Le second épisode de la série Faits divers à la une (Arte), diffusé juste après Roswell, se déroule cinquante ans plus tard, sous un pont parisien. C’est ce moment que Robert McLiam Wilson, dans une tribune récente publiée dans Libération, a qualifié de « triomphe du rien », expression qui dit bien le paradoxe oxymorique d’un fait en apparence sans importance pourtant susceptible d’un emballement infini, en ce sens passionnant parce qu’il révèle nos imaginaires, nos constructions fictionnelles comme un moment de l’histoire sociale.

Samedi 9 septembre s’ouvre, sur Arte, la diffusion de Faits divers, l’Histoire à la une, une série documentaire d’Emmanuel Blanchard et Dominique Kalifa, en dix épisodes de 26 mn, autour de faits divers sont des marqueurs à la fois historiques, médiatiques et sociologiques, voire littéraires ou cinématographiques. Ils se sont produits en France, aux USA, au Japon, en Allemagne ou ailleurs mais leur onde de choc est planétaire, ils sont parfois l’épisode initial d’une saga criminelle, selon la loi sérielle du genre, d’autres sont des hapax, tous sont contextualisés et analysés à travers des images d’archives d’une grande richesse, des commentaires de spécialistes (historiens, sociologues, anthropologues).
La série documentaire débute samedi prochain avec ses deux premiers épisodes, L’invention des soucoupes volantes (Roswell) et La presse contre la couronne (Lady Di).

Lola Lafon © Diacritik

Trois femmes puissantes : le titre du roman de Marie NDiaye pourrait servir de fil rouge à quelques livres de cette rentrée littéraire, dont Mercy Mary Patty de Lola Lafon. Son titre décline trois prénoms féminins en colonnes. Patty pour Patricia Hearst, centre opaque d’un fait divers qui a déchaîné l’Amérique des années 70, devenue Tania lorsqu’elle a rejoint le combat politique des membres du SLA, groupe terroriste qui l’avait enlevée. Patty, peut-être aussi pour Patti Smith dont une chanson traverse fugitivement le livre ; mais aussi Mercy Short, Mary Jemison, et d’autres dont le titre garde en creux l’identité, toutes ces femmes qui, de siècle en siècle, désertent le chemin balisé pour les traverses, « fuiront la route pour la rocaille ». C’est à elles qu’est consacré Mercy Mary Patty, elles qui comme ce livre et son auteure ont pour volonté d’« être hors territoire » pour reprendre une phrase de Lola Lafon dans le grand entretien qu’elle a accordé à Diacritik.

Nadia Comaneci

Le 17 juillet 1976, aux J.O. de Montréal, un elfe roumain entre dans l’imaginaire mondial. Son défi à l’équilibre, à la perfection et à l’espace suspend le temps et dérègle les ordinateurs qui ne peuvent enregistrer sa note : 10. Elle a quatorze ans, mesure 1,47 m et chacun retient son nom, Nadia Comaneci.
C’est cette figure que Lola Lafon place, en 2014, au centre d’un roman proche d’une vie potentielle, La petite Communiste qui ne souriait jamais (Babel) : l’exactitude ne sera pas sa règle, charge à la fiction de remplir les silences du récit officiel, à la littérature de dire ce qui échappe, de recomposer cette icône et « idole pop » pour faire sailli ce qu’elle incarne et représente. « Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. »

La Ballade de Rikers Island de Régis Jauffret est l’histoire de « l’archevêque de la finance mondiale » accusé de viol par une femme de chambre d’origine africaine. Le personnage principal n’est jamais nommé. Il est « il », son épouse est « elle ». En revanche la victime porte son nom réel, Nafissatou Diallo, « Nafissatou la Peule, l’analphabète, tombée dans l’encre des journaux, devenue un petit tas de lettres ». Tout renvoie aux principaux épisodes d’une affaire médiatisée à outrance et tout est pourtant roman, selon le credo inscrit en exergue du livre, « le roman, c’est la réalité augmentée ».


« Je porte plainte ».
La Ballade de Rikers Island (Seuil, 2014, p. 310)

L’œuvre de Régis Jauffret est un puzzle et une mosaïque, Microfictions et Fragments de la vie des gens explorant les marges pour faire « rentrer toute la vie d’un homme ou d’une femme dans une goutte d’eau » — en référence à son premier livre publié, Les Gouttes (1985) — en d’« horribles voyages » dont lui-même dit ne pas toujours sortir « intact ». Depuis 2010 — si l’on considère que Lacrimosa (2008) peut être lu comme une transition entre la veine « imaginaire pur » et la veine « réel mis en fiction » puisque le roman narrait le suicide d’une personne proche de l’auteur —, et en lien peut-être avec le fait qu’il a été le rédacteur en chef du magazine Dossiers criminels, l’œuvre de Régis Jauffret a connu un tournant : si l’écrivain poursuit son exploration d’une humanité malmenée, il se consacre à des affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique médiatique, et trois de ses romans sont inspirés de faits divers : l’affaire Stern, l’affaire Fritzl, l’affaire DSK.

Karl Geary © Diacritik

Sur le bandeau de couverture, une citation du Guardian annonce « une histoire d’amour inoubliable ». Inoubliable, le premier roman de Karl Geary, qui paraît aujourd’hui aux éditions Rivages dans une traduction de Céline Leroy, l’est indéniablement. Vera est de ces livres qui imposent une voix et un univers. Et si ce roman est pour une part une histoire d’amour, ce serait le manquer que de le réduire à cette dimension. Comme le dit Karl Geary, dans notre entretien, Vera est d’abord un récit de désirs, un roman de l’intimité, explorant ces tensions qui tout ensemble nous déchirent et nous font agir.

Et si l’avenir de la littérature était la téléréalité ?
Telle est la question centrale du roman de Pia Petersen, Un écrivain, un vrai, qui sort en poche chez Babel (Actes Sud). Gary Montaigu, écrivain américain d’origine française, est une figure de la scène littéraire internationale, il vient d’être couronné par l’International Book Prize à New York. Adoubé par le gotha des lettres, suivi par un très large cercle de lecteurs, l’écrivain est au bord de succomber aux sirènes de la télévision et il finira par accepter de participer à une nouvelle émission, Un écrivain, un vrai, qui suivra à son domicile l’avancée de son prochain roman.

Si un inconnu vous aborde est, à ce jour, l’unique recueil de nouvelles de Laura Kasischke, paru aux USA en 2013. Les éditions lilloises Page à Page, après Mariées rebelles (son premier recueil de poèmes, 2016), publient toute cette part réputée moins commerciale de l’univers d’un écrivain dont le public français, qui l’adore, n’avait qu’une vue partielle, n’ayant accès qu’à ses neuf romans. C’était une hérésie :

Julie Wolkenstein (DR)

Sophie et Paul — oui, « comme les personnages les plus célèbres de la littérature pour enfants. Comme dans la comtesse de Ségur. D’accord. » — se rencontrent, par hasard, gare d’Austerlitz, dans un Starbucks. Comme tous les clients de l’enseigne, ils doivent décliner leurs prénoms, , « familiarité de façade » et « connivence factice ». Sophie aime tromper son monde et s’inventer un nom, Pauline par exemple. Paul, lui, a dit s’appeler Gaspard. Pauline et Gaspard, deux prénoms de personnages de la comtesse de Ségur comme d’Eric Rohmer, ils en ont tant « en commun ».
« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde », énonçait un célèbre incipit. « Où allaient-ils ? » : à l’IMEC, pour l’un comme pour l’autre, afin de consulter le dossier Rohmer. Leur enquête sur le premier film, inachevé et invisible, du cinéaste, une adaptation des Petites filles modèles est le point de départ des Vacances de Julie Wolkenstein, un roman qui n’a de cesse de dérouter son intrigue, pour le plus grand plaisir de son lecteur.

L’Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, qui paraît en cette rentrée, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, est de ces romans qui échappent à toute catégorisation. Rapporter ce livre à un genre serait le simplifier à l’extrême, résumer son histoire la réduire à peau de chagrin. Son auteure elle-même échappe à toute identité simple, elle est singulière, radicalement. Si Valeria Luiselli, qui aime tant les « cartes de noms », devait être un territoire, ce serait l’ailleurs ; si elle était une langue, la littérature, tant elle joue d’hybridations, de mélanges, d’échos entre les imaginaires culturelles.
Entretien vidéo avec Valeria Luiselli et lecture critique de L’Histoire de mes dents.

La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.