Maître Susane, 42 ans, est une avocate qui vient de s’installer à son compte à Bordeaux lorsqu’elle reçoit Gilles Principaux, le 5 janvier 2019 : sa femme Marlyne a tué leurs trois enfants et il souhaite que Me Susane la défende. Ce pourrait être l’Affaire permettant à l’avocate de sauver son cabinet, ce sera surtout le début d’une descente aux enfers pour la jeune femme, persuadée de reconnaître Gilles Principaux mais ne parvenant pas à démêler le souvenir qui lui est associé. Que s’est-il passé dans la chambre du jeune garçon il y a des années de cela ? Elle avait 10 ans, lui 14, pourquoi ne semble-t-il pas s’en souvenir ? Et quelle sera cette vengeance annoncée par le titre énigmatique du livre de Marie NDiaye ?

« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges » : « nous », ces femmes japonaises (« certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles ») qui traversent le Pacifique vers la Californie où les attendent leurs « fiancés », des hommes qu’elles n’ont jamais rencontrés. On est au tout début du XXe siècle. Masayo, Mitsuyo, Nobuye, Kiyono (et tant d’autres rassemblées dans ce « nous ») rêvent de vies nouvelles et d’amour, les photos envoyées au Japon ont fait naître l’espoir. Julie Otsuka trame leurs voix, les mêle en un « nous » incantatoire. Elle suit ces femmes, dit des vies, en de courts chapitres qui construisent, peu à peu, un roman choral aussi puissant qu’il est court et sobre.

Un bref instant de splendeur, le premier roman du poète américain Ocean Vuong qui vient de paraître en poche chez Folio, est un livre de violence et d’amour. Violence sociale, raciste, hétérosexiste, culturelle, symbolique, physique. Violence également politique et militaire. Et l’amour n’est pas celui, fasciste, que nous éprouverions pour nos bourreaux (même si l’auteur parle de « miséricorde »). Il est l’amour qui est recherché contre la violence, pour s’en protéger et la combattre. Il est l’amour qui est recherché au sein de la situation violente, non pour justifier celle-ci mais pour sauver ce qui peut l’être, pour affirmer autre chose que la violence, autre chose de vital.

 « Odenigbo récupéra la radio sous le banc. Un son strident déchira l’air et Olanna crut d’abord qu’il venait de la radio, avant de se rendre compte que c’était l’alarme aérienne. Elle resta immobile. Quelqu’un, dans la maison voisine, hurla : « Avion ennemi ! » et en même temps Special Julius cria : « Tous aux abris ! » et traversa la terrasse d’un bond, renversant le vin de palme au passage.

« On a besoin pour vivre d’un récit, je n’en ai plus »

Si l’impératif littéraire d’Emmanuel Carrère ne varie pas — la littérature est ce « lieu où on ne ment pas » —, l’écrivain, dans Yoga, sorti hier aux éditions Folio, place l’ensemble de ce qu’il écrit sous le signe de la négation. Il commence par tout effacer : il avait imaginé « un petit livre souriant et subtil sur le yoga ». Pour cela il était parti faire un stage Vipassana, manière de continuer ce qu’il savait faire, du reportage embarqué : observer ce qui se trame de l’intérieur, participer à ce qui se joue.

À l’envers la mer dans le roman de Marie Darrieussecq, à l’envers ceux qui tentent d’y (sur)vivre, à l’envers nos espoirs et nos repères. Qui serait un héros aujourd’hui ? « We can be heroes, just for one day », chantait David Bowie, en exergue du livre, une chanson qui revient au cœur du roman, Bowie qu’on écoutait sans savoir « ce que ça voulait dire ». On avait beau « traduire mot à mot, non », on ne savait pas alors. « Le plafond tournait », comme la planète. Mais rond, vraiment ?

« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde », écrivait Borges : année après année, il multiplie les images, avant de découvrir, au seuil de sa mort, que « ce patient labyrinthe de lignes » a fini par dessiner son visage. Cet homme qu’imagine Borges dans El Hacedor, c’est Olivier Rolin écrivant Extérieur monde, depuis cette citation en épigraphe, composant son autoportrait via un arpentage de espaces autant géographiques qu’intérieurs, un désir du monde et de ses lieux, « un voyage à travers mes voyages », « un atlas subjectif ».

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

Témoignages ou fictions ? Dans un article récent, j’ai présenté le récit de Monia Ben Jémia, paru à Tunis en ce début d’année et deux fictions algériennes. De nombreuses réactions de lectrices m’ont rappelé que, depuis ce dernier quart de siècle, les fictions francophones étaient nombreuses à suggérer ou décrire une situation incestueuse et ses dégâts durables. On pourrait rappeler L’Enfant méduse de Sylvie Germain en 1992. Mais ce sont les œuvres francophones qui me parlent et dont je veux parler…

Quand un écrivain que vous considérez comme un mythe vivant publie un roman intitulé Légende (Gallimard), c’est probablement que le temps d’initier une rencontre est venu. D’autant que cette parution est doublée de l’ouvrage Agent Secret, un récit plus personnel qui paraît au même moment dans la collection Traits et Portraits du Mercure de France. Philippe Sollers, 84 ans, dont une soixantaine joyeusement vécue au cœur de la création littéraire entre romans, essais et édition, reçoit dans son bureau au 5, rue Gaston Gallimard.