John Edgard Wideman

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit vraie… » souligne l’épigraphe d’Écrire pour sauver une vie, citation de Chinua Achebe (Le monde s’effondre). Quelques pages plus loin, John Edgar Wideman commente la « sagesse » de cette phrase, un proverbe igbo, et son ironie tragique : le personnage principal de son propre livre n’a pu la lire, le roman d’Achebe ne fut publié qu’en 1958, treize ans après la mort de Louis Till. Elle est comme sa parole absente soudain revenue en lumière, le retour d’une voix, dans et par la littérature. Mais elle est aussi et surtout exergue métadiscursive : l’histoire est vraie, elle est de celles qui illustrent « un monde où toutes les vérités se valent jusqu’à ce que le pouvoir en choisisse une pour servir ses exigences », un monde dans lequel la littérature est un contre-pouvoir et permet le rétablissement des faits, elle est refus des histoires assignées comme le sont certains êtres.

Le documentaire que Griffin Dunne a consacré à sa tante, l’immense Joan Didion, est disponible sur Netflix. Le Centre ne tiendra pas (The Center Will Not Hold) est le portrait d’une femme comme l’explicitation d’une œuvre majeure, il est construit sur un savant équilibre de documents d’archives (films familiaux comme interventions télévisées) et d’entretiens au présent, avec Joan Didion et ceux qui lui sont proches (Calvin Trillin, David Hare, Harrison Ford…).

Charles Nègre, Le Petit Chiffonnier appuyé sur une borne devant le 21 quai Bourbon

« Le chiffonnier de Paris fut l’homme à tout faire, le maître Jacques du XIXe siècle, à la fois rôdeur inquiétant des faubourgs, agent essentiel des progrès de l’industrie, et figurant coloré des arts et des lettres » : Antoine Compagnon consacre un livre à cette figure méconnue et néanmoins cardinale d’un siècle, un essai né d’un séminaire au Collège de France (2015-2016).
Le chiffonnier, silhouette traversant les fictions du siècle comme les pavés de Paris avec sa hotte, son crochet et sa lanterne, est la figure à travers laquelle Antoine Compagnon relit et commente un siècle, selon une perspective à la fois économique, culturelle et artistique.

L’Histoire commence un lundi comme les autres, alors que Berlin « remue derrière son écran de brouillard ». Mais ce lundi 20 février 1933 « ne fut pas une date comme les autres » : au bord de la Spree, « vingt-quatre costumes trois pièces » se réunissent secrètement dans un salon feutré du Reichstag. Ils sont le « nirvana de l’industrie et de la finance » qui va lever des fonds pour le parti national socialiste, premier rouage d’une mécanique inexorable dont nous connaissons les conséquences.
Eric Vuillard dans son « récit », puisque tel est le genre revendiqué du livre, revient sur cette date et d’autres tout aussi insignifiantes en apparence, tombées dans l’oubli, pour nommer ceux qui firent l’Histoire et « saisir le fond d’éternité » de ces moments qui, dans leur apparente banalité, sont les actes fondateurs d’un système. Les raconter c’est les remettre à L’Ordre du jour, puisque « la littérature permet tout, dit-on ».

« Beau doublé, monsieur le marquis », octobre 2017, C. Marcandier

« Beau doublé » que celui qui s’expose dans le Musée de la Chasse et de la Nature : Sophie Calle et son invitée Serena Carone croisent leurs regards et investissent l’espace du musée, ses étages et pièces, les vitrines d’armes à feu et autres trophées. Ainsi, aux côtés de félins et autres animaux naturalisés, (re)découvre-t-on la girafe fétiche de Sophie Calle, ses propres animaux empaillés ou son chat raidi, tué par un de ses amants.

L’Énigme Tolstoïevski paraît aujourd’hui, nouveau paradoxe d’un menteur, pour décaler le titre du premier essai de Pierre Bayard (1993), fondateur d’une collection des éditions de Minuit comme d’une œuvre tout entière sous le signe d’un jeu à la fois sérieux et ludique, visant à transformer notre rapport à la littérature, donc à la représentation du monde.
Chez Bayard, il existe d’autres univers, le Titanic n’a pas encore fait naufrage, les œuvres peuvent changer d’auteur, les plagiats fonctionner par anticipation, tout est placé sous le signe de l’hypothèse, d’un « what if », un et si visant à troubler nos certitudes et a priori. Inspiré à la fois par Borges et Sterne, comme il nous l’explique dans l’entretien qu’il a accordé à Diacritik, Pierre Bayard explore cette fois notre « pluralité intérieure », remarquablement illustrée par l’univers romanesque de Leon-Fiodor Tolstoïevski.

« Elle me dit son nom, celui qu’elle s’est choisi : ʺNadja, parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencementʺ ». Les lecteurs d’André Breton reconnaîtront cette phrase et cette femme, muse, inspirant un manifeste du hasard, de la « beauté convulsive », de la mise en danger. Nadja, la femme qui sait coucher la réalité sous ses pieds, fait lever de « pétrifiantes coïncidences ». Qui incarne, pour Breton, un idéal surréaliste, au point qu’il niera la femme pour dire la figure, sa séduction, son infinie poésie, sa manière d’être une « idée limite ».

Jonathan Safran Foer © Diacritik

« En toute simplicité et en toute impossibilité » : si l’univers d’un écrivain est tout entier contenu dans les mots qui ouvrent son premier livre, nul doute que l’œuvre de Jonathan Safran Foer doive être lue sous le signe de la disjonction, celle dont témoigne cette dédicace de Tout est illuminé (Everything is illuminated, 2002). Elle énonce un paradoxe, de ceux que les livres suivants n’auront de cesse d’explorer, comme ce troisième roman, Me voici (Here I am) qui vient de paraître aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Stéphane Roques : l’occasion d’un grand entretien diacritique avec Jonathan Safran Foer.

Manhattan depuis Staten Island New York, 2009 © Dominique Bry
Manhattan depuis Staten Island New York, 2009 © Dominique Bry

Certains romans vous embarquent, en quelques pages, comme les meilleures séries télé. Vous savez que vous ne passerez à autre chose que lorsque vous aurez eu votre dose, soit une journée et une nuit blanche… Les petites consolations, premier roman d’Eddie Joyce, est de ceux-là, redoutable, imparable. Paru en 2016 chez Rivages, dans une traduction de Madeleine Nasalik, il sort en poche aujourd’hui.

Le roman aime les fresques pour saisir dans une même ampleur destinées individuelles et destins collectifs. Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya inverse la focale : dire l’Afghanistan, à partir d’un événement intime, de conséquences privées, pour mieux modifier la perception que les chaînes d’information en continu nous donnent de l’actualité internationale, et par le roman, affirmer une permanence de la violence dans l’Histoire.
Ce sont les conflits qui déchirent l’Afghanistan qu’explore Joydeep Roy-Bhattacharya, ces « moments où, pour maîtriser la situation, il faut devenir fou et garder la tête froide en même temps ». Et une autre image d’actualité est rappelée par ce roman, elle nous hante encore : un mariage, une bombe, des civils décimés par une frappe militaire.

Gay Talese
Gay Talese

La littérature du réel a le vent en poupe, comme la narrative non-fiction, en témoigne la parution en poche aujourd’hui, chez Points, du Motel du voyeur, signé par l’un des papes américains du genre, Gay Talese, considéré comme le fondateur du Nouveau Journalisme, avec des livres comme Sinatra a un rhume ou Ton père honoreras.
Le Motel du voyeur, couronné par le Prix Sade lors de sa parution en grand format (2016) aux éditions du Sous Sol, est sans doute l’entreprise limite du genre, interrogeant l’éthique et la moralité journalistiques, au point d’avoir provoqué un scandale aux États-Unis, une forme de couronnement paradoxal pour l’auteur de 84 ans.

George Saunders

George Saunders, écrivain américain, né au Texas en 1958, est encore largement méconnu en France. Il vient de recevoir le Man Booker Prize 2017 pour Lincoln un the Bardo, non encore traduit en français. (Lire ici l’article de Jean-Louis Legalery).
Dix décembre est son dernier livre, un recueil de nouvelles, paru en France en 2015, aux éditions de l’Olivier.