Johnny Hallyday, Jean d’Ormesson : deux poids et la démesure

Loin de moi l’idée, et encore moins l’envie, de passer pour un néo-réac aigri et blasé, un bobo qui s’lamente en gauchiste ou pour un représentant d’une pseudo-élite qui se pâme dès les premières mesures du Requiem de Gabriel Fauré en déplorant que la version de 1963 chez EMI ne soit pas disponible sur Deezer. Il ne s’agit nullement de moquer les chanteurs populaires au nom d’un mépris de classe qui fait préférer les artistes pointus aux interprètes de variétés qui traversent les âges et s’imposent à tous, toutes générations confondues. Le propos n’est pas de jouer le rabat-joie dans ces moments d’intense tristesse pour les fans de Johnny Hallyday (et accessoirement ceux, moins nombreux, de Jean d’Ormesson).
Mais que dire du traitement médiatique des deux événements ? Et que dire, par ailleurs, du traitement réservé aux médias par ceux qui demandent la mise en place d’un recours contre l’abus de pouvoir médiatique ?

Mercredi 6 décembre 2017 à 2h44 du matin, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l’après JH : un monde dans lequel Johnny Hallyday n’est plus. Quelques heures à peine après le décès de Jean d’Ormesson, le pays se réveille et comprend qu’il n’y aura pas de tournée(s) d’adieux, que tout album sera inachevé et posthume et que les inévitables best of  à venir et autres anthologies feront le bonheur des disquaires, des labels et des plateformes de streaming musical. Nuit oblige, hors les quelques insomniaques et professionnels de l’info (souvent les mêmes) qui scrollent la toile en permanence ou scrutent en continu les chaînes et radios d’information, une majorité de Français a appris mercredi au réveil le décès de Johnny, idole, icône, star du rock et des magazines people, à la destinée et à la longévité impressionnantes.

A la stupéfaction initiale, aux larmes instinctives succède la douleur mal contenue des plus ou moins proches, les témoignages d’anonymes recueillis à la va-vite sur le pavé parisien ou devant le domicile du chanteur, la tristesse globale, les premiers mots des politiques, les premiers sarcasmes… au cœur, un dispositif inégalé de la part des médias généralistes et d’information. Les rédactions ont bousculé leurs programmes, regrettant de ne pouvoir changer les unes (que n’a-t-il eu la décence de mourir avant la mise sous presse ?). Fort heureusement, Internet aidant, les articles commencent à fleurir en ligne, les nécros prêtes de longue date paraissent, les magazines préparent en des temps records leurs numéros spéciaux, les suppléments s’impriment en simultané.

Les grands médias, radio, télé, modifient leur agenda (pourtant chargé) et mettent de côté la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump et la colère palestinienne qui s’ensuit ; le Brexit entré dans sa phase 2 ; les incendies dévastateurs menaçant Los Angeles ; les nouvelles crises sanitaires en vue (glyphosate, Levothyrox, grippe aviaire…) ; et même la mort de Jean d’Ormesson qui avait pourtant donné lieu à une floraison inégalée de superlatifs vains la veille.

Dans l’information, un clou (de cercueil) chasse l’autre, au point de (presque) faire oublier la Syrie, Daesh, les essais balistiques nucléaires nord-coréens, la nouvelle candidature de Vladimir Poutine à sa propre succession ou l’impolitesse crasse de Jean-Luc Mélenchon à l’égard de ses interlocutrices lors de son passage à L’Émission Politique de France 2 la semaine dernière ou son billet de blog d’une violence extrême en insultant à tout va et en appelant à la création d’un tribunal Conseil de déontologie du journalisme. On n’en est pas encore là. Pour l’instant, l’heure est à la célébration − la mort est le nouveau marronnier −, alors qu’il ne s’agit que de trépas somme toute inéluctable. Quoi qu’on dise ou pense de l’immortalité des académiciens ou des artistes.

Mercredi, jeudi, vendredi, tout s’accélère, hommage national ou hommage populaire ? L’emphase suit l’exagération, on enfile les pléonasmes et on surenchérit à longueur de JT. C’est à qui aura l’anecdote, le scoop, le détail qui fait la différence ou apporte sa pierre à l’édifice en train de se construire : une information qui procède d’une critiquable absence de hiérarchie. Et c’est soudain trop d’hommages. Tandis que le commentaire journalistique cherche ses mots, court après l’analogie, puise dans l’histoire et fourrage ses références, tous en appellent à Malraux, à Victor Hugo, à de Gaulle, à François Mitterrand. On évoque Jacques Chaban-Delmas, Philippe Seguin, ou Simone Veil. On envisage des obsèques nationales, on cite Joséphine Baker, on parle de Panthéon… Entre ici, Johnny, avec ton terrible cortège de Harley.

Capture d’écran TF1

Mais si des questions affleurent çà et là sur la pertinence d’une telle débauche de moyens pour couvrir les décès de Johnny Hallyday et Jean d’Ormesson, et de leur impact sur le public, elles ne sont pas liées à la personne de l’écrivain et du chanteur. Tandis que les journalistes n’ont pas encore épuisé leurs catalogues de superlatifs pour parler du premier et qu’ils doivent remettre le couvert pour le second, des voix s’élèvent sur les réseaux sociaux, dans des éditoriaux torves où l’on sent la contrition mal assumée de devoir écrire sur un sujet qui ne les concerne parfois que de très loin.

A la télé, à la radio, sur Internet, le consensus est total. La couverture médiatique digne des plus belles heures de l’ORTF. Les audiences télévisées sont mesurées et commentées à l’aune de la popularité du disparu et non sur la foi et la qualité des programmes diffusés. Dans cette séquence hors normes, acmé de la Société du spectacle, on en oublierait presque que les médias sont attaqués de toutes parts depuis des semaines : les refus répétés du Front National de répondre aux questions et aux demandes d’accréditation de journalistes ciblés, Mediapart au pilori sur Tarik Ramadan, Léa Salamé, Nathalie Saint-Cricq et François Lenglet  insultés par leur dernier invité politique au motif que journalistes et débatteurs seraient militants et politisés. C’est vrai quoi ! Qui sont ces gens qui osent la contradiction ? Qui sont-ils pour poser des questions qui dérangent ? Ils ne sont pas les gens (les autres, les seuls vrais dignes d’intérêt, i.e. les électeurs et encore moins les politiques qui ne se permettraient pas tant de « bassesses, de mensonges et de tromperies« ).

Plutôt que de vilipender les médias pour ce qu’ils font − leur métier, en fait −, il est du devoir des politiques et du public de les féliciter et de les critiquer pour ce qu’ils font trop peu (voire pas du tout pour certains) : porter la plume dans la plaie. Ne pas se laisser dicter la conduite à tenir, vérifier les faits, les dires, pointer les mensonges récurrents, souligner les incohérences et la dérive des populistes qui commencent par interdire aux reporters, à leurs micros, à leurs caméras l’accès aux meetings et à l’information, voudraient ensuite leur imposer un cahier des charges, restreindre leur champ de questionnement, pour au final vouloir les contrôler a posteriori. Avant la censure a priori ?

Tandis que le cortège de cinq-cents bikers descend les Champs-Élysées à la suite du corbillard transportant le corps du chanteur, avec des milliers, des dizaines, des centaines de milliers de personnes agglutinées sur le parcours ou devant leurs écrans de télévisions, alors qu’une vitre vient de se baisser dévoilant le visage de Læticia Hallyday et d’une des enfants du couple, vrai moment de vie et d’émotion, la musique monte, la clameur se fait chanson, les paroles entonnées par les fans deviennent le seul vrai hommage qui soit : celui du public. Un plébiscite indiscutable. Comme est indiscuté le fait que Johnny Hallyday était et restera un monstre, une bête de scène, une voix, une légende. Déjà de son vivant.

Capture d’écran TF1

À la réflexion – vous savez, cette capacité qu’à l’homme de pouvoir se distinguer de l’animal (ou du militant décérébré qui boit les paroles de son candidat gourou) autrement que parce qu’il possède des pouces préhenseurs ou une carte d’électeur –, cet hommage est le bienvenu à plus d’un titre. Il montre à tous combien l’artiste était aimé de son public, au point de traîner un million de personnes dans les rues et le froid de décembre. Dès demain, les zozos dans mon genre auront toujours le loisir de se moquer grassement des vestes à franges et des nuques longues, des tatouages artisanaux à l’encre Bic gravant un « que je t’aime » pathétique ou un « Gabrielle » incongru au moment de rencontrer la femme de sa vie qui s’appellera en fait Françoise. Mais pas aujourd’hui. Pas tant que la dépouille (quel vilain terme quand on y pense, étymologiquement « le butin, ce dont on a dépouillé l’ennemi », « la peau enlevée à un animal ») est en train de descendre la plus belle avenue du monde noire de monde au moment où j’écris ces lignes. Mais pas aujourd’hui, pas tant que des notes de guitare qui s’élèvent dans l’église de la Madeleine ne sont pas retombées, pas tant que le parterre de célébrités répond à la musique en frappant en rythme dans ses mains. Pas tant que dehors, des anonymes pleurent, se recueillent, communient (pour reprendre le terme liturgique), chantent ou font briller les chromes de leurs bécanes et rugir leurs bicylindres en V culbuté.

Après-demain, il sera toujours temps de ressortir les notes prises durant la cérémonie, l’emphase disproportionnée du président de la République (« ce deuil qui est d’abord vôtre (…) Johnny était plus qu’un chanteur, une part de la France (…) un destin français ») ou ceux de Daniel Rondeau (qui a donné tous les signes de vouloir inscrire le chanteur dans le roman national du mandat d’Emmanuel Macron avec des trémolos pompidoliens dans la voix). D’ici-là, retenons et saluons la ferveur populaire tout en nous demandant néanmoins, comme le fait très justement Claro sur son Clavier Cannibale, « qui décidera à présent que tel ou tel écrivain, tel ou tel chanteur (ou acteur, réalisateur, cuisinier, sportif, artiste…) aura droit ou non à une grand-messe de cette envergure ? Osera-t-on refuser aux prochains morts ‘populaires’ une béatification aussi spéculaire ? »

Capture d’écran TF1

Peut-être que la béatification ne se décide pas justement, qu’elle vient d’un élan populaire, non récupérable politiquement (d’ailleurs Marine le Pen a été bannie de la Madeleine par la famille du chanteur… qui ne semble pas avoir vu de problème à la présence des époux Balkany). C’est là sans doute toute la différence entre un hommage à un chanteur de la part de son public qui lui avait déjà tout pardonné (de ses frasques jusqu’à son exil fiscal), et un hommage d’état à un académicien qui ne restera ni dans les mémoires ni dans l’histoire littéraire. De l’élégie macronienne de l’écrivain, tout entier contenue dans l’image du crayon sur un cercueil (ce crayon dont une immense foule avait fait le symbole de la résistance après les attentats contre Charlie), on retiendra qu’elle fut un spectacle institutionnalisé. A l’inverse, l’émotion soulevée par la disparition (pourtant annoncée) de Johnny Hallyday, chanteur, saltimbanque, symbole vrai pour beaucoup, a rassemblé spontanément ceux qui ont, justement et librement, choisi les objets métonymiques (moto, drapeau, tatouage, t-shirt) de leur peine.

Capture d’écran France 2