Flora Citroën : « Sabina Spielrein ne sépare jamais la théorie de ce qu’elle a vécu dans sa chair » (La Destruction comme cause du Devenir)

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Avec La Destruction comme cause du Devenir de Sabina Spielrein, les éditions Mater poursuivent la réhabilitation de figures féminines longtemps reléguées aux marges de l’histoire intellectuelle.

Psychanalyste russe formée auprès de Jung et proche de Freud, Spielrein fut l’une des premières à penser le lien entre pulsions de vie et de mort, anticipant certains développements majeurs de la théorie freudienne sans jamais obtenir de reconnaissance. Dans cet entretien, Flora Citroën revient sur cette nouvelle traduction, mais aussi sur la ligne éditoriale de Mater : faire entendre des voix de femmes qui, de Milena Jesenská à Jana Černá, ont transformé leur expérience vécue en formes de pensée et d’écriture.

Comment ce livre écrit par Sabina Spielrein est-il arrivé jusqu’à toi ? Pourquoi avoir choisi de republier ce texte aujourd’hui, dans une nouvelle traduction ?

J’ai découvert Sabina Spielrein à travers le film de David Cronenberg, A Dangerous Method, sorti en 2011. Ce personnage m’a immédiatement plu et fascinée, et j’ai voulu en savoir davantage. En me renseignant, j’ai été frappée et frustrée de constater qu’il y avait un manque criant de publications à son sujet, en tout cas en français. Il y avait bien sûr l’ouvrage Sabina Spielrein, entre Freud et Jung, mais ce titre la ramenait encore à ces deux grandes figures tutélaires masculines de la psychanalyse ; il manquait un espace qui lui soit propre.

Le texte La Destruction comme cause du Devenir, qui figurait justement dans ce volume, m’a tout de suite marquée – d’abord par son titre, à la fois poétique, presque philosophique, d’une très grande puissance expressive. J’y ai vu la possibilité d’une véritable réhabilitation. Spielrein y formule une intuition extrêmement forte : articuler le désir, le plaisir et la création à des forces de destruction, de chaos, de dégoût ou de peur. Cette pensée demeure très actuelle.

C’est d’ailleurs une théorie sur la psyché qui déborde toute époque, puisque l’âme humaine est traversée de mouvements contraires. Ce que Spielrein formule de manière extrêmement précoce, c’est l’idée que le désir n’est jamais pur, transparent ou pacifié : il engage toujours une perte, une transformation, parfois une forme de destruction de soi. Elle montre que les forces qui nous construisent peuvent aussi nous mettre en danger. Or, cela résonne fortement avec des questions contemporaines – qu’il s’agisse des liens entre amour et violence, de la répétition traumatique, des conduites addictives, de certaines formes d’emprise, ou encore de cette difficulté moderne à penser ensemble vulnérabilité et désir.

Ce qui m’a également touchée, c’est que Spielrein écrit depuis sa propre expérience de malade et d’ancienne patiente. Elle ne sépare jamais totalement la théorie de ce qu’elle a vécu dans sa chair. Il m’a donc semblé nécessaire d’offrir à ce texte un espace éditorial autonome, avec une nouvelle traduction réalisée par une femme, Corinna Gepner.

La rencontre avec Alice Pfeiffer est arrivée ensuite, avant même que le projet de publication soit définitivement lancé. Nous nous sommes rendu compte que nous partagions un intérêt commun pour Spielrein. Il m’a alors paru évident de lui confier la préface.

Cette préface d’Alice Pfeiffer occupe une place singulière dans le livre. Ce n’est pas une simple introduction critique : elle y engage aussi son propre parcours, sa propre expérience à travers une identification à Spielrein mais aussi un point de vue contemporain sur la condition des femmes. Cherchais-tu ce jeu d’échos entre deux trajectoires féminines ?

Absolument. Nous avons beaucoup travaillé ensemble pour concevoir cette préface. J’ai joué un véritable rôle éditorial dans son élaboration : nous avons longuement discuté, repris le texte, développé certaines intuitions. Ce qui m’intéressait, c’était justement cette identification entre Alice et Sabina, et la manière dont Alice acceptait de sortir de ses formes d’écriture habituelles et de sa zone de confort pour parler à la première personne, en s’exposant davantage. Alice a l’habitude d’écrire des essais et des articles, entre l’analyse sociologique et la mode. Comme Spielrein, dans ce texte, elle engage sa propre expérience. Il fallait trouver cette justesse-là. Alice a eu le courage de livrer un récit très personnel, presque littéraire au sens plein du terme, qui ne relève pas seulement du commentaire universitaire.

La famille Spielrein, 1896. Sabina est au premier plan. (DR)/WikiCommons

Chez Spielrein, ce qui frappe aussi, c’est le déplacement de la position de la patiente vers celle de la théoricienne, élaborant un savoir comme psychanalyste. Elle réinvestit les concepts de Freud et Jung, mais depuis son expérience propre, comme femme et comme ancienne malade. Est-ce là l’originalité profonde de son texte ?

Oui, je crois. Spielrein grandit en Russie dans une famille juive cultivée. Elle a des troubles dès l’enfance – elle est battue par son père et développe en réponse à cette violence une pratique de masturbation compulsive. Elle est alors envoyée de 1904 à 1905 à la clinique du Burghölzli à Zurich, où elle est soignée par Jung dans une analyse Freudienne. Elle a 19 ans. Comme patiente, elle assiste déjà Jung dans ses recherches. Elle guérit au bout d’un peu moins d’un an et commence des études de médecine pour devenir psychiatre à son tour. Elle continue à être suivie par Jung en dehors de la clinique, et ils deviennent amants. Elle obtient son diplôme en 1911. La relation qu’elle entretient avec Jung se détériore et la pousse à quitter Zurich, pour Vienne. C’est là qu’elle écrit La Destruction, qui est un texte certainement empreint de son enfance violente – et de la manière par laquelle elle canalisait cette violence –, et de sa relation avec Jung.

La préface d’Alice Pfeiffer fonctionne elle aussi comme un récit littéraire, et non comme une simple introduction savante. Elle y raconte une partie de sa vie, notamment son rapport à la psychiatrie, à la psychanalyse, à une certaine forme d’errance. La littérature, me semble-t-il, est aussi une manière de rendre des comptes, ce qui a été le cas pour Alice. C’est là qu’on peut trouver un parallèle important avec Spielrein. Car Spielrein réinvestit les concepts psychanalytiques depuis son statut de femme et d’ancienne malade. La préface d’Alice s’inscrit dans cet exercice de retour sur soi-même qui est aussi un exercice critique et politique.

Concernant le texte de Spielrein et son apport théorique, il anticipe de manière très nette ce que Freud théorisera huit ans plus tard sous le nom de « pulsion de mort ». Freud la cite peu, parfois de manière condescendante et dénigrante, en qualifiant son travail de « confus ». Pourtant, c’est bien elle qui pense l’imbrication d’Éros et de Thanatos au cœur de toute pulsion. C’est en fait à travers l’exploration de son propre cas, avec une nécessité vitale, que Sabina Spielrein met au jour ce qui va se révéler être une véritable avancée pour la psychanalyse.

Comment cette avancée théorique, qui s’ancre dans le vécu, marque-t-elle l’écriture de ce texte ? Quest-ce qui en fait la singularité ?

Cette traversée du vécu est ce qui rend le texte si vif. Contrairement à l’effort systématique de Freud, Spielrein nous donne à voir une pensée en train de s’inventer. Sur le plan théorique, son interrogation sur la pulsion de destruction est novatrice car elle aborde un pan de la psyché qui n’avait pas été suffisamment mis en avant jusque-là. C’est aussi ce qui rend le texte important d’un point de vue historique et psychanalytique. Mais sa singularité tient aussi à sa forme. À l’inverse de Freud, Spielrein n’écrit pas un texte démonstratif ou systématique. On assiste plutôt à une pensée en train de se construire. Le texte est traversé de références à Nietzsche, à la philosophie allemande, mais aussi à la tradition juive et à certaines dimensions religieuses. Cette pensée se cherche, se déploie, bifurque ; elle avance par intuitions. Elle se veut davantage expérimentale. Le texte lui-même surgit comme une manière de fabriquer une pensée en cours. C’est comme si elle se développait en temps réel devant nous.

Spielrein a non seulement sa propre manière d’écrire mais elle apparaît aussi comme une intellectuelle d’une immense culture, au même niveau d’érudition que ses pairs masculins. Comme tu l’as dit, il y a des références à Nietzsche et au judaïsme, que Freud ou Jung ont plutôt évitées, vraisemblablement par crainte que la psychanalyse, encore balbutiante, ne soit ciblée comme étant une « science juive » ou qu’elle ne soit devancée par les intuitions nietzschéennes sur la volonté de puissance. En cela, Spielrein semble porter avec elle un univers culturel qui n’est pas classique pour la psychanalyse.

Oui, c’est une femme extrêmement cultivée. Elle vient alors d’achever ses études de médecine et de psychiatrie, elle a été formée auprès des plus grands, elle participe aux réunions du mercredi chez Freud pendant près de neuf mois, elle a aussi été la patiente du Docteur Jung et son amante… On voit dans ses textes l’étendue de ses lectures et de sa culture philosophique, sur lesquelles elle s’appuie pour élaborer sa pensée. En seulement cinq ans, elle écrit près de vingt-cinq textes. C’est considérable.

Son œuvre reste pourtant peu traduite en France.

Oui. En français, on connaît surtout La Destruction comme cause du Devenir. Ses textes ultérieurs portent davantage sur le langage et la psychologie infantile. Là encore, elle était extrêmement en avance. À l’époque, la psychologie de l’enfant n’était pratiquement pas constituée comme champ autonome.

Comment expliques-tu qu’elle soit restée aussi longtemps marginalisée, malgré l’importance de ses intuitions théoriques ? On pourrait d’ailleurs penser que si les pères de la psychanalyse restent prépondérants, il y a pourtant aujourd’hui une sensibilité plus poussée à ces figures féminines qui ont contribué, elles aussi, à l’établissement de ces nouveaux savoirs.

Sabina Spielrein faisait ce qu’elle voulait. C’était une femme libre, donc insaisissable. Et sans doute dérangeait-elle. Elle refusait d’ailleurs de se conformer aux conseils – souvent paternalistes et misogynes – qu’on lui donnait. Jung lui reprochait par exemple sa radicalité et l’incitait à écrire autrement. Surtout, elle n’a jamais été véritablement soutenue par Freud ou Jung. Freud, comme on l’a dit, la relègue à des notes de bas de page alors qu’elle a initié certaines idées centrales de sa théorie ultérieure, notamment ce qui concerne la pulsion de mort. Jung, lui, reste très ambigu vis-à-vis de sa carrière : il est assez réticent à la publication de son travail, bien qu’il le reprenne lui aussi à son compte.

Spielrein occupait aussi une position théorique difficile, voire inconfortable : même si elle penchait davantage du côté de Freud, elle restait indépendante et elle n’était ni totalement freudienne ni totalement jungienne. Or, dans ce type de milieu, ne pas appartenir clairement à une école, ne pas prendre parti, peut condamner à l’isolement. Si elle s’était ralliée à un courant précis elle aurait pu être mise en avant par ses représentants. Mais elle a choisi de suivre sa propre voie.

Il y avait enfin un discrédit plus profond lié à son passé psychiatrique. On continuait de la réduire à son statut d’ancienne « hystérique », qui était connu et dont on entretenait l’image pour la présenter et la dénigrer. On parlait d’elle comme de « la petite » ou « la juive » pour la diminuer. Tout cela a contribué à maintenir sa pensée dans une position mineure au regard de sa réception.

Ce qui est frappant, c’est à quel point elle a ensuite été effacée des filiations théoriques et si peu citée. Melanie Klein, par exemple, a assisté à ses conférences sur l’enfance sans jamais la citer, alors même que Spielrein avait ouvert des pistes décisives dans ce domaine.

La redécouverte de Spielrein peut-elle transformer notre manière de lire l’histoire de la psychanalyse ?

Oui, je pense qu’il y a un apport réel. J’ai récemment participé à un séminaire de la Société de psychanalyse freudienne consacré à la pulsion de mort, et les participants ont été très réceptifs à la question de la parole de la patiente chez Spielrein. J’interviens d’ailleurs le 30 mai à un colloque de la Fédération Freudienne de Psychanalyse à Nîmes, pour parler de Spielrein et de sa pensée.

Chez Freud, la pulsion de mort passe beaucoup par la répétition. Chez Spielrein, cette répétition apparaît aussi dans sa propre trajectoire : les violences paternelles subies dans l’enfance, les violences retournées contre elle-même, puis la relation avec Jung – une relation transférentielle profondément problématique puisque Jung était son analyste. C’est d’ailleurs à la faveur de cette relation que Freud étoffe le concept de contre-transfert.

Aujourd’hui, ces questions résonnent différemment, notamment à la lumière des réflexions féministes sur les rapports de pouvoir dans la psychanalyse. Spielrein ne se revendique évidemment pas féministe au sens contemporain, mais son parcours rend visibles ces enjeux.

On a le sentiment que l’écriture constitue pour elle une forme d’émancipation : une manière de ne plus être seulement « la malade », mais de produire un savoir à partir de son expérience, ce qui revient aussi à s’affirmer et à surmonter ce qu’elle a vécu. Ce travail d’insistance et d’élaboration, mais également la lutte pour s’inventer, semblent définir ton propre travail. Je pense au texte de Milena Jesenská que tu as publié : Spielrein et elle sont deux figures féminines fortes qui se libèrent par l’écriture. Est-ce ce que tu voulais mettre en avant dès le début avec les éditions Mater ?

Oui, tout à fait. C’est arrivé un peu plus tard car j’ai commencé la maison sur un autre sujet, mais je me suis retrouvée très vite à vouloir publier des femmes oubliées. À partir du moment où j’ai rencontré l’œuvre de Milena, j’ai compris que ce qui m’intéressait et me passionnait, plus que les textes, ce sont les figures individuelles que j’allais publier, ces trajectoires de femmes qui sont de véritables personnages avec des vies tumultueuses, alternatives, mais aussi des parcours d’émancipation incroyables et parfois tragiques. Peu à peu, cela a fini par créer une sorte de communauté souterraine, une communauté de femmes qui peuvent incarner pour nous, peut-être, des exemples.

Milena, comme Sabina Spielrein, a longtemps été reléguée à une position secondaire : on continue à la définir à travers Kafka, alors qu’elle a écrit toute une œuvre, y compris La Voie de la simplicité que tu édites. On connait très mal sa pensée, alors que c’était une femme active, au centre de son époque. Spielrein a connu un destin comparable. On redécouvre aujourd’hui qu’elle était une théoricienne à part entière, avec une voix propre. Peut-on parler d’une constellation d’autrices ? Comment ces publications se sont-elles enchaînées ? Dautres figures viendront-elles prolonger cette communauté intellectuelle ?

J’ai rencontré Milena Jesenská grâce à une émission de France Culture. Comme je suis aussi artiste, je suis ensuite partie à Prague en résidence pour travailler autour de son œuvre et de sa figure. C’est là que je suis tombée sur La Voie de la simplicité. La nécessité de publier ce texte m’est apparue immédiatement. C’est un recueil d’une grande puissance, très transversal : il parle à la fois de psychanalyse, de condition féminine, de morale, mais aussi d’une forme de spiritualité sans Dieu – une religion de l’humain, pourrait-on dire. Milena tente de penser une manière d’être au monde à partir de l’expérience vécue, sans jamais séparer l’individu de la société.

Sabina Spielrein et Milena Jesenská ne se sont jamais rencontrées et n’appartenaient pas au même milieu intellectuel, malgré certains parallèles frappants dans leurs trajectoires. Toutes deux meurent pendant la Seconde Guerre mondiale, mais dans des circonstances différentes : Milena, résistante et ancienne communiste, meurt à Ravensbrück en 1944 ; Sabina Spielrein, juive, est assassinée lors de la Shoah par balles à Rostov-sur-le-Don en 1942. Ce qui les rapproche, au fond, c’est moins une filiation directe qu’une même matrice historique : le début du 20e siècle, ses bouleversements, ses promesses intellectuelles et pour l’émancipation féminine, ses violences aussi. C’est une époque tumultueuse qui les a « fabriquées » : elles sont toutes deux issues de milieux très cultivés, bourgeois, polyglottes, traversés par les grands débats intellectuels européens. Cette densité culturelle a fortement nourri leur pensée autant que leur manière d’écrire.

Sur le plan éditorial, je ne peux pas dire qu’il y ait eu une stratégie consciente reliant Sabina à Milena. Les livres se sont appelés les uns les autres. Mais il y a effectivement des échos, des correspondances. J’ai ensuite publié Jana Černá, la fille de Milena. La lire, c’était les rencontrer toutes les deux ensemble, en quelque sorte. En République tchèque, on ne pense presque jamais Milena sans Jana : leurs figures dialoguent constamment.

Jana a eu elle aussi une existence tragique et tumultueuse. Elle meurt à cinquante ans, ce qui est jeune, dans un accident de voiture, après avoir connu la prison pour femmes. Elle a grandi sous le nazisme puis le communisme en Tchécoslovaquie, ce qui est encore un autre contexte. En fait, elle avait plusieurs enfants de maris différents, et elle ne travaillait pas. Or, à l’époque vivre aux dépends de quelqu’un constituait un délit, ce qu’on appelait du « parasitisme ». Elle a donc atterri en prison pour parasitisme et pour manque de soin envers ses enfants. Cette accusation de « parasitisme social » était fréquemment utilisée contre les individus jugés improductifs ou marginaux, c’était une manière d’envoyer tout le monde au travail, pour que personne ne puisse avoir du temps libre pour penser ou pour créer.

Son texte sur l’univers carcéral m’a bouleversée. C’est une écriture dure, abrasive, frontale, ou même fonceuse. On a l’impression qu’elle veut tout casser et faire exploser toutes les structures qui l’enferment. Cela contraste fortement avec l’écriture plus romantique de Milena. Mais cette tension même me plaisait et m’intéressait : il y avait là une forme de filiation littéraire autant qu’existentielle.

Milena Jesenská. (DR)/WikiCommons

Chacune de ces autrices semble élaborer une pensée à partir de sa propre trajectoire. C’est d’autant plus frappant que l’histoire littéraire privilégie souvent des figures héroïques et phallogocentrées. Ce qui ressort de ces textes, au contraire, c’est qu’ils cherchent à problématiser une expérience, sans assumer une posture autocentrée ou savante. Même lorsqu’elles théorisent, ces autrices restent traversées par le sensible, par le rapport aux autres, par les contradictions du vécu. Milena, par exemple, écrit autant sur elle-même que sur ceux qu’elle rencontre, s’ouvrant à ce qui se passe dans son temps. Quant à Spielrein, elle dépasse constamment son propre cas clinique. Est-ce cela qui les rend si modernes ?

Oui, sans doute. Ce qui me touche chez elles, c’est précisément cette capacité à partir d’un point de vue situé sans jamais le transformer en vérité générale. Ces femmes partent de là où elles sont. Elles ne vont pas utiliser d’autres personnages ou d’autres savoirs pour parler. Elles sont très engagées dans leur propre trajectoire, et elles arrivent à ramifier autour de celle-ci une pensée plus large. Chez Sabina, j’aime précisément cette idée de dépasser son propre cas. Ce sont tout de même des points de vue assumés, incarnés, ce qui me plaît – mais sans assertion radicale ou définitive. Il s’agit plutôt de propositions. C’est une manière de faire que je trouve très délicate et extrêmement généreuse pour le lecteur. Il n’y a pas chez elles d’autorité théorique écrasante, ni de posture de maîtrise. Leur pensée reste ouverte, poreuse, en mouvement. Même chez Sabina, qui développe pourtant une véritable théorie – notamment autour de la destruction comme condition de transformation –, il y a toujours quelque chose d’expérimental, de vivant.

Le début du 20e siècle joue évidemment un rôle fondamental. C’est une période d’effervescence intellectuelle extraordinaire, mais aussi de fractures historiques majeures. Chacune de ces femmes invente une manière de traverser la première partie de ce siècle et de s’y inventer comme sujet.

Freud, lui, ne voulait surtout pas être confus ou expérimental, il avait très peur de la manière dont il serait reçu et craignait énormément d’être assimilé à une forme de mysticisme ou de charlatanisme ; il cherchait une légitimité scientifique très forte. Ces femmes, au contraire, acceptent davantage les zones troubles de l’expérience. Elles écrivent depuis l’endroit où elles se trouvent, sans chercher à emprunter la voix d’un savoir dominant. Et pourtant, à partir de cette singularité, elles parviennent à construire une pensée qui déborde largement leur propre existence.

Y a-t-il d’autres figures que tu aimerais faire entrer dans cette constellation ?

Oui, j’aimerais énormément publier Catherine Bakounine, une autrice russe aujourd’hui presque introuvable. Mais je n’arrive pas à retrouver ses ayants-droits. C’est difficile car je suis obsédée par son texte Le Corps, paru en 1934, traduit par Doussia Ergaz. C’est un texte magnifique, fulgurant, écrit comme d’un seul souffle. Elle y raconte sa condition de femme émigrée, avec l’exil, le déclassement social, la maternité, le désir. Elle vit un déclassement brutal car elle était riche en Russie et arrive à Paris sans rien, dans une précarité radicale, comme beaucoup de Russes blancs qui ont dû fuir après la Révolution de 1917. Elle parle aussi de sa sexualité, d’un désir débordant, éclatant, qui pourrait ressembler à ceux de Milena et de Jana, qui avaient un rapport au désir foudroyant. Ce serait le prochain texte, mais je me confronte ici à la difficulté de retrouver des femmes oubliées.

Était-ce dès le départ ton ambition éditoriale : déterrer et remettre en lumière des textes oubliés, écrits par des femmes restées à la marge de l’histoire littéraire ?

Au départ, cette maison d’édition est née dans le cadre d’une recherche doctorale en création. Je travaillais sur la haine maternelle dans la fiction. Mon idée initiale était simplement de publier les textes qui accompagnaient ma recherche. J’ai d’abord publié un recueil d’entretiens avec un artiste, une commissaire d’exposition et une psychanalyste. Mais très vite, j’ai découvert Milena. J’ai ressenti un désir très fort de rendre accessibles des textes introuvables ou jamais traduits sur lesquels j’avais effectué mes recherches. C’est comme ça qu’un désir éditorial en a remplacé un autre.

En publiant des autrices du début du 20e siècle, cherches-tu aussi à combler un manque contemporain ? Ces textes nous apprennent-ils quelque chose sur notre époque et sur ce que peut encore l’écriture ?

Il y a toujours un aller-retour entre passé et présent. Si je publie ces textes aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont toujours une résonance avec les enjeux contemporains. Je ne pourrais pas publier sans ça. C’est important de savoir d’où l’on vient, à quoi notre présent est rattaché, et je crois que je crée des maillons entre le présent et le passé en réhabilitant ces textes. Chaque époque a ses ombres et je pense que pour avancer il faut un certain enracinement dans le passé car cela permet de prendre de la distance par rapport à notre propre temps. Milena et Sabina nous donnent des outils ou des armes pour penser notre condition. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elles disent, mais elles nourrissent la pensée. Chez Sabina, par exemple, le fait que la malade prenne la parole, ça nous interpelle forcément. Chez Jana Černá, il y a cette question de la prison qui a resurgi dans les années 1970. Quelque chose, intellectuellement, devient possible grâce à elles.

Tu accompagnes aussi ces rééditions de préfaces écrites par des autrices ou penseuses contemporaines. Est-ce une manière de maintenir ce dialogue vivant ?

Absolument. C’est ma manière de travailler ce rapport au présent. Je cherche toujours une personne dont la pensée puisse entrer en résonance avec le livre – pas nécessairement pour l’expliquer, mais pour ouvrir un dialogue. Ces préfaces ne servent pas à clôturer le texte, mais au contraire à le remettre en circulation. Traduire, éditer, préfacer : tout cela relève pour moi d’un même geste de transmission. Il s’agit d’accompagner un passage, comme si l’on aidait le lecteur à traverser un pont vers une autre époque, une autre langue, une autre expérience.

Ces livres ne proposent donc jamais une parole unique ou close sur elle-même. Quelque chose se joue dans la rencontre – entre les textes, les époques, les voix. Il y a aussi un important travail formel : ce sont de très beaux objets éditoriaux. Comment cette esthétique s’est-elle construite ?

Comme je viens des arts visuels, l’objet-livre était essentiel dès le départ. La matérialité du livre participe aussi de cette réhabilitation : il fallait donner à ces textes une forme à la hauteur de leur puissance. J’ai travaillé avec le graphiste et directeur artistique Dan Solbach, spécialisé dans le livre d’art. Nous avons pensé la collection comme un ensemble vivant, traversé par des liens souterrains. Par exemple, la couleur du titre du livre numéro 1 sera reprise pour la couverture du livre numéro 2, etc. Il y a une logique de circulation, presque de transmission génétique. Cette idée de filiation traverse toute la collection.

Justement, cette question de la filiation, mais aussi de la naissance, de l’enfantement ou de la métamorphose, traverse la pensée de Sabina Spielrein. Chez elle, la destruction devient paradoxalement un principe de création. Les autrices que tu publies semblent toutes penser le corps et les relations sociales comme des lieux de transformation plutôt que comme des identités closes. Est-ce aussi ce qui définit la ligne de Mater ?

La maternité revient souvent dans ces textes, mais aussi dans mon propre travail. C’est un motif profondément lié à la manière dont une femme peut s’inventer elle-même. Le principal critère de sélection, pour moi, c’est l’incarnation. Je cherche des textes où une voix assume pleinement son point de vue, sans se réfugier derrière une autorité abstraite. Ces autrices parlent depuis leur expérience, mais sans narcissisme. Elles s’exposent à ce qui les traverse : le désir, la violence, la maternité, l’histoire, les rapports de pouvoir. Ce qui me touche profondément chez elles, c’est cette fidélité à leur propre voix, et parfois leur capacité à se contredire elles-mêmes. C’est ce qui fait leur force et leur singularité. Une relation à soi extrêmement engagée, presque irrévocable, et toujours impermanente.

Sabina Spielrein, La Destruction comme cause du Devenir, Mater éditions, novembre 2025, 21€. Préface d’Alice Pfeiffer. Traduction de Corinna Grepner.

Milena Jesenská, La Voie de la Simplicité, Mater éditions, avril 2025, 21€. Préface de Flora Citroën. Traduction de Barbora Faure.

Jana Černá, Des Empreintes d’Âmes, Maters éditions, novembre 2025, 16€. Préface d’Alice Babin. Traduction de Barbora Faure.