Martin Heidegger, professeur de l’Être

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Il y a aujourd’hui exactement 50 ans que Martin Heidegger a disparu et force est de constater que le grand philosophe du XXème siècle, né en 1889, ne fait à cette occasion l’objet d’aucun hommage ou commémoration en France, sa réputation étant sans aucun doute lestée par le poids des régulières publications accusatrices. Pourtant : « Ceux dont on ne dit plus le moindre mot, ceux que l’on prétend avoir réfutés exercent leur effet avec le plus de force — ils jettent même dans une constante inquiétude ceux qui ne leur ‘’tiennent tête’’ qu’en les évitant. »

Tout est désormais explicité clairement sur, contre et pour le cas Heidegger : la terrible erreur documentée, assumée et méditée d’un engagement de quelques mois auprès des nazis en 1933-34 et une avancée philosophique massive. Bien qu’un long malentendu courre encore, une simple lecture – un peu appliquée et attentive, un peu abritée à l’écart du bruit – des vues majeures que lui doit

Martin Heidegger – 10 septembre 1966 à Vénasque © François Fédier

l’histoire de la pensée, suffit à créer l’éblouissement d’une lucidité sans pareille sur notre propre temps décisivement inféodé à l’empire de la Technique qu’il fût le premier à diagnostiquer… au cœur même de la déferlante nazie, dans ces années 30. Si bien qu’avec ce qu’est devenu notre monde, l’œuvre de Heidegger se tient en totale contradiction ; mais une contradiction qui ne chercherait absolument pas le rapport de force, qui n’aurait pas soif d’ennemi. Parfois, le philosophe se révèle stratège chinois et ne s’engage pas car : « Tout discours-contre ne peut jamais avoir qu’un seul sens : aviver la nécessité de dire oui à ce qui vient comme adversité. »

Sa lecture, qui peut paraître cryptique à tout un chacun – les œuvres complètes du philosophe, toujours en cours de publication, représentent plus de 100 ouvrages et son complexe vocabulaire-paravent en rebutent plus d’un –, rebondit pourtant incroyablement sur le présent le plus moyen, déployant, pour celui qui s’y adonne, une expérience intérieure déroutante. Je crois en effet que s’ouvre paradoxalement une simplicité lumineuse dans les livres de Heidegger, et qu’elle peut se goûter quotidiennement, partout, par petites touches. Ses Cahiers Noirs, dont toutes les citations de ce texte sont extraites, se tiennent à notre disposition, à la Fnac, ou sur Vinted. Écrits la nuit, précisant une pensée à l’œuvre dans les cours de philosophie donnés en parallèle diurne, fixant les vertiges aperçus dans les traités en train d’être rédigés, contrant l’insomnie abrasive du corps éveillé, ils se révèlent point de capiton d’un destin. Avec un exemplaire, vous vous rendez au café au petit matin, là où se surveillent les montres connectées entre elles, sur fond de chaîne info, à droite toute. Vous lisez tranquillement. “ Tous les événements divulgués publiquement sur un mode technico-historisant en tant que « ce qui a lieu » se surpassent continuellement dans leur absence de signification, chacun poussant celui qui le précède dans l’oubli.”  Bon, vous êtes déjà revigoré. Mais vous ouvrez vos emails et il y a fort à parier que – comme c’est le cas régulièrement – votre employeur, ou cet oncle pénible (peut-être est-ce la même personne !), vous suggère fortement d’enfin vous mettre à la formation-injonction concernant l’intelligence artificielle. Ensuite, vous jetez un œil sur Tik Tok et Instagram car peut-être avez-vous raté quelque chose depuis un quart d’heure. Vous assistez, hébété, au défilé réglé du rang des informations. Ce qui est ouvert à la publicité comporte en soi la contrainte de viser le succès et l’accumulation des succès. Cette contrainte oblige à se lier à l’affairement provoqué par des exigences qui exercent directement leur puissance, et fait ainsi acquérir à ces exigences une force de confirmation inaperçue et du même coup efficace à l’extrême.” Et puis c’est le joli mois de mai, moment du mercato des médias. Alors, Nagui va-t-il quitter cette émission ? Mais que vont devenir les chroniqueurs ici ou là ? “À l’époque de la faisabilité inconditionnelle, le « spécialiste » est partout indispensable, plus il est aveugle à tout le reste et limité étroitement à son rayon, plus il peut avec sûreté et rapidité être mis à contribution et déplacé ailleurs.” Et enfin, il n’échappe à personne que nous sommes dans une décennie de guerre déchaînée, l’une entraînant l’autre par capillarité trumpienne. “À une époque où la dévastation invisible pèse d’un plus grand poids que les destructions visibles, les chemins qu’emprunte la réflexion quotidienne doivent nécessairement prendre la direction de l’invisible.”

L’invisible. Face au choix métaphysique déjà fait pour nous de la puissance engrangeant la puissance qui dicte implacablement les actes politiques majeurs (voilà bien le mode technico-historisant), tel un passage dans le négatif photographique de la réalité, Heidegger convoque, lui, à une signature pour l’invisible où règnent calme et sérénité. C’est le sens que développe Vincent Blanchet avec son ouvrage passionnant La mesure de l’être – Heidegger et le problème de la paix, paru il y a peu aux précieuses éditions Vrin. Il y indique un chemin de paix niché dans le coeur de l’ontologie. C’est aussi le chemin de traducteurs et philosophes français comme Alain Boutot et Pascal David, qui, à la suite du regretté François Fédier, font régulièrement passer l’œuvre de Heidegger dans notre langue.

Plus les années passent, plus Heidegger se pare de judicieuse pertinence et même ses ennemis, de rage et par un hommage inversé si évident, en conviennent. On ne cesse de parler de ses erreurs (réelles, bassement humaines), je ne vois que ses lumières (irradiantes, décollées de l’animal raisonnable). Peu après sa démission du rectorat intervenue le 28 avril 1934, Heidegger note l’origine de ce qui vient de se tramer en lui, et que personne ne semble avoir lu : « Fallait-il faire ce saut aberrant au cœur du quotidien tapageur et des remous provoqués par ses intrigues, au cœur de son inconsistance habituelle et de son manque de poids dissimulé, pour que soit enfin compris jusqu’à ses plus lointains aboutissements ce qui est, seul, nécessaire : devenir tout à fait solitaire et être ainsi de taille à se mesurer à l’œuvre qu’il s’agit d’œuvrer ? » Erreur traversée, pensée affirmée. Place nette est faite à l’œuvre, qui va nécessairement se tenir dans une solitude absolue.

Durant les années 30, qui ressemblent tant aux nôtres, le philosophe vit ainsi son « tournant » (Die Kehre), qui place l’être au cœur du coeur de sa pensée et cette trajectoire décisive naît précisément au sortir de son expérience politico sociale désastreuse. Dans les Cahiers Noirs, décidément si pertinents, il décrit comme personne la montée en vrille odieuse des nazis, il perçoit son essence dans les comportements : « À côté, il y a encore tous ceux qui – exhalant la moralité et ruisselant de prudhommerie — ne pensent qu’à platement ranimer le bon vieux temps, qui ont recouvré leurs esprits après que le trône et l’autel ont été mis à l’abri du communisme, lequel avait quand même mis en péril les biens et les situations. Il est de nouveau possible de tenir sa partie de gentleman, raffiné et supérieur, face aux individus grossiers ; mais on a aussi – pour ne pas trop détonner à présent – des « opinions sociales ». Au demeurant, on pousse à l’extrême le « je-m’en-foutisme » spirituel et la barbarie, en arborant le masque de gardien de la « science ». Telle est bien la plus grande inconscience relativement à ce qui se passe. » Les certitudes d’avoir affaire à un philosophe nazi sont bien naïves, vous êtes époustouflé. Heidegger insiste dans le silence de la vérité. « Là où un peuple se pose comme autothétique, l’égoïsme prend des dimensions gigantesques, mais rien n’est gagné quant au domaine de la vérité. La cécité à l’égard de l’estre cherche refuge dans un « biologisme » anémique et simpliste, grand stimulant de rodomontades verbales. » Je ne sais pas si on peut être plus clair que Heidegger sur son rejet des nazis. Direction l’invisible donc, celui qui accueille l’estre, dans une sécession totale et sans retour. L’homme Heidegger ne participera pas au dévalement de la pensée dans le pot pourri de son époque : « Une ‘’philosophie’’ qui cherche à se procurer validité politique et allure de ‘’vision du monde’’ – que ce soit ouvertement ou en cachette – ne fait que porter le nom de philosophie, et demeure à des années-lumière, séparée par des abîmes, de ce que ce nom abrite en retrait plutôt qu’il ne dévoile. » Retrait, voilement, silence qui ne l’empêchent pas de faire preuve d’une justesse inouïe lorsqu’on se rend compte que les Cahiers noirs opèrent toujours cent ans après, alors que nous vivons au moment où une pièce de théâtre inspirée par Molière et écrite par l’IA est applaudie par toutes les strates sociales et intellectuelles de public, et cela sans le moindre questionnement ( Télérama dit qu’elle surprend et subjugue ).

L’IA serait récente et son danger ou notre inéluctable adaptation, qui revient au Même, devant nous ? Heidegger a tout anticipé et tout écrit, il s’agit d’un ancien, terrifiant, gigantesque sacrifice qui prend son mouvement essentiel dans un oubli lointain et radical de l’être : « Aujourd’hui, qu’est-ce que l’homme ? Réponse : ce qu’il vaut. Et il vaut en tant que somme des réponses se trouvant dans les nombreux questionnaires portant sur lui. L’homme est ce qui résulte d’un gigantesque système de computation déployé à son sujet – livré en sacrifice aux fichiers. Pourra-t-il, cet homme, faire la dure rencontre d’un Dieu, ou bien pour poser plus lisiblement la question : un Dieu pourra-t-il encore vouloir aborder dans la sphère d’inanité d’un tel homme ? » Sans conscience de cette livraison active de l’homme en sacrifice aux fichiers, pensons-nous vraiment aujourd’hui ? Cinquante ans après sa disparition, le philosophe est singulièrement présent, malgré tout, et la question insigne de l’être, entièrement, lumineusement ouverte : « Lentement, cela finit par réussir : faire disparaître le nom de « Heidegger » de la sphère publique et entourer les essais qui ont ce nom pour auteur d’un oubli bienfaisant. Il est du reste à peine possible de savoir, à l’intérieur d’une époque, quand le temps est venu. Peut-être en l’an 2327 ? Ou est-ce là encore une erreur qu’alimentent l’historiographie et son décompte ? Cela se pourrait bien. — Mais l’estre est. »

Les œuvres de Martin Heidegger sont publiées aux éditions Gallimard dans la collection Bibliothèque de Philosophie.
Vincent Blanchet, La mesure de l’être – Heidegger et le problème de la paix, éditions Vrin, janvier 2026. 296 pages, 29€.