Oui, la chair est triste, et il n’est nul besoin d’avoir lu tous les livres. Cette chair putride – restes d’animaux macérés, mélange de sang séché et d’os broyés – utilisée dans les canons à eaux des CRS pour disperser les manifestants, en France … elle dit quelque chose. Elle annonce, bien au-delà de cet infime exemple, un nouveau temps : celui du « sans limite ». Celui où la brutalité rend fière, où elle peut être assumée avec orgueil, même dans l’abject, même dans l’immonde.

Depuis quelque temps, le terme « post-vérité » est employé pour référer à nombre de postures scandaleuses qui nient les faits et usent d’artifices rhétoriques et émotionnels pour manipuler l’opinion. Le couronnement de cette mouvance « post-vérité » se lirait dans l’élection de Donald Trump dont les mensonges de campagne furent incontestablement innombrables.

Le philosophe, comme Spinoza le reconnaît dans la dernière ligne de L’Éthique, emprunte un chemin rare et difficile qui exige une aptitude du corps tout à fait exceptionnelle. Les philosophes qui suivent cette souplesse ne sont pas légion. On ne mesure pas d’ailleurs leur existence selon leur poids médiatique. Plotin, par exemple, n’interroge jamais les conditions de sa diffusion, ni ne se préoccupe du champ des lecteurs possibles. Il montre dit-on un visage de lépreux. Il est requis par autre chose que plaire : un acte de contemplation qui n’a rien de pédagogique. Prendre de l’importance aux yeux d’un public n’est pas du tout son problème. Il s’agit plus d’un combat en un moment crucial quand il se met à l’épreuve d’une hypostase. Autour de lui, on peut l’applaudir et le suivre, mais ce n’est pas cela l’hypostase. Qu’il en reste quelque part un nom pour recueillir un enseignement, pour mémoriser l’excès, le débordement du corps, ce n’est pas le souci du philosophe. Ce sont plutôt les disciples qui vont coucher sur papier ce parcours de combattant, comme Porphyre, qui va conférer aux textes de Plotin la forme de leur vulgarisation.

La problématique de l’accélération fait aujourd’hui plus que jamais irruption dans la pensée sous toutes ses formes. Le tonitruant philosophe Laurent de Sutter vient de diriger un très bel ouvrage collectif consacré à cette question (Accélération !, PUF, 2016). Des réflexions stimulantes et parfois enthousiasmantes y sont présentées autour du manifeste « accelerate » de Nick Srnicek et Alex Williams qui a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps. Dans ce texte devenu fameux, les deux jeunes chercheurs britanniques déploraient l’obsession de la gauche pour la décroissance négative et prônaient un dépassement du capitalisme par une forme d’emballement.