Il y a beaucoup de choses

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Il y a beaucoup de choses en ce moment, des choses superposées, en parallèle, des choses qui se croisent ou se percutent, explosent. Il y a les 130, l’écrasante actualité des 130, ceux qui ne passent pas, ne peuvent pas, ne doivent pas passer. Au courrier de ce matin, une lettre : Les familles D- D- H. ont l’immense tristesse de vous faire part du décès de JD, M-A.D. et TH, survenus lors des évènements tragiques du 13 novembre 2015 à Paris. Une cérémonie religieuse commune aura lieu le lundi 30 novembre 2015 à 10h30 en l’Église Saint-Germain-des-Près, Paris, 6ème. M-A.D. et T.H seront inhumés le lundi 30 novembre 2015 à 15h30 au cimetière du Montparnasse, Paris 14ème. J.D, son urne cinéraire sera inhumée le lendemain mardi 1er décembre 2015 à 10h30 au cimetière du Montparnasse, Paris 14ème. L’amour et l’âme ne meurent jamais, enlevons la haine de nos cœurs. M-A.D. était la fille d’une amie.

Capture d’écran 2015-11-27 à 15.26.47Il y a l’immense papier de Johan Faerber, L’Arrière-pensée de la littérature, une critique, un petit essai qui hésite entre espoir et désespoir, une oraison funèbre à la Bossuet. Un appel au secours ? Au début je n’ai pas envie d’être d’accord, et puis je suis impressionné par la solidité de la culture de Johan, la profondeur de sa réflexion, et puis je suis convaincu, emporté. Très tôt dans ma vie il a été trop tard, c’est bien ça la phrase de Duras dans L’Amant ? Dans ces cas-là, quand il est déjà trop tard à peine au commencement de la vie, quand on est comme Marcel qui ne savait pas vraiment être là, pas vraiment dans le bal puisque déjà il regardait écrivait le bal, déjà extérieur à celui-ci, hors de la vie dans la vie. Quand on est dans cette absence-là, aux choses et aux êtres, comme de force dédoublé, ou pathologiquement dédoublé, je ne sais, comme perpétuellement en train de mourir à soi-même, marchant hésitant sur les ruines ou sur les braises, il ne reste – je crois – que la folie, la mort la vraie celle du corps, ou l’écrire. Je dis bien l’écrire, pas l’écriture. L’écrire est un acte, comme on dit acte sexuel, l’écriture est un miroir.

Capture d’écran 2015-11-27 à 15.35.44Il y a ce bras d’honneur que j’ai fait avant-hier, jouant les Cyrano parce que le panache est aussi la seule richesse des pauvres, j’ai écrit aux Éditions Gallimard pour leur annoncer que je les quittais, malheureux chez eux, des semaines je ne me sentais pas bien, pas respecté, I’m leaving, living, j’ai fait cela sans avoir pris la peine de trouver un autre éditeur, saut dans le vide, saut de l’ange ou du petit démon autodestructeur. Il y a ceux qui me trouvent courageux, qui approuvent et disent bravo, David a dit merde à Goliath, applaudissements, il y a les autres qui s’inquiètent ou qui s’alarment. Cette amie par exemple qui me demande de réfléchir sérieusement à mon côté Alceste spectaculaire, pourquoi ai-je besoin de jouer les héros en me mettant en danger, à mon possible propre détriment, en faisant peur à tout le monde par la même occasion ? Je ne sais pas, je n’ai pas envie d’analyser décortiquer tout ce que je fais tandis que je le fais. Je ne sais pas. J’avais un père ouvrier peintre en bâtiment, un père qui eut toute sa vie un patron tortionnaire, je voyais mon père serrer les dents, pour nous, ma sœur et moi, ne jamais se plaindre, pour ne pas perdre l’emploi et le salaire. Toute mon enfance je l’ai vu courber l’échine, bête de somme, repeindre les murs, les blanchir, c’est terrible à dire et ça me fait encore mal, bête-de-somme. Peindre en blanc les surfaces intérieures et extérieures, par tous les temps ? Eh bien moi je ferai le contraire ! Je noircirai les pages blanches. Le contraire de mon père, son contraire pour lui, le venger. Venger sa race comme dirait Annie Ernaux. C’est toujours la même histoire.

Capture d’écran 2015-11-27 à 15.36.36Il y a mon ventre en ce moment qui se tort, me fait mal, surtout le soir et le matin tôt quand je me lève. Tu me tues tu me fais du bien, il y a mon ventre et ma gorge qui se nouent quand je pense à Nicolas, sa douceur, Nicolas, sa vitalité, sa fougue, ses yeux bleus, ses yeux bleus. Fou de Nicolas comme l’autre était Fou de Vincent ? Peut-être bien, peut-être que je ne vis qu’en littérature. Mais il y a aussi que le corps de Nicolas et le mien s’emboîtent si parfaitement, il y a que j’ai envie de manger la peau de Nicolas, que je la mange et que je ne suis jamais rassasié, que je ne m’endors qu’épuisé d’avoir mangé. Guibert, Proust, Duras, Dustan : mes quatre points cardinaux. De l’autre côté il y a cette fille qui me sauve la vie, cette fille qui m’héberge depuis deux mois, sans elle je serais à la rue, encore, cette fille avec qui je dors, dans le même lit, et c’est parfois troublant. Je n’aime pas les femmes, pédé que je suis, je les aime de tout mon cœur à défaut de mon corps, à chaque fois que j’ai été au bord du précipice c’est une femme qui m’a tendu la main, jamais un homme, jamais. Je crois.

Il y a ce film que je veux faire, que j’ai déjà fait mais que je veux refaire, autrement. C’est un film, ça va être un film, ce serait un film, lol. Titre : Ravissement, entendez rapt bien sûr, entendez ravin, ravi, entendez ce que vous voulez. Le sujet du film c’est le mystère d’une femme inaccessible, Lol V. Stein, une femme qui s’est perdue très loin, qui s’est absentée, à elle-même aussi bien, qui s’est annihilée. Un film sur l’abolition d’une personne, cette femme qui échappe sans cesse, à tout le monde, au lecteur, au spectateur, et même à son auteur.

Lol a assisté à la chose aussi complètement qu’il est possible, jusqu’à se perdre de vue elle-même.

Capture d’écran 2015-11-27 à 15.34.56Au début je ne voyais qu’une actrice pour jouer Lola Valérie Stein, je ne voyais que Marilyn Monroe, celle en noir et blanc des Désaxés. Celle qui n’a pas d’âge et qui les a tous, celle qui chavire, qui crie dans les déserts, petite fille qui pleure, hystérique, petite pute qui se donne, se livre, s’abandonne, danse autour des arbres noirs, dans la nuit. Je ne voyais que le visage de Monroe et je n’entendais que la voix de Patrice Chéreau, l’immense présence de Patrice. Monroe était morte, j’ai donc fait un montage. J’ai appelé la Warner, je suis passé de service en service, je voulais les droits, une dame a fini par me dire : Mais voyons, monsieur, c’est une petite vidéo que vous voulez fabriquer, vous n’allez pas la vendre ? Nous allons donc faire comme si je n’avais rien entendu et on ne va pas déranger les ayants-droit de Ford pour ça, d’accord ? Oui, madame, d’accord. Patrice était vivant, je lui ai demandé de me lire l’avant dernier chapitre du roman. Il l’a fait pour me faire plaisir, mais il l’a fait comme il faisait tout ce qu’il faisait, de son mieux, avec sérieux, totalement engagé. Mais c’était amusant car c’était vraiment pas sa came, Lol V. Stein, Je n’y comprends rien qu’il me disait, tu y comprends quelque chose, toi ? On riait. Puis il rouspétait : S. Thala, T. Beach, comme c’est ridicule ! Comment prononcer ça, tu le sais, toi ? On riait de plus belle. Je me rends compte qu’on riait beaucoup avec Patrice, c’est peut-être cela que j’aimais le plus.

Capture d’écran 2015-11-27 à 15.39.40Il y a donc cette vidéo en noir et blanc, mon meilleur ami Emmanuel Lagarrigue m’a aidé pour le montage images et son, sans Emmanuel je n’aurais pu faire le petit film. Alors voilà, avec cette Lola Valérie Stein Monroe Chéreau, j’avais posé ma petite pierre sur le grand Stein, je pouvais passer à autre chose, et le fait est que je suis passé à autre chose, j’ai oublié Le Ravissement. Mais le livre est revenu, pareil, comme un boomerang, toujours aussi neuf et opaque, toujours aussi magnétique, comme un désir flouté, sans visage. Alors j’ai continué à l’aveugle, j’ai cherché, partout, je voulais voir Lol V. Stein, la rencontrer, lui parler, la toucher. Comment toucher un gouffre ? J’ai été loin, aussi loin que j’ai pu, aux portes du suicide réussi, puis les asiles, les maisons de repos, cliniques. Souvent dans ces endroits où le temps ne passe plus mais coagule, j’ai cru voir Lol V. Stein, elle changeait d’habits ou de couleur de peau, elle changeait d’âge, imagesde voix, de blessures mais c’était elle, fugace, toujours prête à s’en aller. Du temps est passé, quelques cheveux sur ma tête ont blanchi puis je ne sais pas comment mais j’ai compris que je perdais mon temps dans les asiles, même si j’en ai eu besoin, même si je n’ai pas toujours eu le choix, hospitalisations d’office… Ce n’était que des ombres de Lol V. Stein que j’apercevais dans les asiles, mais Lol elle-même, en elle-même, elle n’est que dans le livre, prise au piège dans la boucle temporelle du livre, éternelle vivante, égarée magnifique sur du papier imprimé, un petit Folio Gallimard.

Il y a que je reprends le livre et je reprends le train, je n’ai plus d’éditeur, je suis avec Jeune, c’est lui qui m’aidera à tenir la caméra et nous allons chez Mireille, Mireille Perrier. Jeune s’appelle Paul mais je l’appelle Jeune parce qu’il n’est que ça, Jeune. Je ne suis pas amoureux de Jeune, il serait plutôt comme mon fils, il est hétéro et il a 21 ans, le fait est qu’il a relancé mon désir, par sa simple présence, son apparition, et je crois que je vais me perpétuer dans Jeune. Je reprends le livre comme l’amour là où il a commencé, au début : Lol V. Stein est née ici, à S.Thala, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse.

Capture d’écran 2015-11-27 à 15.43.02Nous serons trois, c’est toujours à trois que ça devient intéressant. Il y a Mireille Perrier en tant que Mireille Perrier et Lola Valérie Stein, il y a Paul qui jouera et sera Jeune, puis moi, dans cette maison avec eux, entre eux, trait d’union entre Mireille et Paul, entre Lola et Jeune, passeur.

Le moteur principal du film, moteur-motif, est et sera la beauté. Il n’y a plus que la beauté qui compte, celle des autres et celle du geste. Je suis fasciné par la beauté, celle de Mireille et celle de Paul, celle de Lol et celle de Jeune, beauté de cette maison également, de cette campagne chez Mireille, cette brume, cet hiver, cet escalier, ces murs, ces chambres là-haut, la rose, la bleue. Il y aura cette beauté à filmer et peut-être à donner un peu, donner à voir et à entendre, la soulever et la présenter, doucement, délicatement, à un public imaginaire, je n’ai pas d’autre ambition, dans ce film comme dans la vie.

Telle présence, j’en mourrais car la beauté commence comme la terreur : à peine supportable. Quel que soit l’ange, il est terrible. Rainer Maria Rilke.