Marielle Macé l’écrivait dans Façons de lire, Manières d’être (Gallimard, 2011), « la lecture est d’abord une « occasion » d’individuation : devant les livres, nous sommes conduits en permanence à nous reconnaître, à nous « refigurer », c’est-à-dire à nous constituer en sujets et à nous réapproprier notre rapport à nous-mêmes dans un débat avec d’autres formes ».

Exister éditorialement à l’ombre d’une nation littéraire prestigieuse avec ses grandes enseignes et ses auteurs fameux alors qu’on est de même langue n’est pas une mince affaire. Ce fut, face à la France, le sort de la Belgique francophone pendant quelques siècles. Et pourtant, lieu périphérique par définition, cette Belgique-là a connu maints épisodes marquants dans le domaine du livre.

L’une des signatures de Diacritik est sans doute la place accordée aux grands entretiens : qu’ils soient écrits ou filmés, ils laissent se déployer la parole des auteurs et créateurs, sans aucune contrainte d’espace ou de temps. L’été peut être l’occasion de (re)découvrir ces interviews. Aujourd’hui Nathalie Quintane s’entretenant avec Emmanuèle Jawad, en avril 2018, autour d’Un œil en moins, livre qui se présente comme une chronique politique croisant Nuit debout, la « jungle » de Calais, Notre-Dame des Landes, et d’autres mouvements au Brésil ou en Allemagne.

Frères migrants de Patrick Chamoiseau paraît en poche, chez Points : l’occasion, pour Diacritik de republier le grand entretien de l’écrivain avec Jean-Philippe Cazier. Chamoiseau y évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».

Comme dans ses livres précédents, Qui a tué mon père, d’Édouard Louis, a pour centre la violence : celle que l’on subit, celle que l’on inflige, violence physique et psychologique. Mais la violence dont il est question ici dépasse les limites de ce que l’on entend habituellement par « violence » puisqu’il s’agit aussi de violence symbolique, de violence systémique, de la violence de rapports de pouvoir qui ne se réduisent pas aux coups de matraque de la police.