Emmanuel Laugier

Ayant à expliquer ce qu’était selon lui le poème, William Carlos Williams déclarait le penser sur le modèle d’« une petite (ou une grosse) machine faite de mots », étrangère à toute prétention d’ordre sentimental, et dont le « mouvement est intrinsèque, onduleux, et de caractère plus physique que littéraire ». Définition salutaire, qui nous rappelle tout à la fois l’importance de la matérialité de l’écriture poétique — le travail de la langue (double génitif) — et l’intégrité pragmatique qu’elle suppose. On se dit qu’en lisant un poème, a fortiori un livre de poésie, on serait bien inspiré, avant toute chose, de ne pas oublier de se demander à quelle sorte de « machine » on a affaire. Et puis, dans la foulée, à quel type de mouvement spécifique la « machine » obéit tandis qu’elle-même commande celui de notre propre acte de lecture.

Jérôme Orsoni

Pierre Parlant évoquait hier le nouveau livre de Jérôme Orsini, Le Feu est la flamme du feu, venant clore un triptyque commencé avec Des monstres littéraires (2015) et complété avec Pedro Mayr (2016), tous publiés dans la collection « un endroit où aller » des éditions Actes Sud.
Entretien avec Jérôme Orsini.

Jérôme Orsoni © Action Parallèle

Étrange et beau, curieusement assertorique, le titre intrigue. D’entrée de jeu, comme s’il fallait affranchir le lecteur toujours déjà pressé d’activer sa logique portative, et l’inviter ainsi à accueillir sans prévention ce qui arrive, il déclare possible que cause et effet se retrouvent fondus dans le même creuset. Mais ce n’est pas tout, car ce qu’il dit en le disant — en un pli poétique — esquisse aussi ce qu’il posera ultérieurement en vertu d’une maxime dont on mesurera, chemin faisant, l’efficace : « il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain ». S’il doit donc y avoir une quelconque souveraineté, ce ne sera pas celle de l’auteur. Autrement dit, pour bien jouer — ou jouer mieux —, surtout en matière d’écriture, il ne faudra pas cesser de déjouer. Bref, en lisant un livre qui déclare se méfier à ce point de ses propres démons, on aura plus d’une fois l’occasion de se demander si, finalement, il n’est pas hanté par un autre que lui.

Ossip Mandelstam
Ossip Mandelstam

« Incendies et livres — c’est très bien.
Nous regarderons encore et nous lirons. »

Saint-Pétersbourg, mai 1917. Février est passé, octobre est à venir. Qui est-il ce Parnok qu’on aperçoit déambulant dans les rues ? D’où sort-il, que veut-il donc ce « petit homme », aussi étrange que touchant, dont une part du nom s’enveloppe au passage d’un nuage de vapeur (Πap) ? Pressé d’en avoir le cœur net, désirant faire le point sur cette forme sautillante, affairée, quasi burlesque par moments, on dira que ce type est le héros d’un livre stupéfiant, Le Timbre égyptien, écrit en 1927-28 par Ossip Mandelstam, livre qui est en outre son unique œuvre de fiction. On aura, ce faisant, le sentiment d’avoir convenablement répondu, un peu stabilisé les choses en les rendant intelligibles, sans même s’apercevoir qu’on n’aura rien fait, sinon aggravé les effets d’un malentendu, en l’espèce un mal-lu.

Hubert Lucot
Hubert Lucot

Dans quelques semaines paraîtra aux Éditions P.O.L le prochain livre d’Hubert Lucot, À mon tour. Cet ouvrage sera le dernier qu’aura écrit celui qui vient de mourir dans la nuit du 18 janvier 2017.

Rendre hommage à cet écrivain né à Paris en 1935, dire combien son œuvre compte et comptera ne peut se faire sans avoir aussitôt à l’esprit le titre d’un autre de ses livres, publié également chez P.O.L en 1984, Langst.

Gérard Wajcman
Gérard Wajcman

Comme si la chose allait mieux une fois dite, l’usage éditorial veut que figure sous le titre d’un livre la mention de son appartenance. L’usage aime le genre. Ainsi du mot roman. Avant même d’entamer la lecture, ignorant tout de ce qui en constituera l’expérience, aura-t-on vu ce mot qu’un horizon se tracera pour laisser supposer ce qui nous attend.
Ce pourrait être le cas au vu de l’élégante couverture bicolore de format carré du livre qu’on vient de lire, qu’on a posé devant soi avec cette conviction, rare et troublante, qu’il est de ceux qui ne se referment pas. Le mot roman s’y trouve effectivement, écrit en petites lettres noires enlevées sur un gris pâle, juste au-dessous du titre, L’interdit, lui-même suivant le nom de son auteur. Un nom inscrit là sobrement, sans prénom, exposé, comme livré à lui-même, confié à un passage d’encre noire sur fond blanc.

Claude Ollier
Claude Ollier

À l’occasion des deux ans de sa disparition, l’association « Les mondes de Claude Ollier » vous invite à une après-midi d’hommage à cet écrivain discret mais obstiné, auteur d’une œuvre des plus neuves et singulières dans le paysage littéraire du second vingtième siècle.

Claude Ollier (DR)
Claude Ollier (DR)

Le 22 octobre prochain la Maison de la poésie consacrera une après-midi à l’œuvre de Claude Ollier. Organisé par l’association Les mondes de Claude Ollier, cet hommage proposera des lectures, des interventions et dialogues autour de cette œuvre importante, à parcourir et découvrir encore. Entretien avec Arno Bertina qui participera à cet hommage.

Gilles Deleuze
Gilles Deleuze

Quand est paru Le Dehors en 2001, je n’avais lu, de Claude Simon, que La Route des Flandres. Parce qu’elle était au programme de l’Agrégation la seule année où je m’y suis présenté. De cette première lecture, je n’ai plus que le souvenir d’un brouillard de personnages et de situations, de discours enchevêtrés, brouillard troué par quelques scènes foudroyantes. Je ne saurais plus dire si cette lecture m’apparut d’emblée capitale, et dans les carnets remplis alors, rien ne me renseigne – mais j’y découvre qu’en 1997 j’ai aussi lu Les Géorgiques, en fait (puis plus rien jusqu’en janvier 2001, date à laquelle j’ai lu Histoire, dont je n’ai plus aucun souvenir – mais à cette date Le Dehors est terminé depuis six mois – et Le Vent aussi, en juillet de la même année – ce qui fait plus que je ne pensais). Quoi qu’il en soit, quand quelques personnes me parleront du Dehors comme d’un livre influencé par Claude Simon, je serai surpris (intéressé/flatté je ne marquerai aucune surprise, mais enfin je serai surpris ; par quel miracle cette influence, en ne l’ayant pas vraiment lu ou en tout cas pas digéré ?).