Populisme : le choix de Mithridate

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D’après la légende, désireux d’acquérir une connaissance parfaite des poisons et de leurs antidotes, le roi Mithridate VI (132-63 av. J.C.) avait réussi à s’immuniser totalement contre leurs effets en ingérant régulièrement de petites doses tout au long de son existence. A tel point qu’au moment de se donner la mort, il se rendit à l’évidence et à pied à la caserne la plus proche afin de se faire embrocher par un de ses mercenaires pour pouvoir en finir. Moins d’une semaine après l’élection américaine, dressons un parallèle entre l’empoisonnement antique et le populisme contemporain qui a conduit successivement au Brexit et à l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

Scientifiquement parlant, la mithridatisation consiste à ingérer des doses croissantes d’un produit toxique afin d’acquérir une insensibilité ou une résistance vis-à-vis de celui-ci et l’une des applications médicales les plus connues est la désensibilisation spécifique à un allergène (aux hyménoptères, aux poils de chats, aux acariens, tous les acariens, toutes les acariennes qui vont chanter, vont danser sous les édredons).

Si l’on procède par analogie, qu’est ce que la «lepénisation» ou la «zemmourisation» des esprits chère à certains commentaires (qui auraient été mieux inspirés de ne pas faire entrer ces termes dans le discours journalistique ou politique), sinon l’« ingestion régulière de petites doses de poison tout au long de la vie » médiatique ? Sans parler du fait que les noms de l’élue bleue marine et du plumitif ridicule sont devenus une antonomase (comme poubelle ou tartuffe), ne peut-on voir dans le phénomène de répétition et de diffusion ad nauseam des propos populistes une lente et insidieuse acclimatation à l’insupportable ?

A force d’entendre, de lire, de voir, des mots racistes, xénophobes, homophobes, injurieux, discriminatoires et clivants, n’en serait-on pas arrivé à un degré d’insensibilisation irréversible ? Certaines fois, j’en viens même à me demander si on ne met pas du Pernaut dans mon quotidien avec cinq volumes de nouvelles à endormir les veaux, pour un volume d’information digne de ce nom. Alors qu’un milliardaire à mèche vient de remporter l’élection présidentielle américaine et que par effet de bord (et Debord) la presse et les politiques hexagonaux jouent à « c’est celui qui dit qui y est » pour déterminer qui de la poule médiatique ou de l’œuf politique est à l’origine du séisme, et l’actualité donne l’impression que la raison a été remplacée par une sorte de zèle excessif et partisan plus prompt à pointer les conséquences qu’à analyser les causes.

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Donald Trump

Depuis ce funeste mercredi 9 novembre 2016, je m’interroge plus que de raison, à m’en gratter le menton pendant des heures dans la posture du fainéant de Rodin, le coude sur le genou et le regard con. Mais pas habillé pareil, parce qu’il fait un peu froid pour la saison. Après mûre réflexion, je suis aujourd’hui convaincu que le populisme procède par mithridatisation des esprits et qu’il faut rejeter en bloc toute tentative de ramener cette forme de discours au patronyme du bélître radiophonique sus-nommé ou à celui de la présidente du « premier parti de France » (à avoir bien compris qu’il faut dire aux électeurs ce qu’ils veulent entendre et faire des promesses intenables qui n’engagent que ceux qui les écoutent).

Comme le disent Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Les mots sont importants. Et la répétition de certains termes gomme toute possibilité de recul. A force d’entendre parler du « problème » (de l’immigration, du mariage pour tous, de l’autorité, ad lib.), là où l’on pourrait lire « question à résoudre par des méthodes rationnelles ou scientifiques », beaucoup d’électeurs cibles des populistes n’entendent que « situation considérée comme menaçante pour certaines valeurs de civilisation d’une société donnée ». Tout est une question de définition et de sens. D’ailleurs, plutôt que de parler de la « question » ou du « sujet », les impétrants comme les dirigeants en place utilisent volontairement des paroles ambivoques, jouant sur la peur, l’effroi et les instincts primaires. 

L’autre manifestation de cette mithridatisation, c’est le bruit des bottes populistes déjà là et de moins en moins sourd : ce serait la faute des médias si Donald Trump est arrivé au pouvoir. C’est à cause de la « classe médiatico-politique » si les politiques sont discrédités ; c’est « grâce » aux journaux d’opinion et aux sondages que le peuple rejette en masse l’establishement

Et oh, mes cocos ! (je ne parle pas de feux les communistes qui ont si bien su démontrer que le marxisme était soluble dans le ciment de mauvaise qualité vers 1989 après Jésus-Christ) ; Et oh, la gauche (pour reprendre le slogan aussi mort-né que la sauce du même nom que j’ai essayé de préparer ce midi pour accompagner un gratin de blettes socialistes achetées dans une coopérative bio) ; Eh oh, les fachos ! (tiens ça rime) ; Eh oh les Républicains ! (qui depuis l’élection de Trump et en prévision du vote des primaires ne se sentent pas de joie, donnent de la voix, ouvrent leurs larges becs et espèrent à leur tour tromper leurs proies)… Eh oh, Eh oh vous qui m’emmerdez quotidiennement à la radio quand je reviens du boulot ! Vous tous qui avez l’ambition (tout sauf intime) de gouverner ceux que (avouez-le) vous méprisez : vous n’avez pas honte ? Si je ne m’abuse, c’est bien vous qui vous répandez sur les réseaux sociaux et mettez en cause des médias qui vous invitent à venir parler dans le poste, à dérouler vos propos programmatiques dans leurs pages ? C’est bien vous qui allez boire des coups de blanc avec Karine Le Marchand tout en racontant le jour où (plusieurs réponses possibles)…

  • vous vous êtes coupé en vous rasant en pensant à la présidentielle,
  • vous avez voulu vous repentir en annonçant que le Bruno d’aujourd’hui n’était plus le Le Maire d’alors,
  • votre petit chat est mort,
  • après maint revers électoraux, de passage à la capitale, vous vous êtes plaint de votre manque de Pau,
  • lors de votre longue traversée du désert, vous avez cessé de demander à votre épouse « Anne, ne vois-tu rien venir », lassé de l’entendre répondre « je ne vois rien que Jean-Frédéric Poisson qui baudroie et Sarko pour qui le vent tourne au noroît »…

Eh oh les gars et les filles ! que diriez-vous (et surtout que feriez-vous) si la télévision ou la radio arrêtait de vous inviter ou si la presse cessait de vous ouvrir ses micros et de vous tendre ses perches ? La question est purement rhétorique, je sais d’avance que vous iriez dire sur les réseaux sociaux que l’on ne vous considère plus, que vous êtes une victime, que la classe médiatico-bobo-parisienne vous « diabolise »… Air connu, lui aussi ressassé, remâché à l’envi sur le ton de « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ».

Derrière le son des cloches politiciennes , qu’entend-on ? « C’est la faute des médias », « vous l’avez bien cherché », « c’est de la propagande et non de l’information »… « C’est bien fait pour vous ». Tant de sophismes et de morgue en même temps. Mais reconnaissons au moins un effet bénéfique à cette élection US qui a permis de mettre en lumière ce fait : les politiques hexagonaux ne peuvent plus avancer masqués. Puisqu’ils usent ouvertement des mêmes méthodes que le nouveau président soutenu par le lobby du carotène, il est indéniable que l’on peut désormais les taxer de populisme sans craindre un éventuel retour de bâton de cacao dans la chocolatine.

Mesdames et Messieurs Copé, Balkany, Morano, Sarkozy, Mélenchon, Le Pen, Zemmour, Le Maire, Juppé, Dupont-Aignan, Myard, Philippot, Poisson ou Collard tirent à boulets rougis sur la presse comme on s’essuie les pieds sur le paillasson du voisin d’immeuble pour ne pas rapporter de la saleté chez soi. De la même manière que Donald Trump a fustigé les médias pour fédérer ses électeurs autour d’un (entre autres) ennemi commun. « Décomplexés » à l’extrême désormais, ils se plaisent sans retenue à dire tout le mal qu’ils pensent des journalistes, en reportant sur la profession d’informer la responsabilité de leurs propres propos. L’élection de Donald Trump n’est pas un épiphénomène. Elle n’est que l’incarnation de cette lente accoutumance au discours populiste.

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Jacques Rancière

Pour (re)trouver du sens, on peut s’en remettre à Larousse et Petit Robert. Je parle bien évidemment des dictionnaires, et non d’une candidate siglée qui (se) débat au sein de sa propre formation politique ou de la version 2.0 du poujadisme municipal incarnée à Béziers par un ex-journaliste qui prône d’heureux ports avec frontières après les avoir un temps voulus sans.
Ou relire l’article de Jacques Rancière en date du 21 mars 1997, rappelé à nos mémoires la semaine dernière par Johan Faerber, un texte édifiant et prophétique. En énonçant 7 règles pour aider à la diffusion des idées racistes en France, Rancière a clairement montré ce que nous vivons non seulement aujourd’hui mais depuis bien longtemps : les populistes qui montent tous les jours au front (national ou pas) pour diffuser, répéter et laisser infuser leurs «idées» ont confisqué Gramsci.

Jacques Derrida
Jacques Derrida

Pour finir, je reprendrai les termes de Johan Faerber dans son article Donald Trump ou la victoire du fascisme parodique : « devant Trump, avant Le Pen, il s’agirait désormais de réinvestir le présent, de donner sa chance à l’époque, de la sortir du sophisme, de la bêtise spectaculaire (toujours spéculaire d’ailleurs), d’œuvrer à quitter l’ère du commentaire pour œuvrer à celle d’un récit qui reprendrait les hommes depuis leur abandon. » Et j’ajouterais qu’il s’agit désormais de se réapproprier les mots détournés par cette frange (largement minoritaire mais qui aspire à rallier le plus grand nombre) constituée de populistes de tous horizons. Il faut retrouver le sens premier des mots, « tenter le récit magistral et majuscule », et écrire celui-ci sans l’aide des kidnappeurs sémantiques. Soit se souvenir de Derrida et de son pharmakon, le langage dans son aspect double et contradictoire, à la fois remède et poison (voire maquillage — ayons une pensée pour les teintures filasses et le fond de teint orange de T***P comme le désigne Joyce Carol Oates sur Twitter) : contre le poison et la mithridatisation rampante, usons du langage comme antidote, telle est notre tâche à tous, citoyens comme journalistes, elle est urgente.