Enquête de l’AJL 2017 : Talk-shows français, le buzz sur le dos des minorités

Comme elle l’avait fait en 2016 en se focalisant sur « Touche pas à mon poste », l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi.e.s et trans (AJL), s’est concentrée en 2017 sur d’autres talk-shows, cinq émissions télévisées de grande écoute qui ont été analysées durant une période d’un mois. Il ne s’agit pas pour l’AJL de jouer les censeurs ni de vouloir imposer à la TV la fameuse « bien-pensance » – notion absurde et bête, que l’on invoque lorsque l’on n’a rien d’autre à dire – exprimant davantage un vide de la pensée qu’une réalité objective.

Le but n’est pas de fliquer mais de faire apparaître que, dans l’espace public télévisuel, des représentations et discours non seulement homophobes mais aussi sexistes et racistes circulent de manière prégnante, constituant le ressort d’un certain comique, comme d’un certain entre-soi, appuyant l’affirmation et la circulation d’« évidences » très problématiques et dont, en tout cas, ceux et celles qui subissent ces discours et leurs effets, ceux et celles qui désirent une société où ces discours et leurs effets n’existeraient plus – c’est-à-dire une société plus juste – ne veulent plus. Il s’agit sans doute aussi, de manière plus générale, d’amener la télévision, si cela est possible, à réfléchir sur elle-même, afin qu’elle ne soit plus le véhicule et la légitimatrice d’une politique excluante, voire haineuse, qu’elle rende possible un espace qui ne serait pas seulement public mais commun.

Pour cette enquête, cinq émissions ont été visionnées et analysées durant tout le mois de novembre 2017 : « Quotidien » (TMC), « On n’est pas couché » (France2), « Salut les Terriens » (C8), « L’heure des pros » (Cnews), « C politique » (France5). Ces émissions sont diverses dans leurs formats, leurs thématiques, leurs publics, et ce qui s’y dit n’est pas exclusivement lié à la politique générale d’une chaîne ou aux partis pris de ses animateurs et animatrices. En visionnant cette centaine d’heures de programmes télévisés, les journalistes de l’AJL ont relevé plus de 50 séquences discriminatoires, à connotation raciste, sexiste ou homophobe. Manifestement, reproduire les discriminations que subissent en France les minorités n’est pas exceptionnel à la télévision, au contraire, cela semble faire partie de ce qui va de soi et ne pas poser problème – ce que ne manqueront pas de dire celles et ceux qui sur les plateaux reproduisent et donc légitiment ces discriminations : « on ne voit pas où est le problème », « vous exagérez », etc.

Ce qui apparaît est que la répétition de ces paroles et effets discriminatoires ne relèvent pas uniquement de la volonté de quelques-uns mais manifeste un système général de domination que nombre d’acteurs du champ télévisuel reproduisent avec le sentiment de leur bon droit, voire avec la meilleure bonne conscience du monde. Ceux et celles qui protesteront contre l’enquête de l’AJL et ses conclusions sont ceux et celles qui verront ce bon droit et cette bonne conscience contestés – tant celui qui au sein de ce système se situe à une place privilégiée a effectivement le sentiment d’une menace concernant ses privilèges lorsque ceux-ci sont pointés et critiqués. Ce que le maître supporte le moins, n’est-ce pas la contestation de son droit à être le maître ?

Il est à souligner que ces propos discriminatoires ne sont pas exclusivement, voire pas toujours, le fait des présentateurs et présentatrices mais aussi celui d’invité.e.s qui pour faire de l’humour, pour faire le buzz, pour exposer leurs représentations des choses, ont recours à une rhétorique et à des catégories qui impliquent des formes de discrimination diverses à l’égard des minorités : femmes, LGBT, personnes racisées, musulmans, etc. Ainsi, de la minimisation des violences subies par les femmes au rabaissement systématique des personnes trans, des blagues lourdes et vulgaires concernant les gays à la représentation des musulmans comme catégorie homogène et dangereuse, les discours sur les plateaux de la télévision reproduisent volontiers les mêmes clichés, les mêmes présupposés, les mêmes attaques sans que tout ceci ne soit nécessairement repris et critiqué, au contraire : on se tait, on rigole, on laisse faire, voire on encourage.

L’AJL relève la faible présence sur les plateaux de ces émissions des personnes concernées, l’absence de leur parole, la place très faible qui est faite à leur point de vue et à son écoute. Ainsi, la parole des femmes subissant des harcèlements sexuels est minimisée, moquée, voire niée. On parle volontiers à leur place, surtout les hommes. L’association souligne également l’utilisation systématique et non réfléchie d’un vocabulaire et de distinctions « évidentes » qui invisibilisent, affaiblissent ou dévalorisent ce que ces personnes auraient à dire (comme l’opposition entre « communautarisme » et « universalisme », ou entre « harcèlement » et « galanterie », etc.). Dans ces conditions, la possibilité de débats contradictoires, l’émergence d’une certaine complexité dans les discours sont impossibles – ce qui n’est pas étonnant si l’on comprend à quel point la télévision telle qu’elle existe est une machine à simplifier, à caricaturer, à empêcher toute pensée un tant soit peu articulée et complexe. L’AJL insiste enfin sur la tendance persistante et commune à traiter des questions relatives aux minorités sous un angle sulfureux et sensationnaliste – ce qui là encore n’étonne pas si l’on comprend que la logique télévisuelle est orientée d’abord par la recherche de l’audimat et du profit.

Comme les soulignent les journalistes de l’AJL, ce système télévisuel est d’autant plus préjudiciable pour les minorités concernées qu’il n’a pas seulement pour effet de perpétuer et d’encourager des représentations négatives des minorités, il les légitime et justifie, légitimant et justifiant les oppressions sociales diverses que subissent ces minorités. Celles-ci continuent d’être présentes à la télévision – c’est-à-dire au sein de ce qui constitue l’espace le plus public – selon les formes habituelles qui les discriminent mais surtout continuent d’être exclues de cet espace pour ce qu’elles sont réellement : des groupes discriminés, revendiquant pour eux-mêmes un respect et un droit à l’existence libre. L’espace public, ici, n’est décidément pas un espace commun.

Jean-Philippe Cazier et Joffrey Speno

L’enquête complète menée par l’AJL, avec les analyses et les vidéos des séquences concernées, est consultable sur son site.