Richard Powers : tout est Clare

Le capitalisme est-il un cancer ? Telle est la question que pose abruptement le roman de Richard Powers, Gains. Publié en 1998 aux USA, en 2012 dans sa traduction française, désormais disponible en poche chez 10/18, il est toujours d’une actualité aiguë, mieux encore : les quelques quinze années écoulées entre sa parution originale et sa traduction ont rendu toujours plus pertinente cette fresque de l’Amérique entrepreneuriale.

Gains croise deux intrigues que l’on peut longtemps croire parallèles : d’un côté la saga de l’entreprise Clare, fondée par les frères du même nom. Ils fabriquent d’abord du savon et des chandelles et le lecteur suit l’expansion de la marque, des deux premiers savons vendus à la SARL qui diversifie sa production et oublie peu à peu ses idéaux de départ, jouant à fond sur la « responsabilité limitée » de son statut juridique. Le récit de Clare, c’est plus de cent ans de la vie d’une entreprise, des machines aux matières premières, du marché au marketing, de l’architecture du siège social — et ce qu’elle révèle du monde du travail — au logo, des dirigeants aux ouvriers. En passant par les inventions chimiques, l’introduction en Bourse, la diversification de l’offre ou la délocalisation d’une partie de la production en Indonésie en 1987. En un mot, la saga du libéralisme…
De l’autre, Laura Bodey, 42 ans, une femme divorcée, mère de deux enfants, agent immobilier dans une ville de l’Illinois, Lacewood. Là est le point de rencontre des deux histoires : un lieu, cette ville, siège d’une usine d’engrais Clare Inc. C’est par le destin de Laura que l’entreprise révèle son vrai visage : on diagnostique un cancer à la jeune femme, l’utilisation des engrais Clare dans son jardin est la cause probable de sa maladie.

Le premier récit est chronologique, du XIXè siècle naissant à la fin des années 90, l’autre, centré sur Laura, est enlisé dans le présent, cherchant dans le passé récent les causes du mal qui la ronge et tue. « Vous savez quoi ? dit Janine en fourrageant dans son sac. Je pense que c’est dans l’air et dans l’eau, et dans le sol aussi maintenant. Ça se retrouve dans la nourriture. Un peu plus chaque année. Plus besoin de travailler pour eux. C’est eux qui vous envahissent. Même plus besoin de vivre en ville ».

Le roman, 600 pages qui se lisent en quelques heures denses et tendues, ne doit pas être résumé : il perdrait de sa puissance narrative comme de sa force démonstrative si l’on dévoilait les combats qu’il narre. Vous ne regarderez sans doute plus les savons de votre salle de bains du même œil. Difficile de ne pas scruter les étiquettes de ces produits en apparence anodins de notre quotidien après lecture de cette fresque, pour apprendre à ne pas se « faire lessiver ».

Là est l’effet le plus direct du roman de Richard Powers : nous inviter à nous méfier de notre société de consommation, à ne pas prendre pour argent comptant et blanc-seing les discours que nous servent les multinationales sur leurs produits blancs et sains, sans empreinte environnementale : le savon Perce-Neige, par exemple, « aussi blanc que l’avenir dont on rêve ». Et Richard Powers insère encarts publicitaires et discours de promotion dans son récit, comme pour nous donner à mesurer l’écart entre deux usages du langage : l’un qui sert le marketing, l’autre — celui de Gains — qui décrypte, analyse, montre les coulisses de l’entreprise.

Le savon vu par Richard Powers, c’est un peu le pharmakon de Derrida, le langage qui sauve et empoisonne : pendant longtemps le développement de la marque Clare a accompagné, voire soutenu, le développement de l’hygiène. Puis, forte de son image d’authenticité et de naturel, la firme a conçu des engrais, des pesticides, participé à la seconde guerre mondiale puis à la guerre de Corée en produisant des bombes, usages martiaux et impérialistes des insecticides… bien loin, donc, de son image blanche et lisse, mousse immaculée et lavage parfait.
Même chose du côté de Lacewood : le choix par la compagnie de cette bourgade du Midwest a d’abord été sa chance. Le travail offert à la population stimule la construction (habitat comme réseau de communication), Clare soutient les projets municipaux, finance la bibliothèque, l’hôpital, une salle des congrès, un restaurant. Lacewood a désormais Clare pour seul horizon. Elle est « ce semblant de ville, entièrement sous la coupe d’une seule entreprise », un « élément permanent » dont les habitants « entendent parler tous les jours, sans même y faire attention ». « Impossible de prononcer un des deux noms sans aussitôt évoquer l’autre ». Et son réseau tentaculaire s’étend à l’ensemble du territoire américain puis au reste du monde.

Roman d’une ville, Gains est aussi une immense fresque de l’esprit américain d’entreprise. La croissance de Clare est parallèle celle du pays, des balbutiements de l’industrialisation aux multinationales qui épousent la carte du globe, production délocalisée et nouveaux marchés. Les dates qui jalonnent le développement de Clare sont celles de l’histoire américaine — expansion et dépression, mutations sociales (guerre de Sécession, fin de l’esclavage, émeutes ouvrières) — comme celles de l’Histoire du monde, que Powers nous invite à relire. Son roman montre aussi comment « l’économie s’adaptait pour faire face aux bouleversements qu’elle-même fécondait ».

Richard Powers conçoit le roman comme ce genre de la totalité qui allie fresque et détails, peut tout remettre en perspective. Il montre les liens de la philanthropie affichée et du commerce, la manière dont guerres et crises sont de puissants leviers de croissance : tout est gain pour Clare. Mais Powers, via Laura, montre aussi les victimes collatérales, anonymes, individuelles de ce système qui écrase tout sur son passage, les oubliés du boom économique. Il leur donne voix au chapitre. Tout fait sens et tout entre dans son roman, Powers élucide les rouages sociaux, économiques, politiques, dans un récit qui s’appuie sur les effets d’identification pour soutenir un discours à la fois engagé et humaniste. Lorsque Laura, se demandant si elle va ou non intenter un procès à Clare, plonge dans les archives de la bibliothèque de Lacewood, elle constate que « le temps s’épluche, comme un oignon, pelure après pelure. C’est comme si la compagnie se déshabillait sous ses yeux ». Là est Gains, un roman qui déshabille un système et nous invite à ouvrir les yeux.

Richard Powers, Gains, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli, 10/18, 624 p., 9 € 90