« Je n’écris pas seulement par besoin de montrer ou de dire, affirmait Claude Simon, mais par besoin de faire. Le romancier est également un ingénieur. Cela suppose qu’il réfléchisse à ce qu’il fait, travaille à cette « fabrique du continu » en quoi consiste la prose romanesque, s’adosse aussi à une histoire des formes, et dépose sur sa table, quand il écrit, tous les romans qui le grandissent et l’encouragent. Le roman d’aujourd’hui doit sentir le roman d’avant-hier et le roman d’hier.

Cher Loïc Prigent, je reprends ici ma réponse à votre reportage paresseux et poussif sur Duras. Ça vous a sans doute amusé de le faire, ça m’amuse de vous répondre pour redéfinir les contours biaisés que vous avez esquissés à propos de ce grand auteur. C’est le pouvoir incantatoire du style M.D. dont je vais m’occuper ici, fait de pauses et de silences dont jamais Bernard Pivot n’a été gêné (que peut faire dire la télé qui n’a jamais été vérité ? Vous avez raison sur un seul point Loïc Prigent, Duras s’inquiétait de l’information qui allait bientôt nous envahir et nous trahir… Mais vous-même, pourquoi êtes-vous si inquiet devant le silence ?). A vrai dire, Pivot a, tout au long de cette émission, été séduit par cette vielle dame qui parle comme un livre écrit. Essayez de vous arrêter à écouter cette intelligence – les révolutions, parfois, ne font pas de bruit.

Marguerite Duras (DR)

Sur France 2 était diffusé ce printemps – et cela ne manquera pas de l’être ces jours-ci au programme des rediffusions au rythme du désœuvrement de l’été – un mini et ridicule reportage signé Loïc Prigent (« La Brigade du Stup’ » dans Stupéfiant !, mars 2017) sur Marguerite Duras qui utilisait tous les poncifs réactionnaires sur cet auteur majeur du XXe siècle. On se demande comment ce genre de chose peut encore exister et faire rire, c’est sans doute parce que Duras est une femme. Ce genre de chose qui passe à la télé pour distraire, est une information de l’à peu près dont s’inquiétait déjà Duras. Parmi les bêtises divulguées, il y en a une que tout spectateur peut vérifier : oui, il existe bien une Pléiade Duras depuis 2014, cher Loïc Prigent, c’est un excellent travail mené par de grands durassiens comme Bernard Alazet, Sylvie Loignon, Florence de Chalonge, Marie-Hélène Boblet. Il ne s’agit pourtant pas de cinq tomes mais de quatre. Vous avez mal compté, le cinquième est le célèbre « album » qu’accompagne toute Pléiade, un magnifique album dont s’est occupée l’indépassable Christiane Blot-Labarrère. On se disait avec Johan Faerber qui m’a signalé depuis son lieu de vacances, par texto, cet énième abrutissement anti-Duras qu’on n’avait pas vu passer, que le ridicule ne tue pas précisément parce qu’il fait partie intégrante du culte de la banalité dont est friande la télé.

Duras, Affaire Villemin, Libération 17 juillet 1985

 

 

 

L’œuvre de Duras s’écrit depuis le verbe voir. Tout y est regard, spécularité, jusqu’à la vision et l’hallucination, voire l’aveuglement, ce que Dominique Noguez, dans son Duras, toujours, nomme le « cogito durassien », son « hoc video ergo est — ce que je vois existe » (chap. IV, « Duras voit », Actes Sud, 2009, p. 75). La vision lui est fiction, dans une filiation que Noguez rapporte au Hugo de La Légende des siècles et au Michelet de La Sorcière et que manifeste son article sur Christine Villemin, paru dans Libération le 17 juillet 1985, quand Duras écrit voir et donc comprendre le fait divers. Sur la première page, surmontant le titre, en gros caractères et italiques, une phrase en exergue : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison ».

Marguerite Duras

Dans l’avant-texte de La Vie matérielle, Duras écrit : « Ce livre n’a ni commencement ni fin, il n’a pas de milieu. Du moment qu’il n’y a pas de livre sans raison d’être, ce livre n’en est pas un. Il n’est pas un journal, il n’est pas du journalisme, il est dégagé de l’événement quotidien. Disons qu’il est un livre de lecture. Loin du roman mais plus proche de son écriture — c’est curieux du moment qu’il est oral — que celle de l’éditorial d’un quotidien. J’ai hésité à le publier mais aucune formation livresque prévue ou en cours n’aurait pu contenir cette écriture flottante de « La vie matérielle », ces aller et retour entre moi et moi, entre vous et moi dans ce temps qui nous est commun. »

Marguerite Duras © Hélène Bamberger

« Quand Baudelaire parle des amants, du désir, il est au plus fort du souffle révolutionnaire. Quand les membres du Comité central parlent de la révolution, c’est la pornographie » : c’est ainsi que Duras témoigne de son intransigeance face à la parole de pouvoir. Dans l’entretien avec Michelle Porte publié à la suite du texte Le Camion en 1977, l’auteur proclame que le langage du poète est la poésie. Ce n’est pas une affirmation qui corrobore l’idée de l’art pour l’art, c’est plutôt le rejet d’une parole qui émane du système, une parole qui se veut autoritaire, et que Duras ne cesse de fustiger. La force du désir devient obscène si c’est la grande instance du Parti communiste, en l’occurrence, qui vole sa voix au poète. Le poète existe d’abord parce qu’il chante le temps de l’amour et non parce qu’il presse le temps de la Révolution. Son chant est révolutionnaire parce que la poésie est subversive et dans ce sens, les vers peuvent pressentir le changement des temps et agir sur lui. Mais pour Duras, la poésie est éternelle si elle demeure au sein d’un esprit libre.

Hervé Lassïnce, Paul chez lui, Paris

Quand je suis arrivé à Paris pour y vivre, il y a une vingtaine d’années, et je précise que je n’y avais jamais posé les pieds, pas même en voyage scolaire, j’avais trois envies en tête comme autant de désirs aussi tenaces que confus : aller au 5 rue Saint Benoît dans le 6ème, aller chez Agathe Gaillard 3 rue du Pont-Louis Philippe dans le 4ème et aller danser et me perdre dans la foule du Queen, 102 avenue des Champs Élysées dans le 8ème. Aller c’est aussi se rendre, se rendre à, c’est aussi rendre grâce. J’aimerais dire que j’ai fait tout ça, ces trois stations dans et devant ces trois temples dans la même journée, le fait est que je ne m’en souviens plus. Peut-être. Peut-être pas.

C’est sans doute en lisant Écrire qu’il est possible de découvrir la rose par excellence de l’univers Duras. Écrire, ce texte où, si proche de la mort, l’écrivain place, déplace et replace la souveraineté de l’écriture. Publié en septembre 1993, deux ans et demi seulement avant sa mort, ce recueil peut être considéré comme le livre-testament de l’auteur. Duras y livre des confidences liées à sa vie, à la création littéraire, mais elle met en place également une ample réflexion sur l’écriture et sur l’essence du langage. L’horizon de l’écrivain se construit autour d’une exigence poétique qui s’affirme également par l’idée et par la pensée. Une réflexion qu’elle dit souvent vouloir fuir et à laquelle elle n’échappe pas pourtant, tant la vie de l’esprit la séduit.

Christophe Pellet © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion des représentations d’Eric von Stroheim au théâtre du Rond-Point, dans une mise en scène de Stanislas Nordey, rencontre avec le dramaturge et cinéaste Christophe Pellet pour un entretien où il est question, bien sûr, de théâtre et de cinéma, mais aussi du désir, de politique, de Bachelard, de l’image, de transgenre, des acteurs, de sexualité, de Racine et de fétichisme ou de l’importance d’inventer de nouveaux moyens de diffusion.

Perez © Yann Stofer

Après Saltos en 2015, remarquable premier album où la pop la plus synthétique s’alliait à la mélancolie la plus sombre, Perez revient ces jours-ci sur le devant de la scène avec Un album de collection, splendeur électronique et plastique. Héritier d’une chanson française dont les hérauts seraient Daho et Bashung, le prince noir de la pop surprend à nouveau avec un album composé de 11 titres qui, entre performance et exposition musicale, s’inspirent d’œuvres sélectionnées par le chanteur dans la collection du Frac Île-de-France.
Avant son concert au Plateau qui lancera ce nouvel album, Diacritik est revenu avec Perez le temps d’un grand entretien sur les inspirations riches et multiples de cet artiste singulier dont la pop littéraire doit aussi bien au synthétiseur qu’à Marguerite Duras.

« Fabuleuse Angot », « Abjecte Angot » : tels étaient les deux expressions qui, hier soir, porté d’enthousiasme ou de détestation, ont couru sur les réseaux sociaux (le lieu du canapé télévisuel) pour venir qualifier tour à tour sinon parfois conjointement le débat ou plutôt l’attaque de Christine Angot devant François Fillon sur France 2. Peut-être plus que la prestation tantôt spectaculaire tantôt minable pour certains, tantôt littérature pour les uns, tantôt mortifère pour les autres, il s’agit sans doute de revenir sur ces réactions mêmes qui, plus qu’Angot elle-même, disent dans quel état nous sommes et dans quel état la télévision quand elle se veut politique nous met.