Le Parisien

L’Instinct de mort, mémoires d’outre-tombe de Jacques Mesrine, est publié pour la première fois en 1977 chez Jean-Claude Lattès, du vivant de Mesrine donc (il tombera sous les balles de la brigade anti-gangs le 2 novembre 1979) puis en 1984 chez Champ libre. Le texte était devenu introuvable, sinon en version plus ou moins pirate sur Internet. Flammarion l’a ressorti en 2008 à l’occasion de la sortie des deux films de Jean-François Richet, L’Instinct de mort et L’Ennemi public n°1. Il est désormais disponible en poche chez Pocket.
L’instinct de mort ou des mémoires d’outre-tombe, donc, puisque les pages de cette autobiographie — dans lesquelles Mesrine crache sa haine d’une société qui ne sait que condamner et de ses lois sur lesquelles il « dégueule » — se donnent comme une vérité, celle d’un homme qui se sait condamné et écrit déjà de l’au-delà.

7 janvier 1977. Gary Gilmore est exécuté, pour un double meurtre commis « de sang froid » en juillet 1976. Il se rêvait « gangster pour bousculer les gens », admirait Gary Cooper et Johnny Cash. L’Amérique a été fascinée par ce criminel hors du commun qui exige son exécution, refuse de faire appel, interroge la célébrité paradoxale que lui confèrent les médias, l’utilise pour confronter son pays à ses propres contractions, à l’échec de son système répressif.
Norman Mailer en fait le sujet central de son roman, Le Chant du bourreau, The Executioner’s Song, publié en 1979, couronné par le prix Pulitzer, disponible en français, dans une traduction de Jean Rosenthal, en Pavillons poche.

Joseph Fritzl est un monstre et chacun d’entre nous. « Ingénieur spécialisé en matériaux de construction », il se rêve l’inventeur d’une « nouvelle race de béton (…) léger et robuste comme le titane » mais c’est une cave qu’il concevra, y enfermant sa fille (et les enfants qu’il lui donne) pendant 24 ans… L’horreur du fait divers, « affaire cruelle à base de viol et d’enfants séquestrés » a défrayé la chronique en 2008-2009, pourtant Fritzl est un homme ordinaire, un quidam, comme le décrit un psychiatre : « il n’était ni schizophrène, ni paranoïaque, ni même dépressif ». « Un homme très banal », conclut l’expert, corroborant les autres diagnostiques psychiatriques, « un petit homme ennuyeux et gris qui se fondait dans la foule des braves gens et des salauds ordinaires dont chacun contribue à grossir la cohorte », « un patient sans épaisseur, sans vie intérieure, aucun intérêt ».

La littérature, Barthes l’a montré, se renouvelle sous le double signe de l’épuisement et de la saturation : en « éternel sursis », « fascinée par des zones d’infra ou d’ultra-langage », par les fragments pour dire le chaos du contemporain, par une forme d’ironisation des choses, des êtres et des formes, telle est sa manière, sans doute, de redéployer l’aventure du sens. A l’unité linéaire se substitue la microfiction, cette « tierce forme, ni Essai, ni Roman » qu’évoquait Barthes dans Le Bruissement de la langue, cette Fragmentation d’un lieu commun, pour reprendre le titre d’un livre de Jane Sautière (2003).
Ce « procès » est la définition même de la littérature, telle que l’énonce Barthes, toujours, en lien avec la « structure du fait divers », la littérature comme « monde du sens » et non « monde de la signification », « dialectique du sens et de la signification » qu’illustre le fait divers dans le procès qu’il intente au réel et à sa représentation, dans « l’ambiguïté du rationnel et de l’irrationnel, de l’intelligible et de l’insondable » qu’il in- et dé-forme (« Structure du fait divers », Médiations, 1962).

Duras, Affaire Villemin, Libération 17 juillet 1985

 

 

 

L’œuvre de Duras s’écrit depuis le verbe voir. Tout y est regard, spécularité, jusqu’à la vision et l’hallucination, voire l’aveuglement, ce que Dominique Noguez, dans son Duras, toujours, nomme le « cogito durassien », son « hoc video ergo est — ce que je vois existe » (chap. IV, « Duras voit », Actes Sud, 2009, p. 75). La vision lui est fiction, dans une filiation que Noguez rapporte au Hugo de La Légende des siècles et au Michelet de La Sorcière et que manifeste son article sur Christine Villemin, paru dans Libération le 17 juillet 1985, quand Duras écrit voir et donc comprendre le fait divers. Sur la première page, surmontant le titre, en gros caractères et italiques, une phrase en exergue : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison ».

Ian McEwan

Diacritik a évoqué L’Intérêt de l’enfant, roman de Ian McEwan, en grand format. Le voici disponible en poche, chez Folio.
Ian McEwan est le romancier de l’ambiguïté, maître de la mise en récit de la confusion des sentiments. L’Intérêt de l’enfant ne déroge pas à la règle : à travers un remarquable portrait de femme tiraillée entre sa déontologie et ses aspirations, il rend compte de la société tout entière, de nos vies contemporaines confrontées aux notions de religion, de justice, de libre-arbitre et de droit.

Calendrier d’une avant-rentrée : le 17 août paraîtra, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, première autobiographie dentaire, ou la rencontre de Borges et Plutarque, de Marcel Schwob et Michel Foucault, entre vies infâmes et vies imaginaires, texte d’une « féroce liberté » (p. 149).

A eux. 2008. 2014

En 1994, les éditions de l’Olivier publiaient Ma mère de Richard Ford. Le texte, d’une pudeur qui n’avait d’égale que sa sobriété bouleversante, était un questionnement de la filiation, entre identité et altérité. L’hommage à la mère tout juste disparue devient diptyque avec Entre eux qui vient de paraître, juxtaposant « à la mémoire de ma mère » un « au loin, je me souviens de mon père ». Le déchirement identitaire y gagne encore en intensité : « en écrivant ces doubles mémoires — à trente ans d’écart — » il s’agit pour l’auteur de rappeler qu’il a été « élevé par deux individus forts différents, chacun m’imprimant sa perspective, chacun s’efforçant d’être en harmonie avec l’autre ». Tenter de « pénétrer le passé » est pour lui « une gageure dans la mesure où ce passé tend, sans complétement y parvenir, à faire de nous ce que nous sommes ».

Ceci est un corps © Anne Savelli

Avec Décor Daguerre, récemment paru aux éditions de l’Attente, Anne Savelli poursuit un cycle entamé avec Décor Lafayette (Inculte, 2013) et Dita Kepler : à la fois épuisement et extension des lieux, ces livres ne sont pas vraiment des romans, ils sont plus que des romans, tout ensemble récits et bifurcation, portraits et autoportraits, des laboratoires, proprement des espaces où tout peut à la fois se dire et s’absenter.
Entretien avec Anne Savelli.