Il faut enfermer les comiques

Avant qu’une certaine intelligentsia ne me tombe sur le râble comme les chasseur de lapins déciment impunément les lagomorphes à grands coups de 12 durant la saison officielle de la tuerie de masse de faisans, perdreaux de l’année et autres gibiers gambadant et bramant de conserve, je tiens à préciser que le vœu du titre de cette chronique à tiroirs écrite en ce premier jour de l’année 2018 est bien évidemment tiré du Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis de Pierre Desproges, à la page 68 de l’édition poche de 1985. C’est vous dire si ma misanthropie ne date pas d’hier.

Hier, justement. Nous étions encore en 2017 et l’heure des bilans passée de mode depuis au moins une bonne décade, la presse ayant fourbi ses armes dès le début du mois de décembre pour nous servir des rétrospectives d’une année que l’on a plutôt envie de s’empresser d’oublier.

Car, quoi (comme dirait le native american ou l’adepte du sport inoffensif sur cible fixe peinturlurée de rouge, jaune, bleu et noir) de mieux qu’une année qui vient de s’achever pour tirer à boulets rougis à défaut de flèches effilées ou de traits piquants. Parce qu’il faut quand même se l’avouer, voire le dire bien haut et bien fort – inutile de faire dans la dentelle ou même de prendre la pose de ceux qui parent les défunts de toutes les qualités –, 2017 était ce qu’on peut bel et bien appeler une bonne grosse année de merde.

Je vous laisse juge mais un rapide coup d’œil dans le rétro suffit pour s’en convaincre. Et la liste n’est pas exhaustive : entrée en fonction de Donald J. Trump qui n’a déçu que ceux qui croyaient que le potentat orange allait être touché par la grâce entre novembre et janvier ; une année électorale en France aussi longue qu’un jour sans fin (le film d’Harold Ramis et non la procession à pas lent d’Emmanuel Macron ralliant la tribune pompeusement érigée devant la pyramide du Louvre pour marquer le début de son mandat et les esprits le soir du 7 mai) ; des attentats à répétition, d’Istanbul à Londres, en passant par Manchester, Barcelone, Mogadiscio, Stockholm, Gao… ; la victoire de Laurent Wauquiez à la pseudo-primaire des Républicains ; les passages successifs de François Fillon à Confessions Intimes pour signifier à ses détracteurs qu’il aime sa femme autant que ses émoluments ; les décès de Johnny Hallyday, Jean d’Ormesson, Jerry Lewis, Mireille Darc, Jean Rochefort, Jeanne Moreau, et bien d’autres tant et si bien que la rubrique nécrologique des journaux a surpassé en clics et de loin les titres racoleurs des infos sponsorisées qui claironnent « ce que fait cette femme avec sa bouche va vous étonner » ou « les solutions de Nicolas Sarkozy pour redresser la France » ; les problèmes de digestion de Jean-Luc Mélenchon qui a passé la seconde moitié de l’année à jouer à « si ma tante en avait » avec les six-cent-mille voix qui lui ont manqué pour perdre au second tour de l’élection présidentielle… et je ne parlerai même pas des ouragans, de Despacito, des tremblements de terre, du massacre des Rohingyas dans l’indifférence générale ou dans un registre plus personnel de la suspension pour outrage à l’intelligence de mon compte Facebook pour avoir posté une capture d’écran de Raquel Garrido désormais employée de Vincent Bolloré sur C8 et chroniqueuse dominicale dans Salut Les Terriens

Mais ne soyons pas bêtement chafouin, 2017 n’a pas été si catastrophique que je tente de vous le faire croire depuis le début de cette chronique. Osons le dire sans ambages, certains faits d’actu sont même allés au delà de toutes espérances : Marine Le Pen a enfin montré au monde (et pour longtemps, espérons-le) l’étendue de son incompétence ; l’affaire Weinstein et le hasthag #balancetonporc ont divisé les Internet en deux camps, ceux qui considèrent la libération de la parole des victimes de harcèlement et de violences comme une bonne chose et ceux qui découvrent le harcèlement et les violences faites aux femmes ; les révélations du Canard Enchaîné sur les affaires Fillon ; la création du MédiaTV, l’organe d’information indépendant voulu par l’ex-Dir-Com’ de Jean-Luc Mélenchon qui montre qu’on peut faire aussi bien que Russia Today avec moins de moyens et beaucoup plus de mauvaise foi que le Kremlin…

Cela étant dit, il faudra surtout retenir de 2017 que cette année défunte a connu le retour d’une morale pré-pompidolienne que les chroniqueurs de mon acabit (re)découvrent avec une certaine appréhension à l’heure d’écrire la fin de cette chronique. Né cinq ans avant la suppression de l’ORTF, je n’ai pas eu le plaisir d’expérimenter directement les ciseaux de la censure (je touche du bois), mais je suis assez vieux pour me souvenir du carré en bas de l’écran indiquant qu’il est grand temps d’éloigner les jeunes enfants du téléviseur pour ne pas leur imposer des images choquantes de genoux qui dépassent de la jupe stricte, ou des insultes ou des mots orduriers tels « sapristi » (Raymond Souplex dans Les 5 dernières minutes), « maraud, faquin, butor de pied-plat ridicule » (Cyrano de Bergerac, acte I, scène IV) ou « liberté d’expression » (Droit de réponse, présenté par Michel Polac entre 1981 et 1987). Durant les dernières semaines de 2017 on a assisté à une débauche de critiques envers des humoristes ou qui prétendent l’être, sur Twitter, sur France Télévision, dans les journaux, sur les ondes. Et le monde de se diviser à nouveau en deux clans, celui de ceux qui proclament que l’on ne peut plus rire de tout et celui de ceux qui ne feraient même pas rire quand bien même ils se mettraient une plume dans le fondement pour tenter de ressembler à Coluche ou raconteraient l’histoire du fou qui repeint sa cheminée en prime time et en pleine campagne contre les violences faites aux flammes.

Quand ce n’est pas Élisabeth Lévy qui s’en prend aux amuseurs de France Inter au nom d’une « bien-pensance » dont elle est assurément seule détentrice de la définition exacte (et ça l’arrange bien), c’est Cyril Hanouna qui essaie de nous faire croire qu’une séquence homophobe est un grand moment de rigolade. Au passage, enfonçons encore un peu plus l’animateur de C8 qui dans une interview à Paris Match ose déclarer avoir « Desproges, Coluche, Le Luron pour modèles ». Grand bien lui fasse. Mais pourquoi dès lors ne pas avoir suivi ses inspirateurs ? On n’a jamais vu Pierre, Michel ou Thierry se moquer grassement, ouvertement, vulgairement de leurs concitoyens… Ce que relève l’humoriste (elle) Océanerosemarie à juste titre dans Libération : « Encore faut-il avoir le talent et la générosité de le faire en incluant et non pas en écrasant ».

Alors, puisque l’on peut (ou doit, selon son degré de tolérance à l’égard de l’exercice qui consiste à se souhaiter alternativement ou successivement santé, bonheur, réussite, etc.) former des vœux en ce nouvel an qui débute sous des auspices que certains jugent totalitaires, gageons que Cyril Hanouna, Tex, l’ensemble de notre classe politique, la cohorte des chroniqueurs professionnels, les pseudo-penseurs médiatiques qui veulent nous faire croire que leur liberté d’expression leur permet toutes les outrances, arrêtent de prendre le public, les lecteurs, les auditeurs pour des imbéciles. Souhaitons aussi que 2018 ressemble d’assez loin à 2017, parce que les imbéciles savent très bien distinguer l’humour du racisme, de la xénophobie, de l’homophobie et de toutes les formes de discriminations…

Pour conclure cette chronique, je ne peux m’empêcher de citer Pascal Praud qui dans les pages du Point déclare avec une emphase compassée, une excellente connaissance de son sujet et des références qui en disent long sur son conservatisme de Malossol télévisé : « la sottise règne ».

Alors en 2018, autant faire simple : enfermons les comiques. Ça ne nous rendra pas plus intelligent (au contraire), mais au moins arrêtera-t-on (peut-être) de devoir, ou de voir se poser la question desprogienne « peut-on rire de tout ? » dès qu’un cuistre sans talent fait sous lui dans les médias.

Bonne année.