Les 22 nouvelles qui composent Incident au fond de la galaxie, qui vient de paraître en poche chez Points, dans une traduction de Rosie Pinhas-Delpuech, sont la plus formidable entrée qui soit dans l’univers singulier de l’écrivain israélien Etgar Keret pour qui n’aurait jamais lu ses fables tragi-comiques, des récits qui condensent toute l’absurdité, aussi désespérante qu’hilarante de nos destinées contemporaines.

On aurait pu penser la vogue des vies imaginaires dépassée, l’exofiction tarie après une grosse décennie commerciale épuisant le genre. À lire les romans de la rentrée littéraire 2021, on en est loin : du portrait rapproché de Lucette Destouches aux vies de Chevrolet, le choix demeure large dans les rayons des libraires. Si cette production ne brille généralement pas par sa singularité et ne dépasse pas la portée littéraire d’une fiche Wiki, quelques romans font exception. Parmi eux, Le Temps de Tycho signé Nicolas Cavaillès qui paraît chez Corti.

521 romans sont publiés en cette rentrée littéraire, selon les chiffres de Livres Hebdo. Et pour les critiques et journalistes littéraires, chaque année, c’est la même rengaine : comment s’orienter dans cette avalanche éditoriale et par quel livre ouvrir sa propre rentrée ? Cette fois, pour moi, ce fut simple : Le Grand rire des hommes assis au bord du monde sort du lot, par ses dimensions, son ambition, sa manière. Son auteur est Philipp Weiss, son traducteur Olivier Mannoni, et ce n’est pas un livre mais cinq, sous coffret, publié aux éditions du Seuil. Mais si le choix fut facile, la critique l’est beaucoup moins.

« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde », écrivait Borges : année après année, il multiplie les images, avant de découvrir, au seuil de sa mort, que « ce patient labyrinthe de lignes » a fini par dessiner son visage. Cet homme qu’imagine Borges dans El Hacedor, c’est Olivier Rolin écrivant Extérieur monde, depuis cette citation en épigraphe, composant son autoportrait via un arpentage de espaces autant géographiques qu’intérieurs, un désir du monde et de ses lieux, « un voyage à travers mes voyages », « un atlas subjectif ».

Christian Dior aimait les roses, elles entrent dans la composition de nombre de ses parfums et sont au centre d’une exposition qui a ouvert le 5 juin 2021 et se poursuit jusqu’au 31 octobre, dans sa maison d’enfance, la villa Les Rhumbs à Granville, elle-même « crépie d’un rose très doux, mélangé avec du gravier gris, et ces deux couleurs sont demeurées en couture mes teintes de prédilection »

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

« Les choses ne sont pas ce qu’elles sont ; elles sont ce qu’elles deviennent », écrivait Bachelard, cité par Sarah Hall en exergue de Comment peindre un homme mort (Christian Bourgois, 2010). La phrase aurait pu ouvrir Sœurs dans la guerre qui vient de paraître chez Rivages, formidable roman qui tient de la contre-dystopie, mise en récit d’un monde de cauchemar dans lequel une communauté de femmes tente de résister à la menace totalitaire comme au désastre écologique. Alors, oui, plus que jamais, être femme revient à le devenir autrement, à changer l’ordre des choses, dans comme par le récit.

Que disent pourcentages et chiffres de nos vies matérielles et intérieures ? en quoi serions-nous quantifiables ou mesurables ? Ce sont les questions que se pose d’abord Yves Pagès face aux chiffres et pourcentages glanés « à tout hasard » dans un carnet pendant des années. Le « vertigineux inventaire » met en coupe nos profils et recense nos faits, gestes et opinions. Où trouver le « je » dans ce « nous » voire « ils » ou « elles » ? Il s’agit alors pour l’écrivain d’interpréter donc de traquer ce qui ne se dit pas dans le général, de soustraire les données brutes aux fausses évidences pour trouver une singularité formelle dans le tourbillon des stats, l’être sous l’avoir, le récit sous la norme chiffrée : il était une fois sur cent, donc.