Vélimir Khlebnikov

Véritable événement de la rentrée, les œuvres de Vélimir Khlebnikov, rassemblant en un volume les années 1919-1922, paraissent chez Verdier sous la houlette d’Yvan Mignot.
Pour Diacritik, Pierre Parlant a interrogé le traducteur et préfacier de ce volume sur cette entreprise poétique parmi les plus remarquables de la littérature russe du 20e siècle.

Vélimir Khlebnikov

Alors qu’on use et abuse du mot événement pour signaler la parution d’un livre, comment ne pas être prudent au moment d’évoquer celui que viennent de publier les éditions Verdier rassemblant en un épais volume les Œuvres de Vélimir Khlebnikov écrites entre 1919 et 1922 ?
Et pourtant, cette fois-ci, pas d’excès de langage, c’est bel et bien un événement, sans doute un des plus décisifs quant à notre réception d’un poète majeur qu’on aura rangé trop souvent et de façon désinvolte parmi les Futuristes russes.

Charif Majdalani (DR)

À l’occasion de la parution de L’Empereur à pied (lire ici l’article de Pierre Parlant), Diacritik a rencontré Charif Majdalani pour s’entretenir avec lui de ce puissant roman, conte cruel et tragique sur la puissance exorbitante des mots. Un roman clef de cette rentrée littéraire.

Charif Majdalani (DR)

Qu’il arrive à cheval ou à pied, qu’il parcoure le monde en carrosse ou en jet, la passion dominante, exaltante et terrible, de tout empereur n’aura jamais été que celle de l’infini. Tout doit s’accroître et rien ne doit cesser, telle est sa maxime. Fonder, conquérir, accumuler les biens et les honneurs sont les actes nécessaires à l’affirmation de sa gloire — ce maximum rêvé est le minimum qu’il vise —, encore faut-il que soit conjuré d’un même geste, c’est-à-dire en même temps, le danger toujours possible d’affaiblissement, voire d’extinction de celle-ci. Il le faut, ici et maintenant, et tant qu’à faire « pour les siècles des siècles ». De sorte qu’empereur désigne certes un homme de pouvoir, un bipède ivre d’ambition, mais peut-être aussi bien un mortel qui voudrait ne pas l’être. Et ce sera, dans ce roman où le Liban est le nom d’un entrelacs d’histoires plutôt que d’un pays, un type énigmatique, aussi malin que redoutable, difficile à saisir, comme s’il voulait cacher qu’en lui se loge un dieu au petit pied.

Pier Paolo Pasolini

Un jour, il y a des années maintenant, j’ai lu une phrase stupéfiante. Cette phrase figurait dans un livre de philosophie. À l’époque, encore lycéen, je n’étais pas sûr de toujours bien saisir ce qui était écrit dans ce genre d’ouvrages. Mais lire était en soi un événement. Je sentais que quelque chose s’accordait à mon être en le désaccordant du monde que par ailleurs il subissait. Je lisais pour m’alléger. Je lisais comme on dévale une pente.

Je m’aperçois aujourd’hui que mon acte de lecture ressemblait, en son ordre, à celui de Mouchette, cette gamine au destin bouleversant filmée par Bresson.

Emmanuel Laugier

Ayant à expliquer ce qu’était selon lui le poème, William Carlos Williams déclarait le penser sur le modèle d’« une petite (ou une grosse) machine faite de mots », étrangère à toute prétention d’ordre sentimental, et dont le « mouvement est intrinsèque, onduleux, et de caractère plus physique que littéraire ». Définition salutaire, qui nous rappelle tout à la fois l’importance de la matérialité de l’écriture poétique — le travail de la langue (double génitif) — et l’intégrité pragmatique qu’elle suppose. On se dit qu’en lisant un poème, a fortiori un livre de poésie, on serait bien inspiré, avant toute chose, de ne pas oublier de se demander à quelle sorte de « machine » on a affaire. Et puis, dans la foulée, à quel type de mouvement spécifique la « machine » obéit tandis qu’elle-même commande celui de notre propre acte de lecture.

Jérôme Orsoni

Pierre Parlant évoquait hier le nouveau livre de Jérôme Orsini, Le Feu est la flamme du feu, venant clore un triptyque commencé avec Des monstres littéraires (2015) et complété avec Pedro Mayr (2016), tous publiés dans la collection « un endroit où aller » des éditions Actes Sud.
Entretien avec Jérôme Orsini.

Jérôme Orsoni © Action Parallèle

Étrange et beau, curieusement assertorique, le titre intrigue. D’entrée de jeu, comme s’il fallait affranchir le lecteur toujours déjà pressé d’activer sa logique portative, et l’inviter ainsi à accueillir sans prévention ce qui arrive, il déclare possible que cause et effet se retrouvent fondus dans le même creuset. Mais ce n’est pas tout, car ce qu’il dit en le disant — en un pli poétique — esquisse aussi ce qu’il posera ultérieurement en vertu d’une maxime dont on mesurera, chemin faisant, l’efficace : « il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain ». S’il doit donc y avoir une quelconque souveraineté, ce ne sera pas celle de l’auteur. Autrement dit, pour bien jouer — ou jouer mieux —, surtout en matière d’écriture, il ne faudra pas cesser de déjouer. Bref, en lisant un livre qui déclare se méfier à ce point de ses propres démons, on aura plus d’une fois l’occasion de se demander si, finalement, il n’est pas hanté par un autre que lui.

Ossip Mandelstam
Ossip Mandelstam

« Incendies et livres — c’est très bien.
Nous regarderons encore et nous lirons. »

Saint-Pétersbourg, mai 1917. Février est passé, octobre est à venir. Qui est-il ce Parnok qu’on aperçoit déambulant dans les rues ? D’où sort-il, que veut-il donc ce « petit homme », aussi étrange que touchant, dont une part du nom s’enveloppe au passage d’un nuage de vapeur (Πap) ? Pressé d’en avoir le cœur net, désirant faire le point sur cette forme sautillante, affairée, quasi burlesque par moments, on dira que ce type est le héros d’un livre stupéfiant, Le Timbre égyptien, écrit en 1927-28 par Ossip Mandelstam, livre qui est en outre son unique œuvre de fiction. On aura, ce faisant, le sentiment d’avoir convenablement répondu, un peu stabilisé les choses en les rendant intelligibles, sans même s’apercevoir qu’on n’aura rien fait, sinon aggravé les effets d’un malentendu, en l’espèce un mal-lu.

Hubert Lucot
Hubert Lucot

Dans quelques semaines paraîtra aux Éditions P.O.L le prochain livre d’Hubert Lucot, À mon tour. Cet ouvrage sera le dernier qu’aura écrit celui qui vient de mourir dans la nuit du 18 janvier 2017.

Rendre hommage à cet écrivain né à Paris en 1935, dire combien son œuvre compte et comptera ne peut se faire sans avoir aussitôt à l’esprit le titre d’un autre de ses livres, publié également chez P.O.L en 1984, Langst.

Gérard Wajcman
Gérard Wajcman

Comme si la chose allait mieux une fois dite, l’usage éditorial veut que figure sous le titre d’un livre la mention de son appartenance. L’usage aime le genre. Ainsi du mot roman. Avant même d’entamer la lecture, ignorant tout de ce qui en constituera l’expérience, aura-t-on vu ce mot qu’un horizon se tracera pour laisser supposer ce qui nous attend.
Ce pourrait être le cas au vu de l’élégante couverture bicolore de format carré du livre qu’on vient de lire, qu’on a posé devant soi avec cette conviction, rare et troublante, qu’il est de ceux qui ne se referment pas. Le mot roman s’y trouve effectivement, écrit en petites lettres noires enlevées sur un gris pâle, juste au-dessous du titre, L’interdit, lui-même suivant le nom de son auteur. Un nom inscrit là sobrement, sans prénom, exposé, comme livré à lui-même, confié à un passage d’encre noire sur fond blanc.