Terrain vague (73) – Dessin, bande dessinée, etc.

Photo © Christian Rosset.

4 mai 2026. Rencontre au CNL avec Antoine Volodine, porte-parole du post-exotisme, à l’occasion de la présentation de Retour au goudron, son 49e et dernier opus signé Infernus Iohannes, imprimé en onze volumes publiés simultanément par onze éditeurs différents : environ 2500 pages dont la lecture – pas question de sauter une ligne – devrait occuper la fin du printemps et le début de l’été. Nous en donnerons écho, de manière aussi peu académique que possible, quand cette somme sortira en librairie (fin août).

Car, malgré la sidération que cette ultime performance peut provoquer, elle ne doit pas être envisagée en tant que sujet de l’expérience, mais comme matière à réflexion sur le concept non épuisé d’œuvre ouverte. Dix de ces onze volumes étant, comme les quarante-huit précédents, de potentielles portes d’entrées de l’édifice post-exotique (l’unique exception étant Dernière livraison qui marque vraiment le point final), nous nous trouvons à chaque incipit en territoire où répétition et variation opèrent des tensions. Ces dernières ne pouvant être infinies (sauf de manière purement théorique ; mais le post-exotisme, c’est très concret), il convient, un jour ou l’autre, d’interrompre l’aventure. Volodine le dit clairement : « Je m’arrête » ; et l’écrit à la toute fin de cette somme : « Je me tais ». À quoi bon refaire ce qui a déjà été fait ?

49 = 48 + 1. Et comme avec ce dernier opus 1 = 11, on obtient : 48 + 11 = 59, soit une fois de plus un nombre premier (notons au passage que Retour au goudron a été construit en 343 fascicules, soit 7 au cube, avant que – le rassemblement en coffret d’un tel nombre de « cahiers » s’avérant impossible – certains d’entre eux n’aient été agencés en volume. Volodine affirme qu’il a décidé de ce nombre 11, plutôt que 10 (somme des trois chiffres de 343 : 3 + 4 + 3), par préférence pour l’impair. Mais il faut souligner que, comme 7, ou 59, 11 est un nombre premier : tout se tient.

We’ve fashioned a world, a world built just for you… En attendant de développer ce qui vient d’être dit, cet épisode 73 (nombre lui aussi premier) de Terrain vague va s’intéresser au dessin, à la bande dessinée, etc. puisqu’il est toujours préférable d’élargir le champ. So May we Start ?

1. Trois jours avant que ces lignes ne soient publiées, la quatrième édition du Festival du dessin (Arles, 18 avril – 17 mai 2026) aura fermé ses portes. N’ayant aucune raison d’aller aussi loin sans avoir à y faire quelque chose de précis (une émission de radio, une conférence, une rencontre, etc.), et peu adepte du tourisme culturel, je découvre ce que mes yeux n’ont pas eu la chance de toucher de près grâce au Catalogue publié aux Éditions Les Cahiers dessinés – une merveille, as usual – qui m’est parvenu, accompagné d’un autre ouvrage dont on va parler dans la foulée. Le lien amorcé via la radio – Surpris par la nuit, France Culture – avec cette revue, et cette collection devenue maison d’édition, il y a un quart de siècle, a toutes les raisons d’être entretenu, car ces volumes, fabriqués de manière irréprochable, et dont le nombre commence à être impressionnant, je n’ai jamais cessé de les consulter au jour le jour par pur plaisir. Privilégiant le durable à l’éphémère, ce Catalogue tombe à pic pour relancer, à distance, le dialogue, au fond jamais ininterrompu, avec Frédéric Pajak.

La richesse de ce Catalogue de 272 pages, format 22 x 28 cm, nous interdit de rendre compte des trois à quatre cents images reproduites comme de coutume avec exigence, accompagnées d’un certain nombre de notices présentant de manière synthétique les artistes exposés, et d’un texte liminaire de Pajak dont le titre, En avant pour le subjectivité, donne le ton. Le dessin, véhicule de l’idée, « ouverture de la forme » (J.-L. N.), « silence noir sur le bruit blanc » (F. P.), est montré ici « au plus loin des installations grandiloquentes qui cherchent à provoquer […] la sidération au détriment de la sensibilité. […] Chaque artiste présenté, au-delà des questions de goûts, a trouvé une issue, un chemin personnel, qui le conduit dans la vérité profonde du dessin : la subjectivité. » Matisse notait que dessiner était comme chercher à tâtons son chemin dans l’obscurité : on ne conduit pas, on est conduit. Paul Klee, de son côté, a relevé que « plus l’artiste regarde à fond, plus s’impose à lui, au lieu d’une image finie et fortuite de la nature, l’image, seule essentielle, de la création comme genèse (in Jean-Luc Nancy, Le Plaisir au dessin). » Chacun cherchera sa vérité, sans devoir user d’un appareillage théorique délirant. Et surtout profitera de cette abondance de matière pour affûter son regard, tout en gardant silence sur ce qui (eh oui…) a le don de sidérer.

Le merveilleux dessin au crayon et à l’encre d’Umberto Boccioni, Contre-Jour (1910), placé en couverture, avant d’être repris en ouverture d’une cinquantaine de pages rassemblées sous le titre générique Viva l’Italia !, commence déjà par nous laisser sans voix – c’est peut-être ça qui en fait le prix, qui n’a rien à voir avec celui du marché. Mais, une fois notre souffle retrouvé, rien ne nous interdit de creuser quelques pistes : d’ouvrir certaines voies en balayant du regard ce même dessin, de manière cartographique, en accord sensible avec son créateur qui a « trouvé une issue, un chemin personnel ». On ne fera pas la liste de ce qui, dans ce Cahier italien, comme dans les autres, nous a frappé, par le biais de retrouvailles ou par surprise – l’ensemble se déployant de manière cohérente, sans établir de hiérarchie entre les genres, proposant aussi bien de réviser nos « classiques » que de frayer dans l’inconnu, avec possiblement quelques rejets, ou de légères déceptions, vite oubliés au profit de ce qui continue de nous éblouir, comme les Prisons imaginaires de Piranèse, L’Encyclopédie de tous les animaux y compris les minéraux de Gilles Aillaud, et certains dessins de la collection Karmitz : celui de Rodin, ou les gravures de Goya et de Vallotton – et tant d’autres… ces arbres par exemple, ces paysages de Georges Ribemont-Dessaignes qui, en homme libre, fut simultanément poète, musicien et, après avoir renoncé à la peinture, dessinateur.

Festival du dessin 2026, Le catalogue p. 118/119, dessins de Georges Ribemont-Dessaignes © Les Cahiers Dessinés.

Notons encore (dans le désordre) quelques découvertes, comme les dessins de Pasolini, moins connus que ceux de Fellini ou Buzzati ; ou ceux de Louise Michel ; des insectes de la main de Germaine Richier ; la série « forêt sombre » de Dominique Goblet ; un chat étrange de Jean-Jacques Lequeu ; une danse macabre de Steinlen ; quelques études de Fernand Léger ; une trentaine de travaux sur papier, entre autres de la série Le Manteau de Tatlin de Jean-Michel Alberola ; des dessins d’humour de Muzo, etc. – sans oublier deux eaux-fortes d’Éric Desmazières.

Sobrement intitulé Les Dessins, le deuxième volume publié par Les Cahiers dessinés est un recueil de dessins d’Éric Desmazières, que les amateurs connaissent (comme on vient de s’en rendre compte avec le Catalogue du Festival du dessin) pour ses gravures. Dès les premières pages, on est frappé par le goût de l’auteur pour l’invention de villes imaginaires, simultanément archaïques et accordées à la science-fiction contemporaine : monumentales, solidement bâties, mais en voie d’écroulement. Comme si l’esprit des Cités obscures de Schuiten et Peeters avait été hybridé à celui des cabinets de curiosités de la Renaissance, et à tout ce qui, en attente d’un rangement impossible, organise de manière plus ou moins maniaque toute la mémoire du monde. Aussi ne faut-il pas s’étonner d’y trouver des vanités, une centrale désertée, la Bibliothèque de Babel, et surtout d’extraordinaires vues d’ateliers de gravure, comme celui de René Tazé, fourmillant de détails et mettant en lumière les outils du travail : espaces mélancoliques, mais présentant toujours une issue. Le travail de la couleur domine dans ce volume où, côté originaux, le papier vélin recueille, parfois absorbe, des dépôts d’encre de chine, de lavis d’encre de chine, d’aquarelle, de gouache, de tempera, de mine de plomb, de pierre noire, de pastel, etc. Mais ces espaces d’enfermement, qu’ils débordent d’objets inanimés ou qu’ils soient peuplés d’humains plongés dans l’étude, cèdent place, en fin de parcours, à des images du monde extérieur, ville ou campagne, présentant elles aussi un caractère grandiose, voire épique, comme cette double page montrant à gauche une vue parisienne (Quai de Montebello. 2003 et 2025. Plume, pinceau et lavis d’encre de chine sur vélin) et à droite, Les escaliers de la rue Charles Nodier (2015 et 2025. Pierre noire, aquarelle et gouache sur verger Fabriano Roma gris) :

Les Dessins, pages 152-3 © Éric Desmazières / Les Cahiers dessinés.

L’ultime dessin de ce recueil représente une chaussure (toujours « la vérité en pointure » ?) Et n’oublions pas le texte introductif d’Olivier Rollin, présenté tout d’abord comme une fiction (il y aurait deux Desmazières, comme il y a eu deux Brueghel : l’ancien et le jeune) avant que l’auteur y renonce à la toute fin : « Il n’y en a qu’un, que je connais, né le 21 novembre 1948 à Rabat, demeurant rue Livingstone à Paris, taille 1,94 mètre, signe particulier : un grand artiste. Divers, comme tous les grands artistes, aux œuvres “dissemblables en leur ressemblance” comme doivent l’être, à l’image des feuilles d’une forêt, les phrases d’un livre selon Flaubert, et plus généralement des créations de ce en quoi nous reconnaissons l’art. À travers ses dessins, est-ce le fantastique qui se résorbe dans le visible, ou bien celui-ci qui s’épanouit en formes imaginaires ? Le monde est tout ensemble ce que voient les yeux ouverts et ce qu’ils déchiffrent, fermés, sur l’écran des rêves. »

2. Recopier des lignes écrites par les auteur(e)s recensés plutôt que de développer des appréciations, favorables ou non, à leur sujet pourra sembler paresseux à certain(e)s. Cette paresse, je la reconnais bien volontiers, même si elle peut paraître paradoxale, en ce sens que l’épuisement du sujet – dans tous les sens de cette proposition – est à chaque reprise à l’ordre du jour. Le travail de montage – la mise en circuit de lignes de tension – se fait au dépens d’un travail plus « créatif » où l’on doit repartir, sinon de zéro, disons de ce qui s’est enraciné dans un recoin de la tête : quelques notes arpégées, trois traits, une ébauche d’histoire. D’où cette obsession récurrente pour la mélancolie qui nous fait parfois explorer le travail d’un(e) artiste aux antipodes de notre addiction pour l’épure. Les idées viennent toujours très vite ; et il faut, plus rapidement encore, gommer une grande partie d’entre elles, tout cela, secrètement, sous contrainte. Le montage continue, car le dessin est, comme l’a dit Jean-Pierre Faye, inlassable – la musique suivant parallèlement son cours, jusqu’à cette ultime mesure de silence orné d’un point d’orgue qui n’en marque pas la fin.

Changement de ton avec Régime d’averses et d’éclaircies, une bande dessinée de Dominique Hérody aux Éditions du Lézard, marquant deux retours en librairie, l’auteur ayant ces dernières années privilégié l’autoédition à petit tirage (dont l’épatant Les ressorts de la timidité), tandis que l’éditeur, qui fut jadis celui de Lewis Trondheim et d’Aristophane, reprend du service après une longue interruption. C’est un livre adressé à des lecteurs, des lectrices, sachant creuser, parfois inconsciemment, des solutions rêvées, avec un profond désir de ne pas rester captifs de ce qui – il faut y insister – se présente sous la forme d’un work in progress ; autrement dit, quelque chose de passablement troué, qui s’accomplit en se faisant, ce qui est toujours bon signe : un ouvrage qui, quand on s’aventure à le traverser, requiert de l’imagination, voire un alliage inédit de rêverie et de réflexion, qui fait qu’à chaque tourne de page, rien n’est encore définitivement dit, alors que tout est précisément écrit.

Comme Thierry Smolderen, qui connaît bien le travail de Dominique Hérody, a signé une préface qui sonne avec justesse (il n’est pas inutile d’en prendre connaissance avant de commencer sa lecture), reprenons-en un fragment : « Régime d’averses et d’éclaircies débute par la visite de Samuel [Liebschutz] à sa vieille mère, une maoïste irréductible qui revit en boucle le jour où la veuve de Mao s’est vue condamnée à la peine capitale. Un coup de crayon a donné un amant improbable à la mère, et le lecteur devine, pour que ce personnage existe, qu’il a suffi au dessinateur d’effleurer la page du bout d’une idée. D’emblée, on est prévenu que dans ce livre, les personnages pousseront comme champignons en sous-bois. / De fait, le roman est écrit et dessiné au fil de la plume et sa force expressive tient à la rigoureuse linéarité de sa construction ; la lecture ne va pas sans mystères, mais le chemin suivi ne comporte aucun piège dramatique, aucune duplicité de scénariste. / En deux mots, l’auteur s’amuse de ses propres inventions spontanées, et se plait en assumer tous les risques. » À première lecture (c’était à la fin de l’automne dernier – le livre a mis du temps à débarquer en librairie), j’avais griffonné quelques mots : Obsessions réfléchies, comme dans une flaque d’averse, la nuit, sur une route d’un pays aussi lointain, du moins en apparence, que proche, d’intériorité à intériorité. Un élan – animal, bien entendu, vital – surnommé Mickey peut être renversé par une voiture roulant à grande vitesse dans la forêt, avant de renaître comme le Phoenix. Je relis aujourd’hui ces quatre-vingt-dix planches afin de retrouver physiquement ce qui m’avait saisi : le plaisir de ne pas comprendre, renforcé par le fait de se mettre dans la peau du conteur, qui est aussi un dessinateur et un lettreur fort singulier, qui fut certes professeur à l’EESI – l’École européenne supérieure de l’image – à Angoulême, mais dont le travail s’avère aussi peu académique que possible (son érudition lui permettant d’éviter certains pièges de la représentation) ; et donc, au final, comprendre l’essentiel, à savoir cette mélancolie propre aux obsessionnels sensibles au temps qu’il fait, ou ne fait pas : à ces avis d’orage qui conduisent à de belles éclaircies ; et aux averses qui ne tombent que pour nous permettre de nous voir autrement dans les vitres embuées qui capturent nos reflets.

Régime d’averses et d’éclaircies © Dominique Hérody / Le Lézard.

L’étrangeté de Régime d’averses et d’éclaircies est aussi la conséquence de nombreux rappels du monde réel, notamment culturels (on y repère – on y parle – de nombreux livres de Gombrowicz, Thoreau, Philip Roth… et même du très inattendu Joseph Aloïs Schumpeter, le théoricien de la destruction créatrice, vielle antienne qui me fait revenir la dialectique « le montage / la destruction », proposée après 1968 par le Change, un collectif qui – étonnant, non ? – n’avait pas embarqué le moindre maoïste à bord, contrairement à Tel Quel où ils étaient nombreux) ; mais aussi certains objets fétiches d’une enfance gaullienne, comme la DS Citroën, « parangon de la modernité de son temps [qui] n’obéit pas au cycle de l’obsolescence : une œuvre d’art ! » Il faut le marteler : « Point de réel sinon le réel », comme l’a écrit Claude Ollier dans le Cahier de L’Herne « Victor Segalen », peut-être en écho au fameux « Point d’idée sinon dans les choses » de William Carlos Williams.

Régime d’averses et d’éclaircies © Dominique Hérody / Le Lézard.

Ce qui compte, et fait qu’on y revient, c’est l’écriture ; je veux dire, ce qui conduit à percevoir les mots et les traits – lettres et matières, récit et dessin – comme procédant d’un même langage, sans privilégier ce qui aurait le pouvoir de rendre intelligible ce qui est peut-être avant tout une exploration des obsessions de l’auteur : ce qui a don de le conduire à une extrême vigilance, tout en le laissant égaré dans son propre monde – dans ce que son inconscient ne cesse de faire remonter, avec élan et une forme singulière de destruction créatrice… la gomme, éclairée par cette obscure clarté qui tombe sur le territoire de papier, ayant, comme il se doit, toujours le dernier mot.

Dans La Trajectoire des Pierres lancées de Noyau, au FRMK (Frémok), il est question de bâtir des ruines. Nous ne sommes donc pas dépaysés, d’autant plus que ces deux cents vingt-quatre pleines pages dessinées, sans cases ni bulles mais légendées, travaillent aussi bien par mimétisme d’un corpus terriblement ancien que par projection d’une vision à nulle autre pareille, remettant en jeu ce qui bouillonne depuis des lustres dans de vieux chaudrons où les conteurs, moines copistes et grands visionnaires du Moyen-Âge aux prémices de l’époque dite moderne, n’ont cessé de tremper leur plume. C’est saillant, impudique, irrespectueux, hérétique, voire obscène, toujours en verve et cependant classique, fidèle à ce qui fut et qui pourtant n’aura jamais été. « Un déluge s’abat sur le fief. L’onde noie caves et celliers du monastère. La disette s’installe, les panses des moines vagissent en chœur. Comme le novice pourvoit peu, ses chairs sustenteront la congrégation. Peiné le bedeau l’escamote, l’immisce par le goulet défécatoire, par lequel il échoit sur la lande inondée, aussi ensouillé que fringant. » L’histoire contée est celle d’un « moine simplet », le jeune Moineau, qui « subit les mœurs de son époque, baladé par les péripéties et les lois du pouvoir spirituel et temporel. » Il subit tant et plus qu’il finit par s’apparenter à un saint, chutant en pleine ascension, faisant l’apprentissage du pire de l’homme jusqu’à en faire sa pitance quotidienne. C’est plutôt exigeant, et au moins aussi trivial, brutal, cauchemardesque.

La Trajectoire des Pierres lancées © Noyau / FRMK.

On y fait ripaille comme on se fait outrancièrement déposséder de soi, dévorer, corrompre, avant de renaître par la grâce du trait – car sur ce plan-là, c’est un perpétuel festin. Et si l’on se fait prendre par l’ivresse provoquée par l’enchaînement des propositions verbales en bas de page, l’acuité du regard, plus attaché au dessin, nous fait retrouver de la lenteur, et ainsi reprendre de la hauteur, nous entraînant dans des territoires déjà assimilés dans notre imaginaire que nous avons plaisir à retrouver, mais de manière autre : comme jamais vus. « La chanson de moineau est une vaste farce, anachronique, scabreuse et déroutante… rabelaisienne […], l’important [étant] que la chute fasse mal, et que l’innocent connaisse un retour en grâce, même éphémère. » Grand plaisir de retrouver Noyau, avec un style fort différent de notre précédente rencontre.

En attendant la réédition de Qui mange des couteaux, premier opus de Zoé Jusseret, une autrice qui nous avait fortement impressionné avec Les apprenties, paru il y a un an, le deuxième livre paru récemment au FRMK est ∞ infini de Frédéric Coché, un auteur dont j’ai eu le plaisir de découvrir le travail en 2010 à Rennes, dans le cadre du festival Périscopages, où ses travaux étaient exposés. Depuis, je prends volontiers connaissance de ses nouveaux livres, ∞ infiniétant son neuvième (ou dixième ?) au Frémok. Dessinateur, peintre, peut-être avant tout graveur (taille-doucier) – ce « récit perpétuel, composé de deux narrations parallèles pouvant se lire dans les deux sens, ou du centre vers les bords, avant d’être reprises de l’autre côté », ayant été réalisé en gravures à l’eau forte.

Récit dessiné, « silencieux » (nul mot, en dehors de deux citations, en épigraphe et après la dernière image), qui présente donc « deux débuts mais pas de fin », ∞ infini nous fait suivre « des vivants et des morts, des êtres qui changent d’état, meurent et renaissent ailleurs. En changeant de sens de lecture, on verra une naissance devenir une inhumation, une pluie devenir une évaporation. » J’arrête là cette reprise partielle du prière d’insérer, qui a le mérite d’inciter à la lecture de cette cartographie songeuse, tissée d’araignées évoquant Redon (mais aussi, de manière plus freudienne, Louise Bourgeois) et nous réservant bien d’autres surprises, tant ce qui établit son identité graphique (silencieuse) et narrative (muette) refuse de se figer.

∞ infini © Frédéric Coché / FRMK.

Histoire d’enfants (de gémellité), de séparation et de métamorphoses, faisant passer quelques citations et hommages, aux carceri d’invenzione de Piranèse (déjà évoqués au début de cet épisode) et à tous les rituels de la mort et de la survie : de ce passage non mesuré de la naissance à on ne sait quel au-delà, peut-être sans nostalgie du passé… Aucun travail de restauration dans ces eaux-fortes, la main travaillant au présent : un présent où les vivants et les morts communiqueraient de manière souterraine, subliminale, voire chamanique, attaquant la linéarité pour mettre en œuvre des cheminements plus libres… Ce à quoi la lectrice, le lecteur, doivent répondre en accomplissant une traversée chargée de leurs propres souvenirs : de leurs hantises, de leur imagination ; c’est bien pour cela que ça nous touche, et qu’on relit ces pages aussi fragiles qu’assurées – sinon à l’infini : sans compter le temps qui passe.

Fungirl Forever, chez Super Loto Éditions (traduction Fanny Soubiran), est le troisième livre d’Elizabeth Pich à trouver place dans ces chroniques. La première fois, c’était pour Fungirl (2021) aux Requins-Marteaux ; la deuxième, pour Fungirl : Sex Machine (2025) chez Super Loto Éditions ; et aujourd’hui Fungirl Forever, un « monstre » de 320 pages couleurs, toujours chez Super Loto. Elizabeth Pich est une autrice, née en Allemagne en 1989, qui a grandi aux États-Unis jusqu’à ses 14 ans, avant de revenir au pays natal. De Fungirl, personnage central de ses histoires déjantées, j’avais pu écrire qu’elle est une perturbation atmosphérique dérèglant tout sur son passage, mais qui se remet toujours de ce qui lui arrive, comme seule une héroïne de bande dessinée sait le faire. Aujourd’hui elle revient, « telle qu’en elle-même toujours elle change » (pour reprendre Mallarmé revu et corrigé par Mandryka). Le livre s’ouvre par un bouche-à-bouche avec un chien mort qui sera ensuite enfermé dans le congélateur d’une maison où on cuisine « sexy vegan ». C’est Peter, colocataire de Fungirl, qui le découvre avant de s’indigner auprès d’elle, qui lui réplique : « Peter, tu ne rencontreras jamais personne en faisant des falafels toute la journée ». C’est parti… et ça n’a aucune raison de s’arrêter, bien au contraire – on atteindra vite des sommets de drôlerie peu consensuelles.

Fungirl Forever © Elizabeth Pich / Super Loto Éditions

Un exemple ? « Lorsque Fungirl – cette évolution parfaite d’un Gaston Lagaffe à la sauce trash, féministe et queer –rencontre fortuitement Adam, son ancien patron des pompes funèbres, en pleine dépression et aux prises avec une dangereuse mafia de courses de tortues, elle se met en tête de l’aider. Mais est-ce une bonne idée ? » La réponse est oui et non – même si au fond mille fois oui, tant on est reconnaissant envers l’autrice de n’avoir pas ménagé ses forces pour nous transporter au-delà du bon goût, et toujours avec classe (un peu comme chez South Park – on imaginerait volontiers Fungirl en animation 2D).

Bande dessinée, terre de contrastes, et d’incompatibilités, mais où les livres s’enchaînent parfois avec bonheur. Le Piéton de Bordeaux de François Ayroles est un des deux premiers livres d’une collection dirigée par Didier Tronchet chez Glénat qui, comme son nom l’indique, invite à la découverte, ou à la redécouverte, d’une ville « par un dessinateur qui la connaît et qui l’aime. » Il s’agit de « balades personnelles, donc subjectives, nourries d’observation, d’anecdotes et de rencontres. » Ce pourrait être ennuyeux, ou purement informatif, comme le sont trop souvent les bandes dessinées didactiques qui prolifèrent comme de la mauvaise herbe entre les pavés disjoints des villes, et dont on ne sait pas comment rendre compte – même quand le résultat est remarquable (La Révolution des algues, dessiné par Étienne Lécroart, par exemple ; qu’il m’en excuse, mais les mots pour en parler ne me sont pas venus spontanément, peut-être parce qu’il y en avait déjà trop dans l’album). Le Piéton de Bordeaux se lit plaisamment, même si l’on n’a que peu de lien avec cette ville (que je n’ai pour ma part qu’en partie visitée, par deux fois, alors qu’elle était en travaux), l’auteur incitant qui le suit page à page à mettre ses pas dans les siens, accompagné ou non d’un chien beau parleur, et amateur de blagues légères, comme Milou.

Le Piéton de Bordeaux © François Ayroles / Glénat.

Le « piéton de Bordeaux », repérable dans la grande majorité des cases, souvent vu de dos (mais aussi de face ou de profil – et de trois-quarts sur la couverture), ne propose pas une suite de longs travellings graphiques – la quête de rythme, donc de « dialectique du même et du différent » (Pierre Lusson) y étant sensible – et disserte aussi bien doctement qu’avec réserve, ménageant çà et là quelques remarques un peu ironiques mais toujours respectueuses. On sent qu’il cherche à faire passer, un pas après l’autre, ce qui lui tient à cœur : ce qui lui permet d’accorder son rapport au lieu à l’exigence de la commande. Si le dessin oscille entre goût du détail et recherche de synthèse, avec un souci de simplification qui ne fraie jamais du côté du minimalisme radical (comment figurer les nombreuses fenêtres de bâtiments monumentaux sans se lasser, ni épuiser le regard de qui n’a aucune raison de les compter, sinon en recouvrant un certain nombre d’entre elles par une bulle ?), le travail de la couleur tente d’échapper au coloriage, privilégiant parfois la touche au remplissage (c’est évident avec la végétation urbaine). Quoi d’autre ? La tombe de Philippe Sollers, ex-dauphin de François Mauriac, se trouvant à l’île de Ré, on apprécie de découvrir plutôt celles d’anonymes, ou de Flora Tristan, ou encore de précieuses traces du passage du fantôme de Goya, au cimetière de la Chartreuse. À bientôt donc, Bordeaux. Et merci à l’auteur d’Océan Express de nous avoir fait traverser en onze parcours ce très concret labyrinthe de plein air (où, même si on y perçoit vaguement quelques nuages, il ne pleut jamais).

3. En 2015, alors qu’il venait de publier une biographie de Guy Debord chez Flammarion, j’avais convié Jean-Marie Apostolidès, professeur à l’Université de Stanford, à parler simultanément de ce dernier et d’Hergé, dont il était un des meilleurs exégètes, pour les Ateliers de la nuit sur France Culture (l’émission est toujours accessible sur le site de la chaîne). En voici – retranscrits et légèrement contractés – deux fragments : « Tintin, c’est un conformiste, mais aussi un personnage hors-norme, qui participe de ce que j’ai appelé le “mythe du surenfant” qui concerne tous ceux qui veulent se débarrasser de la figure paternelle, comme les soixante-huitards… sauf que Tintin n’est pas transgresseur. » /  / « Tintin c’est une peau, solide comme une armure, dans laquelle Hergé s’est caché pour conquérir celle qu’il aimait et qui ne l’aimait pas. Puis, il a fallu qu’il en sorte, invitant ses lecteurs à s’enfiler [à leur tour] dans la peau de Tintin, non seulement pour le prendre pour modèle, mais aussi, pour s’y intérioriser, dans le but d’avoir un comportement fort, viril, qui va les mener petit à petit vers le monde adulte, tout en restant des enfants. »

Tintin dans tous ses états, recueil posthume de Jean-Marie Apostolidès (1943-2023) aux Impressions nouvelles (où il a déjà publié plusieurs ouvrages absolument remarquables comme Dans la peau de Tintin en 2010), est en deux parties, la première reprenant Hergé et le mythe du surenfant, publié en 2003 par Moulinsart ; la deuxième rassemblant des textes plus brefs, rares ou inédits, témoignant « d’une culture vaste et diverse qui emprunte à l’Histoire comme à l’anthropologie, la psychanalyse et la littérature. » Dans sa préface, Benoît Peeters insiste sur l’importance de ce « mythe du surenfant » forgé par Apostolidès : « Le surenfant n’est ni le superhéros à l’américaine, ni le surhomme nietzschéen, mais une figure réparatrice, liée au déclin du patriarcat. Plus libre qu’un enfant, Tintin a les compétences de l’adulte sans en subir les contraintes. Contournant l’adolescence, il gomme toute sexualité et toute inscription nette dans le genre masculin ou féminin. » Et comme le plus profond c’est la peau, on apprécie que, dans ces textes inédits, l’auteur explore encore plus avant cette question du corps de Tintin ; ou le mystère de la trinité (reporter / marin / savant) qui permet à Hergé de « créer un ensemble permettant au lecteur de regarder le monde à partir de trois points de vue différents et complémentaires ». On y trouve enfin bien d’autres micro-enquêtes, souvent non dépourvues d’humour, comme l’idée d’une rencontre inattendue entre Jacques Legrand, le père de Jo et Zette, et le situationnisme ; ou cette « notice pré-nécrologique » publiée « en guise de postface » où il se portraitise en se mettant dans la peau de tous les personnages d’Hergé (à suivre)

Collectif, Festival du dessin 2026, le catalogue, Éditions Les Cahiers dessinés, avril 2026, 272 pages, 39€
Érik Desmazières, Les Dessins, Éditions Les Cahiers dessinés, avril 2026, 192 pages, 49€
Dominique Hérody, Régime d’averses et d’éclaircies, Le Lézard, mai 2026, 96 pages, 15€
Noyau, La Trajectoire des Pierres lancées, FRMK, février 2026, 232 pages, 26€
Frédéric Coché, infini, FRMK, mars 2026, 64 pages, 24€
Elizabeth Pich, Fungirl Forever, Super Loto Éditions, mars 2026, 320 pages, 34€
François Ayroles, Le Piéton de Bordeaux, Éditions Glénat, 152 pages, 20€
Jean-Marie Apostolidès, Tintin dans tous ses états, Les Impressions nouvelles, mars 2026, 256 pages, 22€