« Une construction où n’éclate aucun événement spatial n’est pas de l’architecture » avance Benoît Goetz pour venir dire combien, dans La Dislocation, son remarquable essai sur l’intimité traversée par l’architecture et la philosophie, l’architecture ne commence précisément qu’à partir du moment où le bâtiment déployé œuvre au déploiement même de l’espace, à sa visibilité, fracture la ville et le discours sur la ville : fait trou de visible dans le tissu urbain et fait scène dans ce qui demeurait jusqu’ici indifférent à l’œil.

« J’ai une machine pour voir qui s’appelle les yeux, pour entendre les oreilles, pour parler la bouche. Mais j’ai l’impression que c’est des machines séparées. Y’a pas d’unité. On devrait avoir l’impression d’être unique. J’ai l’impression d’être plusieurs » : telles sont, immanquables et tremblantes, les quelques phrases par lesquelles, dans Pierrot le fou de Godard, le personnage de Ferdinand, bientôt Pierrot, est conduit à constater, désabusé et résigné, qu’il ne peut être que le spectateur impuissant de sa propre faillite à être.

« L’écrivain est pénétré de cette vérité que les vrais drames de l’existence qui nous sont destinés, nous n’avons pas le temps de les vivre. C’est cela qui nous fait vieillir » : tels sont les quelques mots aussi vifs que remarquables de Walter Benjamin qui, dans sa puissante lecture de Marcel Proust, installe le romancier d’À la recherche du Temps perdu comme l’homme qui n’est pas encore connu de ses lecteurs, comme l’homme obscur qui se dérobe à la saisie unanime du monde – qui demeure le trou d’œuvre de son œuvre même. Nul doute qu’une telle lecture qui fait de Proust la trouée sensible de la lecture et par laquelle se dit combien Proust n’a pas encore été vécu, laissant ainsi ses lecteurs démesurément vieillis, a su résonner en Nathalie Quintane qui, repartant notamment à son tour de Benjamin, reprend Proust dans son tranchant et puissant Ultra-Proust de Nathalie Quintane qui vient de paraître à La Fabrique.

Après le remarquable Tip Top où, suite au meurtre d’un indic, la police des polices matait et tapait, Serge Bozon retrouve Isabelle Huppert pour Madame Hyde, son puissant nouveau film qui offre sans doute l’un de ses meilleurs rôles à l’actrice. Elle y interprète en effet la fragile et effacée madame Géquil, enseignante dans un lycée technologique, qui peine à tenir sa classe mais qui, un jour, frappée par la foudre, va devenir l’inquiétante et électrisante madame Hyde. Fable sociale et politique, où la comédie disjoncte en permanence avec un certain fantastique, Madame Hyde se révèle un grand film sur l’éducation, le désir d’enseigner et la possibilité de transmettre des idées en un éclair. C’est à l’occasion de sa sortie demain sur les écrans et dans un contexte où les violentes réformes de l’éducation ne cessent de s’enchaîner que Diacritik est allé à la rencontre de Serge Bozon le temps d’un grand entretien pour évoquer Madame Hyde, sans conteste l’un des films de l’année.

Philippe Beck

L’année 2018 s’est ouverte avec la parution de l’un des plus beaux recueils de poèmes de Philippe Beck, Dictées publié chez Flammarion dans la collection “poésie” d’Yves di Manno. Si, depuis Garde-manche hypocrite jusqu’à Opéradiques en passant par Chants populaires, la correspondance de la poésie avec les arts a toujours tenu chez Beck une place reine, jamais peut-être la musique, jouée au piano, n’avait-elle aussi étroitement dialogué que dans Dictées où, vers après vers, résonnent Bach, Scarlatti et La Fontaine. Diacritik a rencontré Philippe Beck le temps d’un grand entretien pour évoquer avec le poète ce nouveau et puissant recueil où la musique ne cesse plus de dicter des poèmes.

Jacques Rancière fait cette année l’ouverture des Enjeux contemporains

Peut-être, plus que tout homme, le poète est-il par nature un animal politique. Telle serait, aussi paradoxale que provocatrice, l’affirmation qui viendrait traverser les premières demi-journées de mercredi et jeudi de cette 11e éditions des Enjeux du Contemporain portant sur les droits de cité et dont Diacritik est cette année le partenaire. Pour venir poser cette ardente interrogation mais aussi bien en débattre que la construire, la soirée d’ouverture de mercredi à Beaubourg propose tout d’abord les interventions inaugurales de Jacques Rancière et de Mathias Enard. La matinée de jeudi se propose, quant à elle, de convier, à l’Université Paris Nanterre, Pierre Judet de La Combe, Dominique Viart, Claude Eveno, Jean-Pierre Le Dantec, Michel Deguy et enfin Jean-Claude Pinson. À l’heure des mutations urbaines et sociales, qu’en est-il de la cité démocratique qui nous échoit ?