Gregory Crewdson, Untitled, 2002

« Nous deux – le magazine – est plus obscène que Sade » : tel est l’infranchissable paradoxe clamé par Roland Barthes sur l’indécence moderne du sentiment amoureux qu’Annie Ernaux choisit de mettre en violent exergue à Passion simple, récit sec et nu d’une liaison au cours de laquelle l’amour se révèle plus transgressif que toute forme de sexualité possible. Sans doute est-ce aussi bien à la croisée de cette immoralité profonde de la passion selon Ernaux et Barthes que pourrait venir se placer, escorté de la même incisive et désarmante réflexion, le puissant et très beau premier roman d’Agnès Riva, Géographie d’un adultère qui vient de paraître à L’Arbalète chez Gallimard. Car, comme en écho mat au sémiologue et à l’écrivaine, Agnès Riva offre, chapitre après chapitre, le douloureux roman d’une liaison extraconjugale où, à chaque instant, éclate l’obscénité de la passion et de la demande, sans retour, d’amour.

Twin Peaks the Return, David Lynch

Une excellente année pour l’industrie du cinéma nous déclare-t-on. La troisième meilleure depuis 50 ans. Pour l’industrie, les chiffres, certes. Et il ne faut pas se mentir, c’est une bonne chose lorsque l’on connaît le modèle de répartition qui profite à la création. Pour trouver en revanche quelque geste artistique digne d’intérêt, qui interpelle les spectatrice.teur.s, les met en inconfort, les soulage, les blesse comme dirait Roland Barthes, il fallait comme d’habitude et encore davantage redoubler d’efforts, débroussailler, faire le tri parmi les désormais quinze sorties hebdomadaires. Un rythme insensé qui serait bienvenu s’il n’était pas en outre caractérisé par sa pauvreté qualitative.

Arno Bertina

Dans ce qui est au bord, rien ne reste mais chacun cherche pourtant à s’accrocher, à surseoir à la disparition, à trouver dans le battement du monde le sens impromptu de sa propre apparition. La cité n’accueille pas. La cité ne recueille pas. La cité est parfois cette communauté triomphante qui sait poser avec elle des frontières où chacun devient le barbare qui ne peut pas pénétrer.

Camille de Toledo

Dans quelle langue écrire ? Dans quelle langue articuler son récit ? Depuis quels mots venir rendre du monde la mesure ou la démesure active ? Telles pourraient être, en apparence simples et premières, les questions qui viendront se déployer tout au long de l’avant-dernière demi-journée de la 11e édition des Enjeux contemporains qui se tiendra ce samedi.

Emmanuel Ruben

Tous les déplacements ne sont pas des métaphores mais des vies sacrifiées, perdues ou retrouvées à la faveur d’exils. Telle serait peut-être la loi secrète qui préside à un questionnement sur la cité qui pourrait privilégier ici la question des peuples manquant à eux-mêmes, des hommes perdus hors de leurs pays et des hommes en errance pour un monde autre qui décide de contrevenir à la tyrannie et de fuir à toute force l’oppression. Arrivée dans le pays autre, la langue glisse, elle devient la traduction oubliée d’un renouveau sinon d’une renaissance : le déplacement devient celui d’une écriture qui glisse vers un devenir œuvre où l’exil deviendra le lieu atopique d’un monde recommencé depuis une déchirure irréconciliée. Exils, exodes et déplacements se donnent comme les interrogations qui traverseront la seconde et riche demi-journée de ce vendredi ces 11e enjeux du Contemporain.

Simon Johannin, une des grandes révélations de 2017

« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue lumineuse à une exploration des périphéries qui circonscrivent la ville. Car les périphéries, celles qui franchissent la limite et sont comme au-dessous des frontières, commencent dans la littérature contemporaine à faire entendre depuis leur espace des voix qui parviennent bientôt au centre des villes elles-mêmes. Les périphéries longtemps n’ont pas existé ou bien plutôt n’ont pas trouvé de chapitre pour donner de la voix. Elles sont l’infra-ville, la non-ville, ce qui permet à la fois à la ville d’exister et ce que la ville elle-même cherche à faire inexister. La périphérie est une périphérie de langage, une rase campagne de littérature : tels sont les lieux vidés de ville que cette nouvelle demi-journée des Enjeux entend explorer ce vendredi.

On se souvient du célèbre vers du « Cygne » de Baudelaire : « La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur d’un mortel ». Sans le savoir mais le pressentant néanmoins, Baudelaire dessinait ici, dans un la venue jaillissante à soi de la pensée, l’exergue la plus accomplie des rapports de l’urbanisme moderne à l’homme lui-même. La ville change. Elle ne cesse de muter, de se métamorphoser, de s’étendre sinon de se perdre. La ville est le décor le plus inconnaissable à lui-même comme si elle était définitivement semblable au vaisseau Argo dont toutes les pièces avaient été changées sans que le bateau eût pourtant l’air d’être modifié. C’est sous le signe de ces mutations urbaines contemporaines aussi radicales que violentes que se placent les interrogations des tables rondes du jeudi après-midi des 11e enjeux du contemporain portant sur les Droits de cité et dont Diacritik est cette année partenaire.

Jacques Rancière fait cette année l’ouverture des Enjeux contemporains

Peut-être, plus que tout homme, le poète est-il par nature un animal politique. Telle serait, aussi paradoxale que provocatrice, l’affirmation qui viendrait traverser les premières demi-journées de mercredi et jeudi de cette 11e éditions des Enjeux du Contemporain portant sur les droits de cité et dont Diacritik est cette année le partenaire. Pour venir poser cette ardente interrogation mais aussi bien en débattre que la construire, la soirée d’ouverture de mercredi à Beaubourg propose tout d’abord les interventions inaugurales de Jacques Rancière et de Mathias Enard. La matinée de jeudi se propose, quant à elle, de convier, à l’Université Paris Nanterre, Pierre Judet de La Combe, Dominique Viart, Claude Eveno, Jean-Pierre Le Dantec, Michel Deguy et enfin Jean-Claude Pinson. À l’heure des mutations urbaines et sociales, qu’en est-il de la cité démocratique qui nous échoit ?

Cette année, la 11e édition de « Littérature, enjeux contemporains » organisée par La Maison des écrivains a choisi, du 24 au 27 janvier, de s’interroger sur la question des droits de cité. À l’heure où l’Europe ne cesse de rejouer son destin démocratique, de rejeter les migrants et où les villes ne cessent de muter jusqu’à entrer dans des zones d’inconnaissable, on ne sait plus ce qu’est la ville et ce qu’est la cité. Peut-être ainsi la littérature contemporaine peut-elle aider à repenser depuis elle-même à comprendre, penser et repenser ces droits de cité dont la question ne cesse de se reposer ardemment. Partenaire cette année de cet événement qui convie plus d’une quarantaine de romanciers, dramaturges, poètes et essayistes à débattre, Diacritik est allé interroger en amont de ces rencontres Claude Eveno, président de La Maison des écrivains et Sylvie Gouttebaron sa directrice, le temps d’un grand entretien sur les liens de la littérature à cette cité qui se retisse. Ou comment nos vieilles cités sont chahutées par le présent.