Les frères Lehman de Stefano Massini, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, est un livre exceptionnel. On hésitait, chroniquant pour Diacritik cette épopée inventive et contemporaine à qualifier ce texte de roman, genre qui réduit sa forme. Voilà le livre couronné par le prix Médicis… Essai aujourd’hui (et ce n’est pas la première fois que le jury du Médicis fait un tel pied de nez aux genres). C’est dire si Les Frères Lehman échappe, et c’est tant mieux, à tout horizon générique, horizon au sens étymologique de délimitation des saisons (horizein).

Hannah Arendt, analysant la Condition de l’homme moderne l’écrivait : les marchandises ont supplanté les paroles, la bourse a détrôné l’agora, le marché est devenu le lien du collectif. La destinée des Frères Lehman, telle que Stefano Massini en retrace l’épopée, en est l’illustration parfaite, du départ de Bavière d’Heyum Lehmann (avec deux n), le 11 septembre 1844 à la faillite aux répercussions planétaires de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008 : à travers l’histoire d’une dynastie c’est toute l’Amérique dans sa grandeur et ses décadences que saisit l’auteur italien, en une fresque singulière et sidérante.

Jeffrey Eugenides publie peu : trois romans à ce jour, un par décennie (Virgin Suicides en 1993, Middlesex en 2002, Le Roman du mariage en 2011) et un recueil de nouvelles, Des raisons de se plaindre, véritable mosaïque de son œuvre, qui vient de paraître aux éditions de L’Olivier dans une traduction d’Olivier Deparis. L’occasion de le rencontrer à Paris, le 21 septembre dernier, pour évoquer ces nouvelles en particulier, la littérature en général et l’Amérique cette « expérience ».

Philippe Rahmy, c’était – j’aimerais tant pouvoir continuer à écrire « c’est », et peut-être devrais-je le faire, adoptant sa façon à lui de rester libre, en refusant « de contempler la réalité en face » (Pardon pour l’Amérique, p. 83) – un regard qui sondait jusqu’au tréfonds de votre abîme pour y cueillir vos débris d’étoiles, qui les ramenait à la surface, et qui riait avec vous en comparant leur état piteux avec celui de ses propres bribes (« les petites choses. Jamais de larmes, jamais de cris », p. 43).

La série développée pour Hulu et disponible sur Amazon Prime n’est pas exempte de reproches ni de défauts mais force est de reconnaître que The Looming Tower (la tour qui se dessine au loin) possède des qualités indéniables au premier rang desquelles on trouvera une réécriture de l’histoire récente, une analyse à charge des méthodes du renseignement américain alors en vigueur et les conséquences funestes que l’on connaît.

Le journaliste américain David Grann a placé un épisode oublié de l’Histoire des États-Unis au centre de son enquête, La Note américaine : la manière dont une tribu amérindienne, les Osages, a été déportée sur une terre stérile qui s’est révélée être le plus important gisement de pétrole du pays. La richesse des Osages est sans doute le mobile d’une série de meurtres, longtemps inexpliqués, dont David Grann démêle l’écheveau. L’ensemble de son enquête apparaît ainsi comme métonymique du rapport des États-Unis aux Native Americans, ce « péché originel sur lequel le pays était né ».

Le recueil de neuf courts essais de Brit Bennett, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, part d’un constat qui pourrait sembler plein d’espoir : sans doute la jeune romancière, née en 1990, est-elle la première femme noire de sa famille à être entourée « d’autant de Blancs gentils ». Mais ce recul apparent du racisme n’est-il pas une forme « d’autoglorification » ? « Quel privilège que d’essayer que de paraître bon, alors que nous autres, nous voulons paraître dignes de vivre ».

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eut-être Paul Auster, imaginant Ferguson, s’est-il souvenu de Rimbaud : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », tant ce délire pourrait être le creuset romanesque de 4321 et de son personnage central démultiplié. Ferguson est d’ailleurs moins un personnage qu’une figure, surface de projection comme mise à distance de son auteur, un moteur fictionnel comme une interrogation de ce qui pourrait fonder une identité américaine comme notre rapport au réel.

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« Il a disparu. Qui a disparu ? Quoi ? »

« L’omission, un nom, un nom, un manquant, voilà le statut qu’il souhaite qu’on lui accorde » écrit le traducteur à propos de P, l’inconnue, au sens mathématique, de La Dissipation, premier roman de Nicolas Richard, par ailleurs traducteur — et parmi les livres dont il a écrit le texte français, Inherent Vice (2009, Vice Caché, 2010) et Bleeding Edge (2013, Fonds perdus, 2014).
Pourtant rien n’est aussi simple : Nicolas Richard ne se cache pas entièrement derrière le personnage de traducteur de La Dissipation et Pynchon n’est pas la simple résolution de l’initiale P qui vaut aussi pour Perec, parmi d’autres images dans le tapis de ce roman aussi brillant qu’il est ludique.

L’enquête menée par Jean-Baptiste Malet sur « l’histoire méconnue d’une marchandise universelle », la tomate d’industrie, est double : elle est celle publiée en 2017 chez Fayard, L’Empire de l’or rouge, celle d’un documentaire, avec Xavier Deleu, diffusé ce soir sur France 2 à 22 h 50.
Et l’un comme l’autre donnent à comprendre ce qui se cache derrière les appétissantes boîtes de sauces et autres ketchups de nos placards, en quoi la tomate est le concentré de nos systèmes économiques et sa couleur rouge celle du sang de centaines de milliers de travailleurs exploités, voire esclavagisés, de par le monde.

« Révélation », « phénomène » : les termes les plus élogieux ont accompagné dans la presse la publication du premier roman d’Aura Xilonen, El Universal saluant par exemple sa « langue originale et éblouissante ».
Ces soudains emballements médiatiques peuvent souvent sembler excessifs, ils disent pourtant parfois une réelle découverte, une stupeur quand une voix se fait jour : c’est le cas avec Gabacho, qui sort en poche chez Liana Levi dans une traduction stupéfiante de Julia Chardavoine.

Inside the Trump White House, Fire and Fury. « Le feu et la fureur », que Donald Trump a promis à la Corée du Nord et à son dictateur Kim Jong-un, dans un de ses tweets aussi innombrables qu’ineptes. Si le titre de l’ouvrage de Michael Wolff fait référence aux menaces du 45ème président des États-Unis, il ne manque pas d’évoquer The Sound and the Fury de William Faulkner. Si l’intention de Michael Wolff était bien évidemment ironique puisqu’il s’agissait de démontrer que le feu et la fureur promis à l’extérieur règnent en maître à l’intérieur de la Maison Blanche, la comparaison s’arrêtera là. Parce que dans l’esprit de Trump d’une part, le fire est celui de la destruction par l’arme nucléaire, et que d’autre part, la seule analogie possible avec le pitoyable POTUS en exercice, c’est Benji, l’attardé mental Benjamin, un des personnages centraux du chef-d’oeuvre de Faulkner.

3 Billboards

C’est une tragédie banale dans un monde violent : une ado sort le soir, elle ne reviendra pas. On retrouvera son corps calciné, 3 Billboards commence alors que tout est terminé : le meurtre, la maladie aussi, tout est joué, reste le deuil et la douleur.
Bruce Springsteen aurait pu chanter cette histoire, comme Martin McDonagh il n’aurait pas raconté la tragédie, mais l’après : le quotidien de ceux qui restent : une mère qui ne s’en remettra jamais et qui n’a plus que la vengeance, le shérif de ce bled perdu, incapable de résoudre l’enquête et devant faire face à son propre drame. Comme le Boss encore, McDonagh pose sur ces personnages un regard lucide mais sans la moindre condescendance. Il fait un film sur les oubliés de l’Amérique, sur ces péquenauds perdus au fin fond d’un pays qui les ignore. L’Amérique qui a voté Trump ressemble au reste du monde : ni héros, ni salauds. Juste des gens qui doivent composer avec le quotidien et tentent de s’en sortir du mieux possible, une certaine idée du rêve américain. 3 Billboards ou le tragique et l’absurde dans un monde imprévisible, infernal et grotesque.

Comme l’annonce son titre, c’est un Bloody Miami qui est le cadre et personnage principal du roman de Tom Wolfe. Bloody Miami (Back to Blood en vo), non au sens d’une ville violente et sanguinaire mais d’un lieu qui tente de faire cohabiter des vagues d’immigrations successives. « Il n’est pas question d’hémoglobine, mais de lignées », déclare Wolfe, de « sang qui coule dans nos veines ». Le roman est une plongée dans la ville, Tom Wolfe prend son pouls et calque sur lui le rythme du récit.