De l’art d’être le grand Pierre

desprogesHier, deux articles m’ont remis en mémoire une chronique écrite il y a plus d’un an, peut-être même deux… Toute honte bue, je recycle cette dernière pour illustrer en forme de commentaire le très bon article de Libération (sous la plume de Frantz Durupt qui prend le parti de remettre les choses à leur place en titrant « On peut rire de tout, mais on peut aussi arrêter de citer Desproges n’importe comment ») et reparler de Dieudonné, à nouveau convoqué devant la justice pour provocation à la haine raciale et d’injure raciale dans son spectacle La bête immonde. Avec cette ligne de défense qu’on lui connaît : « C’est du second degré…évidemment » comme titrent Les Inrocks. Ah, il a le dos large, le second degré ! Et que dire de celui de Pierre Desproges dont on fêtera le 28ème anniversaire de la mort, le 18 avril prochain… et qui ne peut plus se défendre d’être cité à tort et à travers.

« Peut-on rire de tout ? » Depuis le fameux réquisitoire de Pierre Desproges contre Jean-Marie Le Pen dans une session du Tribunal des Flagrants Délires, l’expression a été reprise à l’envi et (parfois à raison, admettons-le). Le grand Pierre, ci-devant procureur radiophonique pour rire, avait répondu « oui sans hésiter » à sa propre question dans ce réquisitoire resté dans les mémoires. Ce texte, car il s’agit avant tout d’un vrai et beau morceau d’écriture, avait précédé une non moins célèbre plaidoirie signée Luis Rego déclamée avec une gestuelle univoque et le courage qui sied aux amuseurs professionnels qui ne peuvent être suspectés d’autre chose que de vouloir faire rire.

En « défense » de Jean-Marie Le Pen, « l’avocat le plus bas d’Inter » avait ostensiblement levé la main droite et scandé plusieurs « Heil Hitler » au cours de sa plaidoirie :

Amis de la justice et du fascisme, bonjour. Freunde von der Justiz, und das fascismus, Heil Hitler ! » (bras tendu, tintement de clochette et rappel à l’ordre de Claude Villers, NLDR). De quoi est-ce qu’on accuse-t-on mon client ? Oui, je sais. Je sais que l’extrême-droite, ce n’est pas le fascisme. Je sais (imitant Jean Gabin, NDLR). Mais on a quand même le droit d’être fasciste même si on n’est pas d’extrême-droite merde ! Ne m’énervez pas. On est en démocratie, profitons-en, car quand l’extrême-droite sera au pouvoir, on n’aura peut-être plus le droit d’être fasciste. Je suis fasciste, je m’assume. Je vous laisse vivre, foutez-moi la paix. C’est vrai quoi, les gens, dès que vous dites ‘je suis fasciste’, ils vous regardent d’un mauvais œil, alors qu’il suffit de ne pas le dire et personne ne s’en aperçoit (…).

Un exercice de plus de douze minutes, au cours duquel chaque mot, chaque geste, chaque ligne, transpirent l’ironie et le second degré, s’habillent de burlesque et poussent la caricature jusque dans ses derniers retranchements pour mieux dénoncer ce qu’ils évoquent. Le tout à la gauche d’un Jean-Marie Le Pen tantôt franchement hilare (il aurait tort de ne pas l’être) tantôt faussement agacé et riant souvent jaune.

Pour revenir au procureur de la République Desproges, celui-ci posait une autre question, tout aussi importante : «peut-on rire avec tout le monde ?»

Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelquefois au-dessus de mes forces, dans certains environnements humains : la compagnie d’un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine et la présence, à mes côtés, d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie (…).

Près de trente ans plus tard, il semblerait que l’on abuse de la formule « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde ». Partout ou presque les mêmes paraphrases : « Rire de tout mais pas avec tout le monde » ; « Rire de tout, oui ?! Mais avec la forme » ; « Oui, mais pas n’importe quand »…

Je suis tenté de proposer à mon tour un prolongement : « on peut rire de tout, si… ». Si l’invention ne cache pas une intention pernicieuse, si l’injure ne se dissimile pas derrière des artifices outranciers masquant une idéologie bien réelle.

Il y a trop de « mais » dans ces tentatives d’épuisement des réponses possibles à cette question remise au goût du jour par les agissements et les paroles condamnables d’un humoriste putatif. Car l’écoute des sketches de Dieudonné doit nous conduire à nous interroger par deux fois : est-ce vraiment drôle et surtout pourquoi est-ce drôle ?

Revenons à Pierre Desproges pour remettre en contexte la question reprise à l’envi ces dernières semaines :

S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. Au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ?

Se moquer de la mort. Oui, mille fois oui. Rire des morts en jouant les salisseurs de mémoire au nom d’on ne sait quelle doctrine rance, non. Des millions de fois non. Dans son réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, Pierre Desproges ne riait pas du racisme (bien au contraire), il se moquait des racistes, pointant « des gens qui se trompent de colère » ; dans sa plaidoirie Luis Rego utilisait le rire pour mieux dénoncer l’extrémisme de droite.

Comment définir alors un humour qui emprunterait les chemins infréquentables et mal viabilisés du rire qui se trompe de colère ? Le rire est universel et le propre de l’homme. Il n’est pas inféodé à des théories qui vont jusqu’à nier l’indéniable. Il n’est soumis à aucune idéologie. Au contraire, il combat l’intolérance et l’intolérable.

L’humour n’est plus excusable quand on le pratique de manière orientée, prosélyte, raciste, infamante et attentatoire à la dignité. Il pose problème. Personne ne peut s’en tirer par une pirouette (et espérer obtenir une quelconque absolution) en disant «je plaisante» ou «c’est pour rire». Quand l’attaque est ad hominem (à plus forte raison ad species) et vise la nationalité, la couleur de peau, l’obédience religieuse ou politique, le sexe ou la sexualité (la liste n’est pas exhaustive, loin de là)…, rien ne justifie l’humour volontairement dégradant. Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il s’agit d’une posture comique, de boutades anodines, de galéjades inconséquentes, fruits de la liberté d’expression d’un artiste « décomplexé ». Je connais peu d’humoristes qui, tels des Monsieur Jourdain de café-tabac, feraient de l’humour sans le savoir.

L’humour n’est jamais gratuit. Surtout si l’on fait payer les places.