Elisabeth Lebovici © Jean-Philippe Cazier

Ce que le sida m’a fait, d’Elisabeth Lebovici, est très riche d’informations, convoquant un grand nombre de noms, d’événements, d’œuvres qui, d’être ainsi réunis, forment la trame d’une mémoire de l’art, d’une mémoire politique, d’une mémoire personnelle. La volonté de faire exister ces diverses mémoires entremêlées dans un discours n’est pas sans évoquer le AIDS Memorial Quilt, une volonté de faire exister au présent et de transmettre la mémoire de ceux et celles qui, nombreux, ont été tués par le sida : la mémoire comme forme non de la nostalgie mais de la survivance. Ce que le sida m’a fait est aussi le lieu d’une mémoire de la vitalité des inventions et productions artistiques, politiques, subjectives qui ont accompagné l’horreur du sida. Enfin, le livre construit de nombreuses analyses et de nombreux outils théoriques portant autant sur l’art que sur le politique en privilégiant un point de vue « minoritaire », celui d’une approche à partir d’objets, de manifestations, de thématiques, de discours qui échappent à nombre de points de vue établis et totalisants. Rencontre et entretien avec Elisabeth Lebovici.

Serge Doubrovsky

« Voici un étrange monstre » : tels sont les mots, liminaires, et comme prophétiques d’œuvre, que Serge Doubrovsky citait de son bien-aimé Corneille pour venir présenter ses Autobiographiques et ainsi puiser chez le dramaturge baroque la formule de sa vie à vivre, de sa vie à écrire, de sa vie devenue monstre d’écriture. Car Serge Doubrovsky, qui nous a quittés cette nuit, à 4h, dans la solitude du lit de mort et de l’œuvre toujours-déjà accomplie, se tenait en chacun de ses textes comme cet étrange monstre cornélien, ce monstre ambigu de tragédie et de comédie, de théorie la plus échevelée et d’écriture la plus enlevée, lui qui fut l’artisan de la notion la plus monstrueuse d’œuvre et de théorie, le père de la célèbre autofiction, qu’il inventa de gloire un jour de 1977, pour venir dire son roman sans roman, Fils.

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Vendredi 22 janvier 2016, 7h34, je me lève et j’écris, une nouvelle page de journal comme je faisais le Passeport, il y a longtemps, pendant les vacances, quand j’étais petit. Bonheur d’écrire pour écrire, de me donner des nouvelles, écriture courante, drôle sentiment de plénitude en ce moment. Ça va faire plus d’un mois que je suis dans ces Hautes-Pyrénées natales, Tarbes, au début je ne devais y rester que quatre jours. Ça se prolonge, je n’ai rien décidé, impression d’être là où je dois être, je reste. Passer et flotter dans la vie comme un bouchon de liège sur un fleuve.

Nous voici enfin au seuil de la dernière pièce, la représentation se termine. Avec le lieu le plus intérieur sans doute, le plus intime certainement, le plus chargé, aussi, puisque, dans l’univers de Thomas Clerc, la chambre est indissociable d’un autre Dans ma chambre, signé Guillaume Dustan (et rappelons que Thomas Clerc publie les Œuvres complètes de Dustan aux éditions P.O.L.)

Capture d'écran d'un reportage d'Arte chez Thomas Clerc
Capture d’écran d’un reportage d’Arte chez Thomas Clerc

chaise-a-tolix-rouge-ral-3002Du SALON au BUREAU, à peine une limite, un seuil : une chaise est posée entre les deux pièces, deux pieds dans l’une, deux dans l’autre, allégorie d’un ethos, d’une manière d’être au monde. Thomas Clerc, universitaire et écrivain, à jamais le « cul entre 2 chaises ». Métalepse du livre, aussi, « la double position de cette chaise-frontière fait clignoter le texte entre fiction et document », « ainsi est-elle moins immobile, moins juste chaise », comme tous les meubles de cet appartement : l’écrivain leur rend leur mobilité, via des associations, des échos, des mises en perspective. Rien n’est donné, tout à conquérir, comme l’espace-temps du livre, son « 2dans 2hors ». Intérieur est aussi une forme de champ / contre-champ : à mesure que Thomas Clerc nous offre son intérieur, il s’en détourne, un « étranger / intime » se transmet, change de main.

9782246858867-001-XBeigbeder aime les compilations et les listes. A tel point qu’il en fait des livres : ses 100 titres préférés ? Premier bilan après l’apocalypse. Un bilan (avant l’heure) de la littérature au XXè siècle ? Dernier inventaire avant liquidation. Dans Conversations d’un enfant du siècle qui vient de paraître, il rassemble — avec Arnaud Le Guern qui dit souvent beaucoup de bien de Beigbeder dans Le Figaro ou dans… Causeur — ses entretiens avec une vingtaine d’écrivains, parus dans la presse entre 1999 et 2014.

capture-d_ecc81cran-2015-07-02-acc80-09-02-10Suite de l’exploration d’un Intérieur, parti-pris des choses — cet appartement que Thomas Clerc expose, dévoilement d’une intimité, « possiblement imaginaire, possiblement réelle » : « Quel est celui d’entre nous qui, dans de longues heures de loisirs, n’a pas pris un délicieux plaisir à se construire un appartement modèle, un domicile idéal, un rêvoir ? » (Poe, Philosophie de l’ameublement).