Anne F. Garréta : Harlem et vanités (DJ – Portrait de l’artiste en animale nocturne)

©Arnold Jaeger Werner/WikiCommons

Anne F. Garréta publie peu, et chaque livre est « autre ». À chaque fois, c’est comme si l’auteure cherchait un nouveau point d’où repartir à neuf.

Elle ne capitalise pas en écriture et ce n’est pas une position courante. C’est pourquoi il est intéressant d’aller voir et, pour le lecteur, de lui devoir la pareille de cette générosité.

DJ – Portrait de l’artiste en animale nocturne a paru début 2026. La structure du livre oscille entre le récit et l’essai, les chapitres thématiques alternant avec une manière de s’en remettre au mouvement du souvenir. Comme son titre le suggère, il s’agit d’un texte complexe, traversé par différents enjeux, au moins trois : d’abord le portrait de l’artiste, autoportrait donc ; ensuite la nuit, le mix comme interprétation, comme « vocation globale » ; enfin, le procès d’écriture lui-même, où le livre est son propre objet. Trois entrées : le portrait, la nuit, l’écriture. Si on s’amusait avec un corpus dont on ne peut pas ne pas penser que l’auteure le contourne quand elle l’ignore, on dirait : Imaginaire du portrait, Symbolique du mix, Réel de l’adresse.

1.

L’homosexualité féminine est aujourd’hui le lieu d’un renouvellement de la figure historique de l’intellectuel. Il y a, depuis une dizaine d’années, au croisement des luttes sociales, du réassort du féminisme, des effets de MeToo et de la question du trauma, une prise de parole renouvelée qui amène au-devant de la scène des femmes, lesbiennes, qui font œuvres et politique de leurs subjectivités (quel que soit leur sexe d’arrivée) : Paul B. Preciado, Virginie Despentes, Constance Debré, Juliet Drouar, Fatima Daas, mais aussi Rébecca Chaillon, Adèle Haenel, Rebeka Warrior, etc. La relecture de Monique Wittig est à verser au crédit de ce moment, celui de la vigueur de l’intellectuel en lesbienne. Distinguons cette visibilité de celle que problématisait par exemple Léo Bersani concernant les gays américains des années 1990, visibilité par l’État et les politiques de discrimination positive. Ici, il s’agit d’une autre modalité d’occupation de l’espace public. (Toutes les lesbiennes ne font pas destin de leur choix de vie, l’actuelle présidente de l’extrême-droite allemande serait presque là pour le rappeler, et surtout pour nous garder de tout essentialisme sexuel).

Anne Garréta n’appartient à ce moment contemporain que par entrainement, ou gravitation. Elle s’y tient tout au bord – en retrait générationnellement, proche par les sociabilités, mais à part dans le fond. Car son travail ressortit à une autre histoire de l’homosexualité féminine, celle dont le fil plus ancien remonte à Sappho qui fait du désir des femmes le lieu intensif, sinon absolu, d’un dire de l’amour. Sphinx, son premier livre, en est une contribution qui fit date, en 1986. Quarante ans plus tard, DJ se donne à lire comme son remake mélancolique, plutôt dans sa dimension de donjuanisme – la collection était déjà au principe de l’écriture de Pas un jour (2002) : « Tu les prendras, jour après jour, dans l’ordre où elles te reviendront en mémoire. » On trouve aujourd’hui chez Constance Debré une actualisation trash du Don Juan lesbien, Garréta se situant à un autre endroit, plus raffiné, qui frayerait avec une sorte de courtoisie. Son appartenance à l’Oulipo et son travail avec Roubaud pourraient en être de discrets échos (Éros mélancolique, 2009).

2.

C’est dans ce paysage (la littérature ordonnée par les femmes), et avec ce matériau transversal (le dire de l’amour), que Garréta pose sa question. Au moment où le mot d’ordre littéraire semble être de s’écraser dans le discours de son moi, le plus souvent à l’occasion ou au prétexte du trauma, il faut reconnaître à l’auteure la tenue d’une visée autre, moins courante. Il s’agirait ici au contraire de chercher, précisément, à échapper à soi-même. « Échapper à la classe, au bureau. Échapper à ma classe, sortir de mon état, de mon milieu, pour plonger dans cet étrange milieu, le milieu de la nuit, le milieu des femmes. » On prendra garde à ne pas confondre cet idéal de désidentification et de solution de soi avec le projet d’Édouard Louis par exemple, qui pareillement cherche à sortir d’un état mais pour se précipiter dans un autre, tout à fait identifié.

Le livre s’ouvre sur la réussite de l’auteure à l’École Normale Supérieure en 1982 et sur le vœu immédiat d’en pouvoir sortir : « Tous vont également, baudruches et naufragés, jusqu’à la tombe, infectant les moindres organes de la République de leur morgue coruscante, de leur ressentiment inoxydable. (…) J’aurais pu demeurer ainsi, éternellement, rat de bibliothèque, bête à concours, bohème prudente et intermittente, animal de plume et parisienne, sans écart, sans dérapage majeur, sans le clinamen qui fit de moi an accidental DJ. Qui sait ? J’aurais bien pu finir énarque… ». D’emblée l’enjeu est nommé, du point de départ et de son horizon – et le meilleur du livre se tiendra dans l’écart entre la récusation programmée et l’échappée belle, entre la déclaration et l’acte. De fait, Garréta a débuté très fort : Sphinx, premier roman chez Grasset et succès, dans la foulée de Normale Sup. On comprend l’urgence à sortir de soi, pas seulement quelles qu’en soient les identifications, mais de ces étiquettes-là en particulier, de leur menace de clôture, de l’effet de gel de leur brio. Faire sécession recouvre ici un enjeu de vie et d’écriture. Mais qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce à écrire ?

Le Book Club, France Culture, 9 mars 2026 : « J’ai une couverture sociale derrière laquelle je me cache (…), ce sont des raisons sociales, mais écrivain ce n’est pas une raison sociale, ce n’est pas raisonnable et ce n’est pas sociable. » Si écrivain n’est pas une raison sociale, en revanche homme de lettres si, en France plus que nulle part ailleurs, et le livre sera pris continûment dans l’oscillation entre ces deux pôles. Bien sûr, l’autoportrait déploie toute la rhétorique obligée du minoritaire : l’aristocratie perdue du DJ authentique, la sexualité affranchie des normes, hétéro et conjugale, l’écrivain hors les clous et sa pose misanthrope. Bien sûr, le chic vieille France et la virtuosité de la syntaxe sont autant de distances à soi-même, mais, trop souvent, le jeu avec la langue correspond juste à la distance de recul nécessaire pour que l’auteur se voie en pied. Car la mise en abîme de l’écriture ne se départit jamais d’une dimension de mise en scène de l’Écrivain.

Le livre est plein de coquetteries, de rodomontades – index, mots étrangers, citations en tous genres. Il y a une sorte de pompe ironique qui essaye sans cesse de déjouer le malaise de la posture mais qui ne l’efface pas. Les photographies du livre, commandées par le principe de la collection au Mercure de France, « Traits et portraits », accentuent cette dimension spéculaire : images du bureau, image au bureau, collection de stylos, carnets de notes avec l’écriture manuscrite. Le principe du livre renforce cet effet : il est fondé sur une structure de loop, sur une boucle : il reprend le premier roman, qui était lui-même récit de jeunesse de l’auteure. Celle-ci revient à la fois sur sa vie et sur le récit qu’elle en fit. Cependant l’arrière-plan de ce retour sur soi a connu, entre temps, un double déplacement : de sa position sociale d’écrivain et du contexte où elle inscrit sa parole en tant que femme.

Si Garréta ne capitalise pas en écriture, DJ arrive au moment où l’élan de la scène néo-lesbienne contemporaine est à même de soutenir cette boucle comme un retour en majesté. Le texte construit une position d’autorité à même la langue, qui avait sa valeur bravache et sa fonction paradoxalement rebelle dans le contexte d’un premier livre à vingt ans mais qui, quarante ans plus tard, comme universitaire, armée de ses « raisons sociales », depuis ce fond d’écran où elle inscrit sa notoriété renouvelée, pour plaisante qu’elle semble être et malgré les dénégations, ne saurait se targuer d’autant de panache qu’elle voudrait qu’on le croie. « Si on m’avait dit, alors que je dansais sous la voûte étoilée du Saint, dans l’abîme de basses profondes du Paradise Garage, dans l’abside néogothique du Limelight, dans la caverne du Metropol que je finirais par passer ma vie avec femme, enfants, chien, two-car garage au fond d’une banlieue friquée, bucolique et inculte de la capitale de l’Empire, j’aurais hurlé de rire. » La pose du chef de famille, avec décapotable et pavillon de chasse, n’est pas sans une dimension de mascarade : je l’ai toujours eu, la preuve, je l’ai de surcroît, je pourrais m’en passer.

3.

Le DJ compose le set musical d’une soirée en boîte, c’est-à-dire le mix, qui est présenté ici comme la formation réelle de l’auteure, l’opérateur de sa mue. De 1982 à 1983, Garréta a été « disquaire » au Katmandou, rue du Vieux Colombier, à Paris. Elle y voit le point de bascule qui a autorisé toute sa vie. DJ se veut donc l’hommage de la littérature à un segment de la culture, sinon populaire, du moins non-artistique. Triple cadeau que le livre parcourt en zigzag : le mix comme histoire, comme art poétique, comme théorie. Il est rare qu’un livre ait une B.O., et il est heureux de pouvoir l’écouter en cherchant les morceaux un à un, au fil de la lecture.

Histoire. Marie Richeux a raison, il y a dans le livre une archive : la photographie des « night-clubs » parisiens gays et lesbiens des années 1980, avec une galerie de portraits, des scènes, une géographie urbaine, des chronologies de lieux. Ces lieux où le choix sexuel coupe dans le social de façon transversale, concentrant dans un même endroit la plus grande hétérogénéité possible. Le monde des femmes étant peut-être plus apte encore que celui des hommes à ce brassage maximal, car leurs lieux sont moins nombreux.

Art poétique. Le mix est l’occasion d’une interrogation sur ce qui fait événement dans l’écriture, puisque c’est la question que porte le livre. « Je me relis distraitement tout en observant un entraînement de baseball. Il me faut tout traîner, tout garder, les errances et les vides, et accepter d’en faire un livre inachevé. (…) Le contraire du chef-d’œuvre à quoi je m’efforce indécrottablement – et manque. Il devrait avoir la structure du breakbeat» Le livre en effet est écrit comme un mix, en quoi il conserve peut-être un lien de pensée avec l’Oulipo : Garréta joue ses idées et ses phrases comme des galettes, avec vitesse et désinvolture. À partir de son expérience des platines, elle esquisse une théorie de « l’inadvertent », définition de l’événement au regard duquel tout est faute de mieux – le savoir, la critique, la déploration, « la leçon ». Pour son grattage de la langue, son scratch avec la matérialité du signifiant, son travail du rythme et son flirt avec le populaire, on pourra plutôt penser à Dans l’béton (2017), où le « style » a approché par anticipation cet idéal du mix que Garréta pose ici comme pierre de touche de l’écriture.

Théorie. Le mix est un enfant du cut-up dada. Il serait l’équivalent pour le contemporain de ce que le roman fut à la modernité. Ce sont là des bribes de théorie auxquelles l’auteure n’accorde, finalement, que peu de sérieux. On ne se départit toujours pas d’un effet de passe-temps où rôde bien entendu la plus grande tristesse.

4.

Sphinx était le livre d’une bascule, DJ lui fait retour et révérence, c’est à plus d’un titre un livre du deuil. Car avec la découverte du travail du mixage et du monde de la nuit, le Katmandou est le lieu d’une rencontre, avec une femme, Andréa. « Ce corpus musical, c’est ce qui me reste d’elle, de mon apprentissage de DJ auprès d’elle, et d’avoir dansé avec elle de boîte en boîte, de nuit en nuit. Lorsque j’en joue des morceaux, lorsque j’en écoute et réécoute, lorsque j’en drague d’inconnus encore la nuit en ligne sur mon ordinateur, je joue, j’entends, je danse in memoriam. »

Sphinx suivait une trame chronologique qui allait de Paris à New York, avec une transformation sensible de l’écriture, d’une aisance formelle, d’une mise en scène de l’auteur, à une exposition plus indéterminée d’elle-même, qui faisait la profondeur réelle du livre, un moment où le sol se dérobait. DJ est construit selon la même structure et connaît la même évolution, du bien écrire à l’écriture, de l’essai ordonné à la mémoire involontaire. DJ traverse différents espaces : le Paris lesbien du début des années 1980, la New York noire et misérable, enfin un pavillon dans le Michigan où le livre a été écrit et où se rembobine le fil qui l’a précédé. « Ainsi je dors depuis des années, à mon quasi-insu (mais qu’est-ce donc, foutredieu, qu’un quasi-insu ?) sur la bande-son de mes nuits anciennes. » Laissons-lui sa question. Le meilleur du livre correspond au moment où quelque chose s’impose à l’auteure, comme un soulagement d’elle-même. Le nom métonymique de ce désenclavement est Harlem, lieu des êtres aimés. Andréa y était née et Anne et Andréa y vivront de 1983 à 1985. Une Anna s’y trouvera plus tard, écho à rebours à l’A. de Sphinx. « J’hésite entre mémoire et histoire, mémorial et essai et ne me résous à rien de définitif. Un tombeau, ou alors comme tant de tombeaux, un mausolée. Car les corps ont disparu. »

DJ est ainsi un livre sur la ville. « Ma vie errante » : Paris, New York, et, en arrière-plan, Berlin et Rome. Paris est toujours perçue à travers le filtre d’une pose tandis que New York est telle que le sujet est happé hors de lui-même. Le chapitre sur New York est l’un des plus intenses, notamment le portrait du Meatpacking District par le traitement des déchets des abattoirs, dans le froid du premier hiver. L’écriture est tordue par la ville, par son objet même, et l’ouverture au ghetto et à la famille d’Andréa vient déchirer le voile, assez épais, de la bourgeoisie éduquée qui corsette l’écriture, même dans les échappatoires qu’elle tente de s’offrir. La manière qu’a l’auteure de sortir du rang reste déterminée par les coordonnées du rang sauf à l’endroit de cette femme qui fait entrer Harlem dans le texte. Subitement tout est plus intéressant que soi, et le lecteur ne s’éprouve plus comme lecteur de la même manière. C’est le moment du livre où l’auteure ne cherche plus à tromper l’ennui, où il semble qu’elle oublie enfin qu’elle écrit. Survient alors incidemment ce constat, non symétrique entre soi et le monde, où le regard est renversé et désaxé : « Je n’avais jamais avant New York réalisé à quel point j’étais blanche. » Andréa est le point d’une hétérogénéité radicale qui ouvre le tout et sa clôture.

Une fois New York quittée, se reforme « le discours ». On comprend que c’est l’inclusion réciproque de cette femme et de la nuit qui a lesté de son enjeu de destin la rencontre de ces deux êtres, au-delà des sexes, et de l’amour. Plus exactement, et c’est ce que propose in fine le livre, il y a là une définition de l’amour comme nom d’une question de l’être, ce que d’aucuns se choisissent pour vivre. Le titre : DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, triangule donc trois dimensions qui ne coïncident pas : être DJ relie la nuit, les femmes et le portrait, mais ce qui conditionne l’écriture véritable s’arrache à l’autoportrait. L’animale surgit hors du portrait de soi.

Il n’y a pas que la construction du retour à Sphinx qui donne à DJ sa couleur crépusculaire. Il y a dans ce livre quelque chose du dernier tour. « Mes années d’apprentissage sont quasiment à la même distance de moi aujourd’hui que l’était l’armistice du 11 novembre 1918 de ma naissance. » Le portrait d’un soldat surplombe le lit d’enfant de l’auteure dans la maison familiale, celui d’un frère du grand-père mort à la guerre, parrainage qui ferme le livre avec les massacres de la Première guerre mondiale, sur lesquels se détache, comme flottant mais redoublé, le corps d’Andréa, décédée du sida. Les lesbiennes sont au bord de l’épidémie du sida, comme sœurs, amies ou mères – la mort travaille autrement leur histoire. Si une maladie percute leurs vies – en dépit du livre magnifique Ce que le sida m’a fait, d’Elisabeth Lebovici (2021) –, ce n’est pas immédiatement le sida, pensons par exemple au livre récent de Rebeka Warrior (Toutes les vies, 2025). La mélancolie du livre est ainsi étrangement enserrée, fleuve sans nom entre deux rives hétérogènes, le sida et la guerre.

5.

Pour finir, posons une question qui touche à cette idée de mélancolie. De quelle perte s’agit-il ? Nostalgie des années passées assurément, que les deuils rendent plus coupante, cette douleur qui pour inévitable et commune n’en est pas moins poignante. Elle tapisse tout le livre. Perte d’une totalité ? Celle-ci est plus spécifique mais plus historicisable et comme datée, là où la nostalgie l’est moins. Le fantasme d’une photographie intégrale du souvenir, sans reste, comme sans sujet qui la regarderait, semble emporter une naïveté qui est au revers de cette écriture trop souvent trop à l’aise. Le texte porte la trace ambivalente d’une « libido sciendi » : son renoncement partiel laisse une ironie, une posture de non-dupe insatisfaisante, et pour l’auteure d’abord ; lorsqu’à d’autres moments apparait la reconnaissance du savoir comme idéal perdu qui ouvre à un autre rapport à l’écriture, en suspens de ses espaces, toujours à venir.

Anne F. Garréta, DJ – Portrait de l’artiste en animale nocturne, éditions Mercure de France, mars 2026, 256 pages, 23,50€.