sensuelle d’un lit défait se répand et coule […] à travers les rues ».
Ce beau monde se démène et fait face à des questions aussi cruciales que le logement, le transport et le travail sans que le texte ne prenne des accents militants ou ne verse dans la doléance. Par empilement, nouvelle après nouvelle, l’auteur fait le portrait d’une certaine classe moyenne déclassée, celle des entreprises publiques et de ses acronymes. Déclassée avant d’avoir été « classée » ; l’idée d’ascension sociale est vague et exprime un renoncement plus qu’un horizon ; on se sait vulnérables et on ne l’espère pas :
Réghaïa n’est pas une ville de classes moyennes, elle n’aspire même pas à le devenir, bien qu’on y trouve des gens qui y ont frôlé les frontières de cette catégorie sociale avant que le tremblement de terre ne vienne mettre un terme à leur ascension et à tout le reste.
Rien n’infléchira toutefois le ton léger, frais, presque ludique avec lequel l’auteur a choisi de transcrire les pulsations de la vie banlieusarde, « l’impression d’être loin », l’amer et l’attente ; l’unique narratrice du recueil les illustre peut-être le mieux quand elle déclare : « ce sont comme des jours volés à une vie future ».
Salah Badis, Des choses qui arrivent, éditions Philippe Rey, octobre 2023, 156 pages, 19 euros