Terrain vague (72) – Poésie, etc.

Photo © Christian Rosset

27 avril 2026. Abandonné en l’état ce matin l’épisode (71) où six ouvrages assez dissemblables entrent en résonance. Les idées venant plus rapidement que leur formulation, mettre un point final, c’est arrêter le travail d’élagage qui se voudrait infini. Mais l’imparfait restant de règle au Terrain vague, in fine ce sont les oreilles qui décident – et la peau.

Commençant à mettre en forme l’épisode suivant, de manière encore non linéaire, il est clair que la poésie y sera une fois de plus au centre, même si quelques ouvrages échapperont à cette catégorisation – tous ayant en commun de ne jamais transpirer le poétisme, dont les platitudes et envolées lyriques incitent, non à ferrailler, mais à taire ce qui nous vient à leur sujet à l’esprit.

Jetant un œil distrait sur les réseaux sociaux, j’y trouve une liste de maisons d’éditions et de collections de poésie qui ferment boutique, ou n’en sont pas loin, faute de moyens et de soutien. D’où la nécessité de continuer à défendre ce qui résiste à sa disparition.

28 avril 2026. Sur une trentaine de livres empilés ces deux derniers mois, onze titres (trois + deux + trois + trois) se sont détachés, non parce qu’ils seraient « les meilleurs », mais parce qu’ils se sont attirés comme des aimants, produisant de beaux décalages, et un certain nombre de trous. Un second épisode « Poésie, etc. » est donc à prévoir dans une avenir proche, les nouveautés de P.O.L s’y trouvant en « pole position ».

Dernière remarque, en forme de question : pourquoi tient-on autant, si j’en crois les envois qui me sont adressés, à ce qu’un non praticien, autrement dit un ignorant des choses élémentaires de cette activité, s’occupe de poésie ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, le montage continue… So May we Start ?

1. Le cercle pour jamais, quatrième livre de Pierre Parlant aux Éditions Nous – les trois précédents (recensés à la sortie du dernier, Une cause dansée) formant une trilogie –, est un ouvrage d’environ 300 pages, composé de poèmes, de lettres adressées et d’une « sorte de glossaire ». Son projet est ainsi formulé sur la 4e de couverture :

« Où en sommes-nous ?
Qui, pour nous accompagner ?
Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Composer le poème, écrire et adresser des lettres, inventer une sorte de glossaire auront été, chacune en son ordre, des manières provisoires de répondre à ces trois questions. »

Heureux d’y trouver un mot qui m’est cher, et n’ayant guère de réponse à apporter à ces questions (à l’exception peut-être de la deuxième), j’explore dans un premier temps ce volume en suivant l’ordre des pages – la première, adressée « à vous », ayant retenu assez longuement le lecteur que je suis ; ainsi que la suivante où il est question de l’idée « bizarre tout de même […] de s’adresser à des morts » (le mot « voix », imprimé en caractères gras, renvoyant au lexique en fin de parcours) – puis en opérant assez vite des sautes de pages plus ou moins hasardeuses, faisant de longs arrêts dès que mon regard accroche un mot, ou un nom, qui me dit quelque chose (et il y en a beaucoup… pas facile d’être bref, même s’il le faut), marquant certaines par un signet :

« VOICI LONGTEMPS
pourtant qu’on a compris qu’au temps perdu
du non cherché l’oubli procède en désespoir de cause
d’une technique à courant d’air laquelle valide une pseudo
reprise ouvrant à l’abjection plus vite qu’à l’embellie »

afin de retrouver rapidement ce qui a occasionné certaines explorations inattendues, comme cette « lettre adressée » à une compositrice dont j’ai plusieurs fois parlé dans ces pages au moment de son décès prématuré, rageant du peu d’effet de mes piqûres de rappel sur un milieu littéraire dans son ensemble peu sensible à la recherche musicale contemporaine – Pierre Parlant faisant exception : « chère Kaija / je viens d’apprendre votre disparition cette nouvelle paralyse quelque chose en moi » Elle donc, Kaija Saariaho, 1952-2023 (si je ne devais retenir qu’un seul titre de son corpus, ce serait Laterna Magica pour orchestre) : une accompagnatrice parmi tant d’autres de ce volume plutôt ouvert, et elle-même bien accompagnée, puisqu’elle a fait revivre la poésie des troubadours – ce dont se souvient l’auteur de cette adresse : « me revient la première fois que j’ai écouté L’Amour de loin votre opéra créé en l’an 2000 c’était une manière si franche de congédier le siècle m’avait saisi presque effrayé la beauté des voix de Jaufre Rudel de Clémence du Pèlerin trio autour duquel se noue le drame de ceux que vous aviez nommés des “personnages musicaux” vous disiez avoir commencé par la lecture de la vie (brève) du troubadour Jaufre Rudel telle que Jacques Roubaud la restitue dans son essai La Fleur inversequi traite de l’art formel des Troubadours. » Jacques Roubaud n’ayant pas répondu aux sollicitations de la compositrice au moment de sa mise en chantier, le livret de cet opéra fut confié à Amin Maalouf. Je me souviens m’être récemment entretenu de ce rendez-vous manqué avec Roubaud qui m’avait exprimé clairement ses regrets, mais… Inutile de revenir sur ce qui n’a pas eu lieu (K.S. composera par la suite un concerto pour violon nommé Graal théâtre). Il faut dire aussi que l’opéra…, quel désastre de nos jours, même si Innocence, l’ultime essai, plutôt réussi, de Kaija Saariaho, apporte quelques pistes pour s’en sortir.

Reprenons. Après avoir choisi 1. un poème, 2. une lettre, il nous faut maintenant nous aventurer dans cette « sorte de glossaire » de 46 entrées, nombre d’entre elles m’étant aussi chères que « provisoire » – je ne parle pas seulement de « Caprice » ou d’« Insomnie », de « Fantôme » ou de « Nuit », de « Papillon » (où l’on retrouve le nom de Saariaho), d’« Intégrales » ou de « Voix » (en passant par « Fenouil », en hommage à Ponge, comme à François Le Lionnais), mais aussi de « Bande-son », de « Montage », de « Radio » et de « Studio » qui font que, partageant avec l’auteur quelques fantômes familiers, je me retrouve dans cette partie du livre un peu comme chez moi. Page 207, je sursaute en lisant ces mots : « “Ici continue ma nuit dans ma tête multiple”, telle est la phrase enregistrée par le compositeur Luc Ferrari en surimpression d’un fond riche, complexe, raffiné ; des sons divers enregistrés in situ ». Contrairement à la compositrice finlandaise, approchée de loin, Ferrari a été pour moi, pendant longtemps, quelqu’un d’aussi proche que bienveillant avec qui échanger, et pas seulement sur la musique. J’ai donc nombre de ses musiques gravées en moi ; et tous ses disques, souvent écoutés. Le sous-titre de Presque rien n°2 (1977) est : Ainsi continue la nuit dans la tête multiple. « Ici » ou « Ainsi », peu importe ; mais « ma » au lieu de « la » – est-ce une coquille ? Ou un lapsus ? J’ai une préférence pour l’idée de lapsus (relever une coquille si l’on n’est pas correcteur est idiot) et, la tête non moins multiple continuant de dériver, j’imagine que Dutilleux aurait pu intituler son quatuor à cordes Ainsi ma nuit, avant de me demander si ce « ma » est comme le « mon » de Mon année dans la baie de personne de Peter Handke (qui a aussi écrit Une année au sortir de la nuit), ou plutôt marqué par le souvenir de Ma nuit chez Maud. Mais ce qui me retient finalement, ce sont ces mots magnifiques de Pierre Parlant, au sujet de l’œuvre de Ferrari : « un modèle parfait de bande-son ; un protocole d’écart et de salut irremplaçable », que l’on pourrait reprendre à propos de son propre travail d’écriture.

Je note aussi que, dans le chapitre « Voix » du glossaire, on trouve le nom de Claude Ollier, au sujet du « lien intime, énigmatique, qui semble unir la voix et l’écriture. » « Voix », venant dans l’ordre alphabétique après « Radio », renvoie aussi à « Fantôme », ce dernier mot incitant à une reprise infinie de ce livre étrange, Le cercle pour jamais, où le plus familier côtoie le plus énigmatique, par frottage bien entendu. Ne pouvant en dire davantage, en non poète comme en non philosophe, je cherche une dernière citation – quelque chose que je puisse entendre, comme à la radio : trace fantôme d’une voix greffée par montage sur une ou deux pistes d’une bande son multipiste en voie d’être mixée :

« ÉNERGIE CUMULÉE DES REGARDS
rebond de l’éclairage sous sa forme d’atelier
depuis l’esquisse du peuplier un merle prétend
avoir croisé Eric Dolphy – comment douter de lui ?
franc culot théorique des nuages notifiés ce matin
escortant une femme qui marche déliant assortie
de décision voilà qu’elle se met à réciter des paroles
les plus pertinentes qu’on puisse imaginer un couplet
connu d’elle seulement avec un fort accent elle demande
– qui a bien pu planter autant de notes dans le sable
sur la route qu’elle suit une pensée l’attend elle n’y sera
bientôt plus pour personne rejoint son point de départ
s’installe sous le mûrier chantonne sourit
remplace les trois boutons blancs de son gilet
par trois autres moins rouges »

Publié dans la collection « Inventions » des Éditions MF, mais de plus petit format que d’habitude, et surtout imprimé sur un papier fort épais – ou contrecollé sur du carton comme on a coutume de le faire pour les livres proposés aux enfants –, ce qui est à la fois surprenant (c’est probablement la première fois qu’un livre de poésie est ainsi façonné) et bien dans les habitudes de cet éditeur débordant d’idées en ce qui concerne l’aspect physique des livres qu’il produit (lire à ce sujet notre entretien avec Bastien Gallet) –, les dires de Lénaïg Cariou est composé d’un ensemble de poèmes « conversationnels » s’essayant à « travailler la parole recueillie comme un matériau », la poète n’étant « pas seulement celle qui parle, mais celle qui écoute, et retranscrit. » Le projet initial, nous dit-on, était de faire des entretiens radiophoniques, avant de les métamorphoser en matière à poèmes. « Dans la retranscription poétique, des paroles se perdent, d’autres se modifient : c’est comme un résidu de paroles, passées au crible de la mémoire. Des traces de dialogues, et de leurs silences. Elles disent leur rapport à la langue maternelle, à la langue étrangère, à leur langue de désir. Elles font l’expérience de l’exil, de la désorientation, de la fragmentation du moi. Un parcours narratif qui se tisse de l’une à l’autre. »

Dans les dires, les personnages sont réels, mais leurs contours restent volontairement flous. En voici, pour commencer, une double page :

les dires © Lenaïg Cariou / Éditions MF.

Bien entendu, le son de ces conversations se déplie dans la tête de qui les lit, fenêtre ouverte en ce qui me concerne (la forêt n’étant pas loin, et des trains passant irrégulièrement) ; mais ce sont les silences qui comptent en premier lieu, qui donnent la mesure, et nous parlent – leur condensation étant vertigineuse [En aparté. Me revient un titre méconnu de Claude Ollier (nom qui, faisant retour, nous permet d’opérer un lien avec le livre précédent) : Le dit de ceux qui parlent, devenant tout à coup les dires de celles et ceux qui parlent, que la poète écoute, en faisant usage de ciseaux fantômes.]

les dires © Lenaïg Cariou / Éditions MF.

les dires sont adressés « à J, E, L, G et L, M, R et S, F et L, N, E et F », soit onze consonnes (dont trois L et deux F) et deux voyelles (deux E). Cette liste me fait remonter quelques souvenirs, notamment de radio. Alors, je me mets à l’écoute à mon tour, me demandant ce qui restera en tête de ces dires après lecture, en dehors des silences qui sont de tension, comme on dit en musique (notamment quand on fait usage de partitions graphiques), des italiques, et de tout ce qui participe au rythme, reprenant une nouvelle fois ma lecture, mais autrement, comme on n’écoute jamais deux fois de la même façon un agencement radiophonique – ce qu’il est recommandé de faire avec cet objet singulier qui déploie une poésie non moins singulière et, avant tout, vivante.

 

Ce qui marque incise d’Esther Salmona chez Série discrète est de ces livres, volontiers appréciés ici, composés de peu de signes donc guère épais, que l’on range sans établir de hiérarchie avec les pavés du moment. J’ignore une fois de plus comment en parler, mais peu importe, puisque l’essentiel après lecture est de proposer une page – la choisir étant, si on veut, une forme de commentaire aussi peu bavard qu’éloquent. Celle-ci, comme on va s’en apercevoir, raccorde assez finement avec les livres dont nous venons de parler :

« comme par la voix
atone
défixée
recueillie »

De quoi s’agit-il avec ce « petit » livre, mais avec rabats et cahiers cousus – ce à quoi nous ne sommes pas insensibles ? Voici : « Le texte s’ouvre par “le monde”, “ses dimensions” et l’“absence”. Il y a un deuil, une rupture, un vide laissé dans le paysage. Et tout est là, dans cette première page, le sujet du livre, l’absence, le deuil, comment cela prend place dans le paysage, comment celui-ci est redessiné par cette absence même, comment le dire, le décrire, tel que l’autrice le voit maintenant après cette disparition, à partir de cette disparition, et malgré elle.  / Mais le sujet central serait surtout la langue, le “comment dire”, comment décrire, à la fois le très absent (la personne disparue) et le très présent (le paysage dans toute sa matérialité), et ce qui circule d’une présence désormais effacée entre les parois très matérielles d’une montagne, l’eau d’un ruisseau et la terre d’un chemin. »

Cheminant matériellement, pas à pas, mot à mot, mon regard se déplace vers la page suivante : « regarder au sol / voir / que tu tiens / partout / ne pars pas / à la moindre / ombre / sur chaque feuille ». Je relève que, même si j’ignore si ça « me parle », il est clair que ça « me touche » – l’oreille et le peau, bien accordées, incitant à ne rien ajouter (même si l’affirmer – ou plus directement l’avouer – est de l’ordre d’un ajout : supplément apportant un peu d’air au montage). Les signes comme les espaces étant comptés, impossible de s’étendre davantage, que ce soit par des mots, ou des silence, tels qu’on les note sur des portées ; mais il serait inexcusable de ne pas prendre congé sans relever une troisième page :

 « échos
de ton creux
échos
de ta paume

se taire »

2. Il y a deux ans, Jean-Louis Giovannoni et Geoffrey Squires étaient au programme du 12e épisode de Terrain vague, tous deux ayant été invités par les Éditions Unes à « composer librement leur anthologie personnelle dans une traversée chronologique de leur œuvre » : un Choix de poèmes en poche (collection aujourd’hui pérennisée – les volumes 5 et 6, signés Ludovic Degroote et Pia Tafdrup, venant de paraître). Ces deux auteurs publient aujourd’hui un nouvel opus aux mêmes éditions : Ici déjà plus, un recueil de « fragments » de Jean-Louis Giovannoni ; Littoral, un ensemble de poèmes de Geoffrey Squires en édition bilingue (traduction François Heusbourg).

De l’aphorisme, Paul Louis Rossi a écrit : « Plus l’affirmation est péremptoire, plus le doute s’installe ». Rien de péremptoire Ici, mais, çà et là, quelques traces d’humour, marque essentielle du doute ; et surtout de la justesse – non mesurable. Il me semble que ce qui relève du fragment – aphorismes, brefs récits – ne prend sens et nous procure du plaisir que si on se trouve, soit face à une énigme (ou plus largement, une proposition de caractère énigmatique), soit à une lumineuse (et parfois terrifiante) clarté – « l’entre-deux », parce qu’il égrène souvent des clichés, opérant moins bien. Ici, nous avons ces deux « extrêmes » judicieusement montés (certains fragments étant dédiés, ou détachés de cahiers anciens). On y croise des fantômes ; on y éprouve des passages du dedans au dehors, en tous sens, à travers de belles immobilités ; et tous les âges et territoires de la vie. Cette chronique ayant été mise sous le signe du nombre 11, mon commentaire sera un montage de 11 fragments tirés d’Ici déjà plus – choix non spontané, plutôt médité, même s’il aurait pu être différent sous une autre lumière :

1. « L’inconsistance des fantômes n’est pas enviable, mieux vaut s’adonner à la poussière : elle est éternelle. Quelle merveille ! des siècles en fines couches se déposent sur les objets, les meubles. » 2. « L’éternité est un concentré à diluer lentement. Ajoutez un peu d’eau et tournez ! » 3. « Des fantômes attendent devant leurs photos. Ils ont besoin de nos yeux pour se voir. » 4. « Nos mots annoncent la forme du silence que nous occuperons un jour ; fermés sur nous-mêmes, parmi les babillements incessants du monde. Les pierres semblent s’en arranger, quant aux océans, ils ne peuvent s’empêcher de bruire… » 5. « Je parle aux objets, prends des notes sur leurs silences. J’aurais dû m’abstenir, depuis que je m’adresse à eux, ils en profitent pour se glisser dans ma voix et se l’approprier ; et dès que je chuchote, ils parlent deux fois plus fort, et quand je me tais – ils hurlent ! » 6. « Nos voix sont une dimension du silence. » 7. « d’un carnet de 1985 / Il est des silences qui ne peuvent loger que dans notre voix. » 8. « Si on n’écrivait uniquement pour faire taire les mots ? » 9. « Quand les plantes viendront nous visiter, nous n’aurons plus besoin de bouger. » 10. « fragment de 1980 / Ce qui dort au fond de toi ne dort que parce que tu veilles. » 11. « Derniers gestes / égarés. / / Rien ne transpire. / / Pierres et nuages ne nous ont pas attendus. »

De Corse (« – Jean-Louis, sens ce parfum ! Tu le sens ? C’est le maquis ! Il est là dès qu’on approche de l’île… ») ou de Paris (« Interroger des visages dans le métro, et dans les rues demande une grande pratique, un savoir-faire ») à l’Irlande et la Grèce, le passage se fait, à la manière dont on referme un livre pour en ouvrir un autre chez le même éditeur, Unes. Littoral de Geoffrey Squires (né en 1942 en Irlande) est composé de « poèmes qui saisissent l’expérience de plusieurs voyages en Grèce » : « Brume sonore     sans direction / la rumeur des insectes dans tous les sens     partout / ce monde est tout autour /    / Et les choses qui fusent s’arrêtent dans l’air     comme saisies. » Ce qu’on note intérieurement, en écho au monde extérieur : sons, rumeurs et silences ; ce qu’on ressent : de l’air, cet autre nom du silence. « Geoffrey Squires a l’art de rendre compte du monde sensible et de la conscience de soi par touches légères, passant avec une infinie fluidité du détail à la totalité, l’un nourrissant l’autre dans la réversibilité de toute chose. Ces poèmes nous plongent dans la permanence de ce qui nous entoure – collines, rivières, côte – que notre présence et notre lecture traversent avec tant de brièveté. Tout se tient là, entre regards fugaces et répétition des phénomènes, des saisons, des vagues », écrit son éditeur (qui est aussi son traducteur). Du coup, le lecteur, comme souvent privé de mots, reprendra l’ultime vers de Littoral pour le faire sien : « Épuisement des similitudes      rien n’est pareil à rien. »

3. Procédant par montage entre brèves notations singulièrement éclairantes et séquences résolument énigmatiques… composé dans sa première partie de pièces en prose, et dans sa seconde en vers… Phrase entendue dans un rêve d’Olivier Gallon (en coédition La Barque / La Nerthe) est un ouvrage saisissant qui laisse à première lecture, comme aux suivantes, un sentiment d’étrangeté, comme si nous ne pouvions avoir accès à tout ce qui a nourri ce projet et son écriture, tout en le faisant travailler dans notre tête – et pourquoi pas en rêve.

« Un son retentit, d’une effrayante nouveauté » : bel incipit, un peu rimbaldien. « Commun calculable de nouveau. À chaque détonation l’un de nous tombait. Comme sur la mer la courbure de l’horizon flottait. Un vent en venait. Il passait sur les corps ensevelis sous les dunes naissantes, qu’ensemble ils formaient. » La lumière est belle, le rythme prenant – ce sera le cas tout au long des deux parties, y compris quand « au silence nous / nous en remettons /  / l’œil à la nuit » (le vers suivant, « la main sur la vitre est une caresse privée », n’étant pas sans dessiner une figure plutôt parlante, par son calme apparent : sa fulgurance retenue).

« Son regard au bord de faillir luttait. » À force de chercher quoi reprendre, certaines formulations reviennent à la mémoire : « Individu singulier recourant à la contradiction. Plus subtile elle est, plus subtil il est. L’équilibre tend vers “se taire”. Arbre extérieur et souterrain. » Dans le prière d’insérer, il nous est confié qu’« entre les deux parties et entre chacune d’elles, une libre circulation se joue. » Ce qui me frappe, c’est la composition quasi-musicale de l’ensemble : plutôt sonore, aux lignes mélodiques semées d’altérations inattendues, et, comme déjà souligné, d’une belle invention rythmique, jamais spectaculaire, mais efficace, au sens où elle permet de décider fermement des tempi, donc de ce qui ouvre à la perception de ce qui nous est soufflé à l’oreille, et aux sens. « Nul besoin / Que l’on m’en parle / En ne m’en parlant pas »

« Avant d’être ce qu’ils sont, elle, lui et les autres, n’avaient d’autre existence, ni pour moi d’autre rôle, que de s’animer sous mes yeux. Leur vie muette exaltait la vie. »

Autre livre relativement bref, et tout aussi dense, 9h11 de Harri Veivo chez [eklyz], ne nous conduira pas à nous épancher sur la difficulté de tenter quelques lignes à son sujet. Le fait est que se frottant à ce qui nous sera toujours inaccessible physiquement, même si, peu à peu, quelque lumière, quasi-objectiviste, pourra opérer, rapporter cette expérience de lecture entremêlant rudesse et calme effrayant n’est pas une mince affaire. Rappelons les faits : le 22 mars 2016, trois attentats-suicides à la bombe ont fait 39 morts et de nombreux blessés à Bruxelles. Le troisième a eu lieu à 9h11 dans une rame de métro à la station Maelbeek, où un homme a fait exploser sa bombe après avoir « changé de voiture / on ne saura jamais pourquoi ». Il se trouve que Harri Veivo était dans ce wagon, à sept mètres du terroriste ; après avoir survécu (ses « deux tympans, crevés ce jour-là, se sont cicatrisés »), il témoigne : « La bombe aurait pu ne pas exploser. Cette phrase exprime la seule certitude que j’ai, et il n’y aura pas d’existence sans sa vérité. Mais elle blesse et n’offre aucune consolation. Ne reste que la poésie, si cet écrit est un poème. »

« Seuls les chiffres sont exacts, et les lieux et les détails ; la ville reparaît imaginée à travers des personnages, des objets, des activités ; la beauté reste fugitive et suspecte. » Oui mais : « Il est 9h11 / à Maelbeek / l’étudiant qui sera tué dans un instant respire toujours / ses cheveux n’ont pas brûlé / la dame âgée qui sera tuée respire toujours, son corps n’est pas carbonisé / la jeune femme pense à son travail, à son amour, à sa famille, ou bien à rien, elle respire toujours, le tissu de ses vêtements n’a pas été déchiqueté / l’homme change de voiture / il est toujours entier / libre / capable de tout » Plus on avance dans ces 18 pages plutôt denses, plus les mots se gravent dans le souvenir, même si l’effet n’agit véritablement qu’au présent de la lecture, plus on se retrouve impuissant à apposer le moindre jugement à leur sujet, y compris le plus favorable – même s’il faut insister sur l’importance de cette publication, non par empathie envers son auteur (ou pour sa réserve), mais parce que : « il est 9h11, à Maelbeek / dans la rame qui vient de Schuman et repart pour Arts-Loi / des doigts s’agitent sur des écrans, tapotent les claviers / le contact existe / le monde existe / une voix parle au micro d’un téléphone portable, les lèvres effleurent l’appareil, quelqu’un l’écoute, dehors dans la ville, ailleurs dans le monde peut-être / l’écoute et répond / deux voix uniques »

Deux poèmes pour changer de ton, tirés du livre de Karine Miermont, Les instants les merles (accompagné de photographies de Bernard Plossu), son troisième à L’Atelier contemporain, éditeur, entre autres, de Stabat infans de Gérard Haller qui aurait été à sa place dans cette section – mais comme Catherine Weinzaepflen en a aussi sobrement que justement parlé ici-même, j’ai choisi de m’attacher à ces instants, sous le signe du silence. Peut-être parce qu’il s’accorde, non sans légèreté, à ce qui précède, et par simple jeu, de type Marabout (de Roche) / d’ficelle, commençons par ce premier poème dont le titre est Juin : « Une abeille sur une marche du métro / alors que je sors de la bouche / rue de Reuilly / Paris douzième », avant de le raccorder, après avoir longuement hésité, à ce deuxième, intitulé Moments :

« Celui qui a la mémoire des instants
qui se souvient de tel son
ou suite de gestes et sons
telle situation
reliée à tel moment
celui qui semble fonctionner
par séquences, rituels
Le son du dépliement d’une couverture
signe de l’humain qui s’allonge
promesse du somme
sur couverture sur humain
instant parmi des dizaines
emmagasinés dans son petit crâne
de félin domestique
génie des instants génie des endroits
chat »

4. Trois derniers livres, d’un auteur inconnu de tous, d’un autre inconnu de moi, et d’un collectif éphémère où les plus connu(e)s côtoient bien davantage d’inconnu(e)s.

J’ai donné trois valium à l’humaniste qui sommeillait en moi est le titre assez étonnant, ironique et percutant, d’un livre d’un certain N. Nescio aux éditions Louise Bottu. Les latinistes le savent, Nomen Nescio (abrévié généralement en N.N.) signifie « je ne connais pas le nom ». C’est donc un pseudonyme – comment pourrait-il en être autrement ? M’apercevant que j’ai machinalement glissé la carte de visite de l’éditeur entre deux pages, j’en profite pour recopier ces quelques lignes qui à première lecture m’avaient fait sourire : « l’excès de poésie est indigeste, la poésie je l’aime en petite quantité, diluée, comme le sucre dans le café. Un temps et puis, les poètes écrivent pour les poètes, non ?, se congratulent, se rendent mutuellement hommage dans leur petit monde fermé, ils t’endormiront de leur chant monotone et finiront par t’envahir, des intrus je te dis… » Une sorte de jeu, aux contraintes plutôt souples, est mis en pratique tout au long de ce livre dont le projet est de chasser les démons – d’éliminer, nous dit l’auteur, les intrus qui « ont pris le pouvoir en moi. Il agissent, ils parlent en mon nom. Humaniste, bourgeois, pacifiste, prolétaire, progressiste, flic, terroriste, locataire, exhibitionniste, électeur, romantique, instituteur, syndicaliste, journaliste », pour « me retrouver, retrouver ma voix. » Ce N. Nescio, un peu dandy, plutôt cultivé, semble avoir le goût d’entremêler des choses hétérogènes que le jeu typographique permet d’organiser à la manière d’une partition pour voix (comme une polyphonie de soi ?)

 

 

« Tourné retourné sur et dans ma langue, le mot intrus tourneboulé, intrus, rustin, Rustin, Louis Rustin, l’inventeur de la rustine, oui, rustine, dissolution, colmatage garanti, colmatage des fuites de la chambre à air, chambre à air-chambre à airs » – tout est dit.

 

 

 

Coudre le temps d’Elèni Kefàla est le cent-trentième livre publié par Le miel des anges à Sèvres (92), une association de loi 1901 qui « travaille à faire connaître au public francophone les auteurs grecs d’aujourd’hui et du siècle dernier. […] Le choix des œuvres et la traduction sont assurés par Michel Volkovitch et ses traducteurs associés. » C’est avec ce nouveau livre que j’aborde ce territoire où tout (en dehors de la musique : Xenakis, Aperghis) m’est étranger. La première chose à faire est donc de choisir un poème pour faire passer un avant-goût de ce qu’on peut y découvrir : « la poésie n’est pas consolation, elle n’est pas chant de joie et de tristesse, elle n’est pas refuge dans la bouche d’un aveugle, elle n’est pas musée. La poésie n’est pas manuel de définitions sur l’étagère aux classiques, ni la beauté à l’affût dans une pièce pleine de miroirs et de bois à moitié brûlé. La poésie n’est pas mer, ni naufrage, ni terre ferme, ni carte, ni boussole. /     / La poésie est »

« Coudre le temps est, nous dit Elèni Kefàla, “une tentative pour faire entendre la polyphonie du temps”, une polyphonie où l’on entendrait les voix les plus humbles associées aux plus connues. » D’une grande richesse quant au tissage entre ce qui est original, réinventant la langue (dont j’ignore tout, mais apprécie les équivalents français), et ce qui fait écho au passage fugace de glorieux fantômes (d’Ovide à Picasso en passant par Molly Bloom, et tant d’autres) croisés par « un Chypriote anonyme et presque illettré pendant la deuxième guerre mondiale, se trouvant au large de l’Italie en route vers l’Angleterre », ce livre est une belle surprise. Refermons-le après avoir noté au passage cette autre « définition » de la poésie : « la redistribution du silence / dans la langue »

Onzième et dernier volume de cette constellation : TRAM•ES, un ouvrage collectif, fruit d’un appel à contribution très ouvert sur le thème inépuisable de « la ville », donc de « la vie en ville », qu’on l’habite, qu’on la quitte, qu’on la rêve, etc. Le vers libre y est dominant – rien de nouveau sous le soleil des villes ; mais on y trouve aussi quelques essais plus en recherche d’autres formes de liberté. Difficile de choisir une ou deux pages de cet ensemble voué à être affiché sur les murs des villes qui désireront s’y coller (voilà qui nous change du métro). Raccordons donc tout d’abord une prose brève d’Aline Bonnier (une autrice découverte dans ce recueil) :

« Débordement /     / Encore que les respirations soient lasses et que les réponses ne viennent pas d’en haut. Encore qu’on galère à faire naître une tige au milieu de tant de sable, je suis chez moi ici. C’est ma maison. Je grandis chaque jour entre ces murs et la plupart du temps je ne bouge pas. J’émerge lentement. Je m’enracine et prolifère dans le terreau des rues. Encore que je lézarde parfois j’insiste, je crée le monde à mon étage car devenir quelque chose comme soi s’écrit sans bornes et sans mesure. »

à ces vers d’Alexandre Burin (idem) : « la nuit / tu mâches /   / une langue / blue /   / langue terrain / langue terrain vague /   / derrière la ceinture / – qui, tapie /   / ramasse / rétame /   / elle imminente », regrettant de ne pourvoir citer du poème de Liliane Giraudon (La lune est comme un fromage au-dessus de la ville), le plus beau de cet ensemble selon moi, que le premier vers : « la nuit les villes sont belles        autrement que dans les bois », et sa toute fin : « beauté des villes oui / puisque ensemble nous y sommes    aussi proches    des mouettes que des rats / puisque ici au cœur    de celle où je dors    nous avons    la mer » – ou de celui de Charles Pennequin (Écoute ce silence), fortement rythmé (ce qui est bien plus rare qu’on pourrait croire), que les premières lignes : « Écoute le silence. Le vrai silence. C’est impossible un vrai silence. Qui plus est un silence de ville. Un silence, c’est sans geste humain dedans. Sans trop d’humain. Sans son geste ou sa parole. Sans ses bruits non plus. Écoute ce silence sans presque tous les bruits humains. Et elle est morte dans çà. Dans ce genre de silence. Elle est disparue là-dedans. Écoute-moi ça. Tu m’en diras des nouvelles. » (à suivre)

Pierre Parlant, Le cercle pour jamais, Éditions Nous, avril 2026, 336 pages, 25€
Lénaïg Cariou, les dires, Éditions MF, mai 2026, 80 pages, 14€
Esther Salmona, Ce qui marque incise, Série discrète, mars 2026, 64 pages, 12€
Jean-Louis Giovannoni, Ici déjà plus, Éditions Unes, avril 2026, 96 pages, 19€
Geoffrey Squires, Littoral, Éditions Unes, mai 2026, 64 pages, 17€
Olivier Gallon, Phrase entendue dans un rêve, La Barque / La Nerthe, janvier 2026, 80 pages, 17€
Harri Veivo, 9h11, Éditions [eklyz], mars 2026, 32 pages, 12€
Karine Miermont, Les instants les merles, L’Atelier contemporain, avril 2026, 160 pages, 20€
Nescio, J’ai donné trois valium à l’humaniste qui sommeillait en moi, Éditions Louise Bottu, mars 2026, 134 pages, 14€
Elèni Kefàla, Coudre le temps, Le miel des anges, hiver 2026, 116 pages, 12€
Collectif, TRAM•ES, Éditions du Bunker, avril 2026, 162 pages, 15€