Francesco Petrarca naît à Arezzo en 1304 et meurt à Arquà, près de Padoue, en 1374. Sa famille s’installa à Carpentras après le déplacement de la papauté à Avignon en 1309. Pétrarque, François Pétrarque, serait par conséquent un peu français, lui qui chanta inlassablement Laure d’Avignon, qui effectua de longs séjours à Fontaine-de-Vaucluse ou qui donna son nom au pétrarquisme en fécondant les lettres françaises, de Ronsard à René Char (voir l’étude de Martin Rueff dans la revue Po&sie [131-132, 2010], « De la rectitude des noms – note sur le pétrarquisme français »). Étienne Anheim, en historien, s’applique à restituer la « famille » de Pétrarque.
Le « portrait » de Pétrarque que propose Étienne Anheim est un portrait kaléidoscopique, un portrait à multiples facettes. La bibliothèque pétrarquienne est très vaste et l’on peut s’y perdre, se perdre dans les travées hexagonales qui la composent ou éprouver le sentiment, quand les gonds viennent à pivoter, que le vent disperse comme les oracles de la Sibylle de Cumes toutes les pages qui étaient rangées en bon ordre sur les étagères. De plus, notre perception peut s’en trouver quelque peu brouillée, tant les représentations, celles qui dictaient les comportements à la fin du Moyen-Âge ou au tout début de la Renaissance (des classifications historiques arbitraires), ne sont plus les nôtres, qui plus est à l’heure où les rouages de la domination masculine sont de plus en plus déconstruits.
Il y a d’un côté le père de l’humaniste qui a contribué à créer au XIVe siècle la figure d’un écrivain dans lequel il est encore possible de se reconnaître ; de l’autre, le fils, le frère, le clerc, l’amant, le père… Les femmes, la mère, la sœur, la fille, sont effacées, dissimulées ou, à l’instar de Laure, idéalisées. Il convient toutefois de ne pas réduire Pétrarque à ces polarités. Affirmer par exemple qu’en métamorphosant Laure en laurier, Laura en laurea, il ne désire que son désir, revient enfermer le désir masculin ou féminin dans sa propre identité, à refuser la différence, celle de l’autre, ou du l’Autre qui creuse en nous un manque, des manquements. Pétrarque appartient à un monde régit par des structures chrétiennes qui s’ancrent à la fois dans la sphère biblique et antique. On commettrait ainsi une erreur d’appréciation à vouloir en faire absolument un moderne. Quelque chose en lui résiste.
En confrontant l’œuvre elle-même et les archives, l’approche d’Anheim est celle qu’avaient adoptée Elisa Brilli et Giuliano Milani à propos de Dante (Des vies nouvelles, Fayard, 2021). Par les archives, il s’agit en effet de rendre visible dans l’œuvre les « traces d’opérations d’écriture » que Pétrarque a opérées en particulier dans les Lettres familières ou les Lettres de la vieillesse (Les Belles Lettres, 2002-2019). À côté de cet immense corpus en 12 volumes, Anheim s’est principalement appuyé sur le Canzoniere, le Secretum (Mon secret, Rivages, 1991) et Les remèdes aux deux fortunes (Jérôme Millon, 2002) ou les Epistolae metricae dont on attend toujours une traduction, sachant que l’effort d’édition accompli en France depuis un quart de siècle est, concernant Pétrarque, remarquable.
Le but n’est pas de corriger les écarts par les archives, mais de comprendre en quoi ils relèvent d’une « construction singulière ». L’œuvre n’a jamais pris la forme monumentale que lui a donnée la postérité, précise Anheim, il faut la lire comme une œuvre ouverte qui s’est écrite en se transformant à une époque, avant l’invention de l’imprimerie, où ne circulaient que des copies manuscrites à l’intérieur d’une petite communauté de lecteurs mue par la caritas ecclésiastique ou l’amicitia antique – non par le marché du livre. Dans la toute première des Lettres familières (I, 1), Pétrarque, entouré chez lui d’écrits de tout genre, épars et en désordre, se demande ce qu’il va en faire. Il hésite à tout jeter au feu. Puis, il se décide finalement à n’en conserver qu’une partie, à se projeter en avant à partir de ce qu’il a été. Impression d’un travail de reprise incessant, infini. Pétrarque réécrit plus qu’il écrit et en réécrivant il se dédouble – le lettré, l’humaniste, l’ermite savant se détache de l’homme charnel, mortel, faillible.
L’enquête débute par les ancêtres, le père (Petracco) et la mère (Eletta) ; elle se poursuit par le rôle qu’a joué le frère chartreux (Gherardo) puis tente de dénouer l’énigme lacanienne du réel, de l’imaginaire et du symbolique qui retient prisonnier l’amant de Laure dans les rets de l’amour. Elle s’achève enfin par la place qu’occupent les deux enfants de Pétrarque (Giovanni et Francesca). En toile de fond, les deux grandes pestes, en 1348 et 1361. L’autre famille, la parenté spirituelle que constituent les amis ou les réseaux d’influence, apparaît plus en retrait : les Colonna, prélats à Avignon ; Philippe de Cabassole, évêque de Cavaillon : Giovanni Visconti, Azzo da Correggio, Francesco Novello da Carrara, seigneurs à Milan, Padoue et Parme ; les souverains Robert d’Anjou ou l’empereur Charles IV ; le pape Urbain V ; les amis destinataires de très nombreuses lettres, Guido Sette, le plus vieil ami ; Louis de Beringen (Socrate) ; Angelo Tosetti (Lelius) ; Francesco Nelli (Simonide) ; Luca Cristiani (Olympius) ; Boccace enfin ou Giovanni da Certaldo.
Anheim montre comment Pétrarque-Petrarca a modifié son patronyme, Petracco, comment en tant que lettré, clerc vivant des bénéfices que lui octroyait l’Église, il s’est émancipé de sa filiation, celle d’un père, guelfe blanc, exilé comme Dante, notaire au service de riches banquiers. Quant à la mère, Eletta, issue d’une famille florentine prestigieuse, elle meurt vers 1318-19, lorsque Pétrarque était adolescent. D’elle, de sa tendresse, Anheim exhume une des Epystole Metriche (I, 7), un bref panégyrique de la mère défunte, une des rares œuvres datant de la première jeunesse. Les archives révèlent également l’existence d’une petite sœur, Selvaggia, ou d’un demi-frère que le père eut avec une seconde femme après un remariage et que Pétrarque passe sous silence. On ne sait rien non plus de la mère biologique des deux enfants de Pétrarque, Giovanni et Francesca, ne parvenant toujours pas à élucider qui était cette femme, ou ces femmes (la mère de Giovanni n’étant peut-être pas la mère de Francesca). En revanche, Pétrarque s’épanche dans la correspondance sur les déboires que son fils lui causa (ils se répèteront plus tard avec son scribe Giovanni Malpaghini). Il eut plus de chance avec sa fille. Mariée à Francescuolo da Brossano, Francesca eut beaucoup d’enfants avec lui, dont Eletta et Francesco, qui moururent en bas-âge. Anheim commente longuement les échecs de cet héritage ainsi que la position inconfortable de Francesca, Tullia comme la surnomme Boccace, cantonnée aux soins domestiques.
Le frère cadet, Gherardo, en entrant dans les ordres, chez les Chartreux, échappa au poids de la famille. Pétrarque vit en lui un double, ou un modèle, qui participe de la tension qui l’animait comme nous pouvons le lire dans la célèbre lettre du mont Ventoux qui raconte justement l’ascension qu’il fit avec ce frère (Lettres familières, IV, 1). Pétrarque suit un sentier sinueux qu’il croit plus facile tandis que son frère emprunte une voie plus difficile, mais qui monte droit vers la crête. La métaphore est un raccourci saisissant du conflit intérieur entre désir et volonté qui traverse toute l’œuvre et qui est au centre du Secretum, le dialogue imaginaire entre Franciscus (lui-même) et Augustinus (saint Augustin). Ton amour de Laure t’empêche de t’abandonner à l’amour de Dieu et en écrivant des poèmes qui chantent cet amour, tu recherches plus la gloire que le salut de ton âme, lui reproche Augustinus. Pétrarque ne résoudra jamais ce conflit. « Il vaudrait mieux m’occuper toute de suite de mon âme, concède-t-il, délaisser les chemins de traverse pour suivre la route droite du soleil. Mais je ne puis borner mon désir… » Et dans la lettre du mont Ventoux : « Ce que tu as vécu si souvent aujourd’hui lors de l’ascension t’arrive, à toi comme à beaucoup de ceux qui cheminent vers la vie bienheureuse ; mais on ne s’en aperçoit pas aisément, car les mouvements du corps sont visibles à l’œil nu, tandis que ceux de l’âme sont invisibles et cachés. En effet, la vie que nous appelons bienheureuse se trouve dans un lieu élevé ; la porte pour y entrer est étroite, comme on le dit. Nombreuses sont les étapes qui se dressent et il faut marcher progressivement de vertu en vertu ; au sommet se trouve la fin de toutes choses et le terminus du chemin vers lequel s’achemine notre pèlerinage. Tout le monde souhaite l’atteindre, mais, comme le dit Ovide, Désirer ne suffit pas ; il faut vouloir pour y parvenir [Pontiques, III, 35). »
Étienne Anheim, Pétrarque, portrait de famille, Minuit, 2026, 283 p. 23€