Indéniablement, avec Au NON des femmes qui vient de paraître au Seuil, Jennifer Tamas publie-t-elle un essai aussi important que stimulant que chacun se devrait de lire. Car, portée par la rupture que constitue MeToo dans nos vies, la professeure de littérature d’Ancien Régime aux Etats-Unis interroge avec vigueur et acuité les classiques du classicisme pour les libérer du regard masculin – et pire que du regard : des discours, des lectures. Ainsi il s’agit ici de retracer l’histoire des refus et le chemin d’invisibilisation des autrices, des héroïnes afin d’offrir aux lectrices et aux lecteurs les lignes historiques, neuves, d’un matrimoine restauré. De la galanterie, assimilée à tort à une culture du viol jusqu’aux figures mythologiques mises en scène par Racine questionnant le consentement, Tamas ouvre de nouvelles perspectives de recherche. Autant de pistes que Diacritik ne pouvait manquer d’évoquer avec l’essayiste le temps d’un grand entretien.

Décidément, la collection « Le Mot est faible » chez Anamosa s’impose comme l’indispensable boîte à outils pour penser le temps présent, une nécessité critique qui ne peut que s’imposer à la lecture de chacun des titres parus. Après Universalisme de Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau publié l’an passé paraît ces jours-ci un autre essai magistral et tout aussi important : Décolonial de Stéphane Dufoix. Le professeur de sociologie s’interroge ici sur l’usage des mots « décolonial » et « décolonialisme » dans le débat public, la manière dont ils se monétisent et se démonétisent pour rejoindre des lignes de fracture politique et intellectuelle majeures de notre contemporain. Dans cet essai d’un engagement académique, questionnant l’ethnocentrisme, s’affirme le désir d’un nouveau dialogue critique, résolument décentré. Autant de pistes de réflexions que Diacritik esquisse avec son auteur le temps d’un grand entretien.

Indubitablement, Une histoire du vertige de Camille de Toledo, qui paraît chez Verdier, s’offre comme l’une des plus remarquables et stimulantes réflexions de ces dernières années. Livre adressé, narration des narrations, Une histoire du vertige revient, à la lumière de la littérature, sur nos temps présents pour comprendre ce vertige, ce sentiment d’effondrement par lequel l’homme détruit ses appuis terrestres. Essai écopoétique, Une histoire du vertige dresse le sombre tableau des fictions qui ont confisqué le monde et ont fini par le détruire. Peut-être s’agit-il ici d’un essai de critique épique, premier du genre et ouvroir potentiel à un renouveau critique. Autant de perspectives ouvertes par un grand entretien avec Camille de Toledo autour de ce livre clef.

Autant le dire sans attendre : Chiffre d’Olivier Martin, qui vient de paraître chez Anamosa, est un essai tout aussi stimulant qu’important sur la place des chiffres dans nos sociétés. Stimulant en ce que le sociologue et statisticien poursuit ici sa réflexion sur la puissance des chiffres, leur histoire et le rapport de force social qu’ils peuvent installer sous couvert de neutralité. Important en ce que l’essai offre, au-delà de la vérité irréfutable que les chiffres souhaiteraient imposer, une ouverture politique où les chiffres se voient ressaisis dans leur capacité critique. Autant de questions politiques et sociales qu’à l’heure des violentes politiques néolibérables comptables, Diacritik ne pouvait manquer d’aller déchiffrer en compagnie du sociologue.

Avec La Sainte de la famille, Patrick Autréaux signe sans doute son plus beau texte, le plus vibrant, le plus mystique. Après l’éclatant Pussyboy, un des récits les plus importants de ces dernières années, l’écrivain poursuit chez Verdier une quête autobiographique qui se fait cette fois involutive. C’est peut-être même uniquement l’histoire d’un trou : celui que provoque la mort de sa grand-mère qui ravive en lui le désir d’écrire l’histoire sensuelle entre toutes de Sainte Thérèse de Lisieux. Pour saluer l’un des romans majeurs de cette rentrée d’hiver, Diacritik ne pouvait manquer d’interroger le romancier le temps d’un grand entretien.

Un choc, une fulgurance, un récit magistral : voici les quelques mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le puissant premier roman de Pauline Peyrade, L’Âge de détruire qui parait cette rentrée d’hiver chez Minuit. Récit d’une rare violence, L’Âge de détruire offre à la première personne la vie de la jeune Elsa qui vit seule avec sa mère, abusive. Loin de l’image stéréotypée de l’amour maternel, le roman offre une odyssée sensorielle et matérielle d’une relation mère-fille travaillée par la lente et inexorable destruction. Après les récits remarquables de Blandine Rinkel puis d’Emma Marsantes, Pauline Peyrade offre au contemporain une rare intelligence de l’époque Post MeToo. Autant de pistes de réflexions que Diacritik ne pouvait manquer d’évoquer avec la romancière et dramaturge le temps d’un grand entretien.

Les fins d’année ne seraient pas ce qu’elles sont dans l’esprit de chacun sans leur lot d’inévitables palmarès de ce qui a pu marquer musicalement les 12 derniers mois, s’agissant notamment de la pop music. Pourtant, d’emblée, avant même d’offrir un quelconque top 10, une question urgente se pose qui, depuis quelques années, se fait entendre de manière lancinante dans toute son inquiétante singularité : la pop music existe-t-elle encore ? Existe-t-il encore une star globale ? Existe-t-il même encore une identité sonore des années 20 ? Rien n’est moins sûr.

La rentrée littéraire, chaque année, ce n’est jamais en premier lieu une simple question de lettres. Ce sont tout d’abord des chiffres. Car, en France, on le sait, la rentrée littéraire est un événement ritualisé, un événement médiatique, un événement commercial qui, chaque année, fait du livre un événement symbolique : une manière de rite de passage. Au cœur de la Nation qui a inventé la notion de « Grand écrivain », il y a, chaque année, le frémissement de voir à la fois un écrivain que l’on suit depuis quelques livres subitement le devenir ou de découvrir qui, immédiatement, selon le conte médiatique, sera appelé à l’être.

L’odyssée des éditions Musidora, emmenées par Nicolas Tellop, s’annonce décidément passionnante : après l’étonnant et riche Anachronopoète, voilà que la jeune et inventive maison annonce la réédition de deux romans cultes devenus introuvables : Ne sont pas morts tous les sadiques et Le Festin des charognes d’un certain Max Roussel dont on sait peu de choses. A l’occasion d’une levée de fonds pour mener ses rééditions à bien, Nicolas Tellop est longuement revenu pour Diacritik sur la personnalité pour le moins trouble de Max Roussel et sur son écriture si étonnante et violente, quelque part entre Céline et Burroughs.

Peut-être est-il toujours très difficile de parler d’un film qui parle de soi à nu, qui trouve dans l’image la force même de déborder du cadre et de trouver depuis le cadre lui-même une double chance : celle de conjurer la mort mais surtout celle de retrouver la vie. Et peut-être est-ce là que se tient la force inouïe du dernier film de Christophe Honoré, Le Lycéen qui sort ce mercredi et qui constitue sans nul doute son film le plus abrasif, le plus violent mais aussi, de loin, le plus beau.

Une splendeur : tel est le mot qui vient à l’esprit quand on achève la lecture de Nous sommes maintenant nos êtres chers de Simon Johannin, qui paraît en poche chez Points. A la fois incandescent et sombre, ce recueil a marqué l’entrée du jeune romancier en terre de poème après L’Été des charognes et Nino dans la nuit. Ici, la poésie devient comme un hymne tremblant mais confiant à tous les corps disparus qui peuplent les nuits du poète.

C’est une nouvelle saison culturelle et littéraire qui s’ouvre ces samedi 26 et dimanche 27 novembre à Lagrasse avec le nouveau Banquet d’Automne. Nouveau car il signe le départ d’une nouvelle aventure collective, celui du démarrage de l’activité qui promet d’être riche et passionnante de l’EPCC Les Arts de lire – Abbaye de Lagrasse, qui reprend le flambeau de l’association Le Marque-Page afin de cultiver, dans les Corbières, les arts du livre, de la pensée et de l’image.

C’est un choc, c’est un événement dans l’espace poétique contemporain que Séverine Daucourt signe avec Les Eperdu (e)s qui paraît aux toujours passionnantes éditions LansKine. Dans une puissance lyrique au souffle suffoquant, Daucourt livre une odyssée poétique tremblante mais ferme depuis son expérience personnelle du suicide, sa place de soignée à partir de laquelle, devenue poète et soignante, elle va sonder ce qui dans la société étiquette les unes et les autres. Dans une forme poétique qui tresse les voix des soignés, de l’institution médicale et des poètes, Daucourt défend la poésie comme renaissance à la singularité entière du monde. Inutile de dire que Diacritik ne pouvait qu’aller à la rencontre de la poète le temps d’un grand entretien pour échanger autour de l’un des livres majeurs de l’année.

De recueil en recueil, depuis bientôt une vingtaine d’années, Suzanne Doppelt s’est imposée comme l’une des voix majeures de la poésie contemporaine. Son dernier recueil, Et tout soudain en rien qui paraît chez P.O.L, vient confirmer son remarquable travail à la croisée de la voix et de l’image. Après avoir interrogé la peinture, Doppelt s’intéresse ici avec force sur la prégnance du visible, son rapport au dicible à travers l’énigme de la photographie au cœur de Blow Up d’Antonioni. Remake de ce film aux prises avec une enquête sur les fantômes de l’image, Et tout soudain en rien sonde le rapport de la captation de l’image au monde, aux mots. Autant de pistes que Diacritik ne pouvait qu’explorer en compagnie de Suzanne Doppelt le temps d’un grand entretien.