Catherine Malabou réédite deux de ses livres, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, dans la belle collection Quadridge des Presses Universitaires de France, et Ontologie de l’accident dans la merveilleuse Petite Bibliothèque/ Rivages poche. Elle avait jadis écrit La contre-allée avec Jacques Derrida (La Quinzaine/ Louis Vuitton, 1999), où l’on lisait notamment que « la déconstruction, c’est l’Amérique » (et aussi : « La déconstruction, c’est ce qui arrive »). L’Amérique, où Catherine Malabou enseigne la philosophie (à la New York University et à l’université de Californie, Irvine).
Catherine Malabou aime bien l’échange. Elle s’était fait connaître, aussi, avec son essai « Le Change Heidegger. Du fantastique en philosophie » (Léo Scheer, 2004), où elle nous invitait « à découvrir toutes les surprises que réserve la pensée heideggérienne lorsqu’elle est lue comme une pensée de la mutation »… Heidegger nazi, oui, et c’est bien entendu accablant. « Pourtant, vous avez l’étrange sentiment que la pensée de Heidegger est toujours devant vous, qu’elle se réserve toute, ombre qui attend qu’on la délivre. Il est grand temps qu’on ouvre un horizon à cette attente-là. Vous n’êtes pas coupable de vouloir continuer à penser. Vous n’êtes pas coupable de comprendre que vous ne pourrez évidemment pas le faire sans Heidegger. Vous n’êtes pas coupable d’être philosophe. Vous n’avez pas peur d’avancer à contre-consensus. Vous êtes libre. »
C’est la profession de foi de Catherine Malabou – sa tête en liberté. C’est « l’être anarchiste » de l’homme qui fait tout le sujet de son livre Au voleur ! Anarchisme et philosophie où il n’est donc pas question de l’anarchie au sens de Proudhon, Bakounine et leurs disciples – qui cherchaient à déplacer l’origine, à substituer au pouvoir d’autorité le pouvoir rationnel ; qui cherchaient à donner le change (Daniel Colson a raconté cette histoire dans « Trois essais de philosophie anarchiste », éditions Lignes/Manifeste, 2004). Giorgio Agamben dit que l’anarchie lui a toujours paru plus intéressante que la démocratie (tout en ajoutant qu' »il va de soi que chacun est libre de penser comme il l’entend. » Giorgio Agamben est omniprésent dans le livre de Catherine Malabou – qui part néanmoins de Schürmann et son « Principe d’anarchie », livre qui est une tentative pour séparer origine et commandement – « pour accéder à quelque chose comme une origine pure », commentera Agamben dans « Qu’est-ce que le commandement ? » (Petite Bibliothèque Rivages, 2013). C’est l’interprétation anarchique de Heidegger – qui a son pendant démocratique mené par Derrida, pour neutraliser l’origine afin d’accéder à un impératif pur, sans autre contenu que l’injonction « Interprète ! ». Ce que Catherine Malabou fait, elle aussi – d’autant que c’est aux élections présidentielles (démocratiques) de 2022 qu’elle s’est demandé comment définir sa position politique… quand, à sa grande surprise, « anarchiste » fut sa réponse… (« Comme si j’avouais, m’avouais, une conviction secrète », révèle-t-elle dans l’avant-propos de cette nouvelle édition Quadrige.)
Ce secret, elle l’appelle le « non-gouvernable » – avec les cinq philosophes dont elle propose ici la lecture : Schürmann, Levinas, Derrida, Foucault, Agamben et Rancière – qui ont tous tourné autour de l’anarchie sans s’y confronter directement ; qui ont tout volé aux anarchistes révolutionnaires sans en être bien conscients – et qui ont fui trop vite, « éludant ainsi la question radicale : les individus et les sociétés peuvent-ils se maintenir en vie et s’accomplir sans être gouvernés ? »
On a reproché à Catherine Malabou de prôner un « anarchisme intellectuel » – à son propre livre et à toute sa « tête en liberté »… Ce sont surtout les « sentiers qui bifurquent » de la philosophe – comme dans son « Ontologie de l’accident », où l’on sort complètement de la métaphysique – qui n’a d’ailleurs jamais pensé l’origine comme l’être lui-même (disait Heidegger), mais qui a peut-être bien plutôt pensé l’accident selon Malabou. Car la philosophie, aujourd’hui, n’est plus là pour protéger l’essence (l’être) mais pour laisser paraître la nudité de ce qui arrive (la déconstruction, c’est ce qui arrive). C’est pourquoi Catherine Malabou dit s’être penchée sur les transformations extrêmes, les défigurations, les traumatismes, les irréparables mutations de l’identité – « à même la chair, à même la psyché, à même les gens » – et moins avec les philosophes, cette fois-ci, qu’avec Duras, Kafka, Ovide… C’est « le Change Malabou » – qui se reproche néanmoins d’avoir oublié de parler de la joie (la grande joie qui fut par exemple celle d’un Clément Rosset, dont les éditions de Minuit rééditent justement « La force majeure », où il finit par citer – joyeusement – cet adage médiéval dû à Martinus von Biberach : « Je viens je ne sais d’où, / Je suis je ne sais qui, / Je meurs je ne sais quand, / Je vais-je ne sais où,/ Je m’étonne d’être aussi joyeux. »
Catherine Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie. Presses Universitaires de France/ Quadrige, 370 pages, 17€.
Catherine Malabou, Ontologie de l’accident. Rivages poche/Petite Bibliothèque, 120 pages, 8€.
Clément Rosset, La force majeure. Editions de Minuit, collection « Reprise », 102 pages – 10,50€.