Anael Chadli (DR)

Notes de Voix n’est pas un livre sur l’écriture ou sur la peinture, même s’il y est question de littérature et de peinture. Ce n’est pas un livre qui explique ou illustre le travail du peintre, de l’élaboration d’une œuvre. Notes de Voix concerne le processus de création du livre autant que d’une œuvre picturale dont le développement a lieu ailleurs, en dehors du livre, en même temps que, sous une autre forme, dans le livre. Ce processus de création s’effectue autant qu’il échoue, recommence, est interrogé sans cesse – tout ceci faisant partie du processus lui-même.

Maurice Olender

« Lorsqu’un livre se déploie, par les articles qui le composent, sur une quinzaine d’années, c’est d’abord l’intimité intellectuelle qui s’y dévoile » : Maurice Olender écrit cette phrase dans « Mémoires du judaïsme » à propos de Pierre Vidal-Naquet, dans Race sans histoire, et elle pourrait définir la manière d’Un fantôme dans une bibliothèque qui vient de paraître : ce livre, déployant textes, articles et récits, jouant de strates temporelles à la manière des Essais de Montaigne, est avant tout le dévoilement d’une intimité intellectuelle, une forme d’« exposition », comme le dit Maurice Olender dans le long et bel entretien qu’il a accordé à Diacritik.

Hélène Cixous (DR)

Chez Hélène Cixous, l’écriture est d’abord une expérience de la langue et de soi, des autres et du monde. L’expérience, ici, n’est pas celle d’une langue qui serait donnée, d’un soi évident et fermé, d’autres déjà connus, d’un monde factuel et présent comme une chose. S’il y a expérience, expérimentation, c’est parce qu’au contraire la langue, soi, les autres, le monde sont rencontrés comme des « réalités » – qui n’en sont pas vraiment, en tout cas pas au sens habituel d’un donné saisissable – énigmatiques, instables, disséminées et ouvertes, ce qui est rencontré à leur contact, à leur impact, étant précisément leur énigme, leur instabilité de fantôme, leur dissémination tourbillonnante.

Déroulez le génome. Retrouvez les vieilles traces.
Dans le livre, la descendance, les engendrements, mâles, femelles, ce fut lui le père, ce fut elle la mère, ils nommèrent leurs fils, ils nommèrent leurs filles, et des pères, et des mères, et des fils, et des filles, répétez, continuez.
Déroulez le génome. Retrouvez les vieilles traces.

Jean-Luc Godard

Si les connexions entre poésie contemporaine et cinéma apparaissent d’emblée dans la réappropriation du cinéma en tant que sujet, thématique, figures, par le texte poétique, et en particulier dans les références filmiques très présentes qui entrent dans la composition des textes poétiques, le réinvestissement des pratiques cinématographiques dans le poème reste un axe des plus intéressants de convergences, d’influences, de porosité entre les deux domaines. La confrontation du texte poétique avec les outils techniques de l’écriture cinématographique sera ainsi l’axe privilégié dans cette première approche de la question « poésie contemporaine et cinéma », sous l’angle de leurs interférences et de leurs connexions.

Liliane Giraudon par Marc-Antoine Serra

Que peut l’écriture et que peut la poésie aujourd’hui ? Loin des pseudo-constats catastrophistes à la mode et des questions rebattues sur la littérature ou sur la pertinence de la poésie, Liliane Giraudon fait de la poésie, écrit ce qui serait de la poésie en impliquant, par son écriture, la question : que peut l’écriture et que peut la poésie aujourd’hui ? Il s’agit de dire ce que peut la poésie en en faisant, d’écrire des textes qui performent la poésie en la réinventant – une écriture qui est une pratique, un faire qui affirme une poésie radicalement préoccupée de la seule question qu’elle pose et qui est la question la plus jeune, toujours la plus nouvelle – celle de sa puissance.

 

Après Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015), Jean-Philippe Cazier interroge la possibilité même de l’écriture dans L’La phrase. L’. Acteur de la dépossession, le titre L’La phrase. L’, en sa subversion du prononçable, en son bégaiement créateur, traduit une écriture par le milieu, sans début ni fin, et ouvre un questionnement sur les puissances nomades, disruptives de la langue. Si, de l’interrogation sur les conditions d’avènement du texte (dans Ce texte et autres textes) à l’exploration des tropismes de la phrase, on assiste à un resserrement sur une composante plus réduite du discours, l’on aurait tort d’y voir une recréation de l’entreprise lettriste impulsée par Isidore Isou, laquelle plongeait dans l’au-delà, plus exactement dans l’en-deçà du texte en direction de la phrase, outrepassait la phrase, le mot vers la lettre, dans une libération de la charge signifiante des premiers.

Ça n’a échappé à personne, les récentes révélations d’un journal satirique dont la philosophie n’a pas varié d’un bec depuis sa création en 1915, ont fait resurgir des comportements d’un autre temps, d’un autre siècle, quand des journalistes avaient eu à cœur de créer un « espace de liberté » pour « rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies » malgré « la menace du ciseau des censeurs ». Le nom de cette gazette tandis que reviennent les imprécations et les invitations au silence ? Le Canard Enchaîné.

Arte, La sensualité des livres (capture d'écran du documentaire)
Arte, La sensualité des livres (capture d’écran du documentaire)

Comment le livre imprimé peut-il résister à la montée en puissance du numérique ? Comment expliquer, qu’à l’heure d’Internet et des livres sur liseuses et écrans, on puisse encore construire un générique de documentaire sur des images de lecteurs plongés dans un livre papier, sur des marches au cœur d’une ville, dans les transports en commun, au fond d’une librairie ? Sans doute le livre, en tant qu’objet imprimé, ne survivra-t-il qu’en se concentrant sur ce qui fait sa singularité et sa force : sa matérialité, soit un poids, une texture, une odeur, i.e. une expérience sensuelle qui n’est pas liée au contenu (le numérique l’offre tout autant) mais à l’objet. Tel est le sujet du documentaire allemand, signé Katja Duregger, qu’Arte diffuse dimanche à 17h25, passionnante rencontre avec des fous de livres, collectionneurs, éditeurs, imprimeurs, auteurs.

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Depuis quelques jours, les critiques pleuvent sur l’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan : on exige que celui-ci regagne le périmètre clos qu’il n’aurait jamais dû quitter – celui de la chanson – pour que continue à exister inaltéré, pur, cet autre périmètre tout aussi clos que serait la littérature. Pour que la littérature existe, il faut que ce que fait Dylan ne soit pas de la littérature. La logique est celle, simpliste, de l’identité : si a est aussi b, alors il n’est plus lui-même, ne peut plus exister en tant que a. Les « pro » et les « anti » s’affrontent pour déterminer si Dylan est de la littérature ou si les deux sont contradictoires. La question telle qu’elle est posée ne me paraît pas très intéressante – et, étant donné son silence depuis que le prix Nobel lui a été attribué, sans doute n’intéresse-t-elle pas non plus Bob Dylan.