Albert Camus

Il suffit d’être un peu attentif pour entendre le nom de Camus dans la bouche de tout un chacun, comme si évoquer son nom ou une de ses phrases – prise au hasard dans un site de citations ou de vagues souvenirs scolaires –, conférait un label de crédibilité. Les hommes politiques, quelle que soit leur couleur, en sont friands et il est évident que je n’ai ni l’intention ni la possibilité de tout recenser mais plutôt de pointer un phénomène qui, selon son humeur du jour, irrite ou fait sourire, et en tout état de cause, plonge le nom de Camus dans le « politiquement correct ».

Ikigami préavis de mort

Se laisser mourir pour permettre aux autres d’apprécier la valeur de la vie, voilà ce que prône le gouvernement dans lequel s’inscrit Ikigami : Préavis de mort, de Motorō Mase. Dans le futur proche d’un pays calqué sur le Japon moderne, est entrée en vigueur « La loi pour la prospérité nationale ». Derrière ce nom politiquement correct se cache le moteur vrombissant de la dystopie que Motorō Mase construit. Chaque enfant se voit injecter un sérum dont certains échantillons seulement sont contaminés et provoqueront la mort des plus malchanceux entre l’âge de 18 et 24 ans. Le gouvernement déclare que voir des vies s’arrêter réveille l’envie de vivre, sans preuves à l’appui ni que nous, lecteurs, connaissions clairement le contexte socio-politique dans lequel la loi a été acceptée.

Naoya Hatakeyama

Naoya Hatakeyama est un photographe japonais dont les travaux sont publiés par les éditions Light Motiv, de Terrils (2011), ces « montagnes tombées du ciel » des bassins miniers du Nord de la France, à Rikuzentakata (2016), en passant par Kensengawa (2013), ces deux derniers livres centrés sur sa région natale, dévastée par un tsunami le 11 mars 2011. Naoya Hateyama est un photographe de paysages en tant qu’archives d’histoires humaines, palimpsestes de vies, des « natural stories », pour reprendre le titre donné à la rétrospective de son œuvre en 2012, passée par Tokyo, Marseille, Amsterdam et San Francisco.

Inio Asano (DR)
Inio Asano (DR)

Avec les treize tomes de la série Bonne nuit Punpun, Inio Asano propose une histoire qui prend son temps. Le tour de force de la narration réside ici dans le fait que la quasi-totalité de l’expression orale du personnage principal nous est soustraite. Et il est difficile de s’être préparé mentalement à la descente aux enfers que traverse Punpun, si inconscient et si vif d’esprit.

Silence

« On ne s’absout pas de ces péchés dans une église, on le fait dans la rue, le reste ne vaut rien, et je le sais ! », déclarait Harvey Keitel au début du Mean Street de Martin Scorsese, cinéaste ayant toujours mis la foi et le mystère au cœur de son œuvre. Il aura fallu des années au cinéaste pour réussir à monter l’un des projets qui lui tenait le plus à cœur : Silence, magistral film sur la foi et le doute. Un film catholique au sens scorsesien du terme, non pas un prêche mais l’œuvre d’un homme complexe qui n’a jamais cessé de s’interroger sur les rapports que l’homme entretient avec Dieu.

Laurent de Sutter
Laurent de Sutter

Plus d’un an bientôt après les attentats en chaine du 13 novembre 2015 et plus de deux ans après l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper-casher, dans une succession presque ininterrompue de crimes, le terrorisme n’a cessé de faire question, d’ouvrir des débats sans jamais véritablement parvenir, des questions religieuses aux explications psychologisantes, à convaincre. Sans doute faut-il lire sans attendre le remarquable et puissant essai de Laurent de Sutter Théorie du kamikaze pour avoir enfin autant de clefs neuves, fécondes et énergiques sur la figure prégnante de ces attentats, à savoir le kamikaze.
Diacritik a rencontré le temps d’un grand entretien sur ces questions celui qui s’impose, essai après essai, comme l’une des figures de proue du renouveau de la scène intellectuelle contemporaine.

Mademoiselle Park Chan-Wook
Il est toujours étonnant de sortir d’un film de Park Chan-Wook, cinéaste pourtant éclectique, avec la même impression : celle d’un mélange d’admiration pour le travail formel du cinéaste et de frustration pour s’être toujours un peu ennuyé. L’œuvre du réalisateur coréen est pourtant originale mais si souvent décevante. Chez l’auteur de Old Boy le synopsis est toujours sensationnel, ou au moins excitant, mais souvent développé par un scénario décousu et rarement subtil. Mademoiselle n’échappe pas à la règle et appartient à la singulière catégorie des films à moitié réussis mais que l’on se surprendra à conseiller parfois, comme malgré soi : on s’y ennuie un peu, mais on y trouvera quelques images fantasmagoriques inoubliables, une pendaison lors d’une nuit enneigée, une pieuvre débordant d’un bocal, figurant la monstruosité des personnages masculins.

Ken Liu (à gauche) mimant pour Dominique Bry une discussion animée avec David Treuer, festival América 2016
Ken Liu (à gauche) mimant pour Dominique Bry une discussion animée avec David Treuer, festival America 2016

Dans un futur proche, en 20XX, deux scientifiques mettent au point une machine révolutionnaire qui permet de revenir dans le passé, sans possibilité pour le témoin d’interférer avec cet advenu. Ainsi sera-t-il peut-être possible de rassembler de nouveaux témoignages sur des événements méconnus de l’Histoire, comme les agissements de l’Unité 731, lors de la seconde guerre mondiale, focale de la novella de Ken Liu, prodige des lettres américaines, auteur de La Ménagerie de papier. « L’Histoire est affaire de narration », déclare l’un des personnages de L’homme qui mit fin à l’histoire ; Ken Liu le démontre de manière magistrale.

Yoko Tawada
Yoko Tawada

Si le regard animal, l’animal que nous regardons et qui nous regarde font depuis toujours partie des préoccupations humaines, ne serait-ce que pour scruter la part animale dans chacun de nous, la visibilité de cette préoccupation a beaucoup augmenté depuis la circulation incessante des images et des informations dans les réseaux mondialisés. Il ne se passe pas une journée où lorsque nous ouvrons Facebook il n’y a pas un chat qui nous regarde, un quelconque film animalier qui essaie de nous égayer ou au contraire d’éveiller notre mauvaise conscience de carnivores. La littérature n’est pas en reste depuis les fables de La Fontaine, Le silence des bêtes d’Élisabeth de Fontenay ou récemment La défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, pour ne nommer que ceux qui me viennent spontanément à l’esprit. Les animaux ont obtenu droit de cité, même si cela ne change pas grand-chose à leurs conditions de vie. L’animal est donc une histoire médiate, et Davy Crockett avait raison de dire qu’ « il semblerait plus facile de rencontrer l’humain qui a vu l’humain qui a vu l’ours que de rencontrer l’ours lui-même ».

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C’est avec trois livres récents, autour du corps — corps du délit, corps du délire — que Catherine Simon a choisi d’ouvrir sa rentrée littéraire 2016 sur Diacritik, avec Désorientale de Négar Djavadi (éditions Liana Levi) et Frankenstein à Bagdad de Ahmed Saadawi (éditions Piranha), mis en regard avec un livre récemment paru chez Actes Sud, Yokainoshima du photographe Charles Fréger.

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En hommage à l’immense Michel Butor qui vient de mourir, Diacritik republie cet entretien de 1993, paru dans nos colonnes le 29 février dernier

« Génie du lieu », « inventeur d’Amérique » et « découvreur d’écriture : de La Modification à Transit, en passant par Mobile et Matière de rêves, Michel Butor auquel Frédéric-Yves Jeannet adressait la semaine dernière sa lettre anthume, n’a cessé, au gré de ses voyages au Japon, aux États-Unis, en Australie, de faire bouger l’écriture, de la mener, elle aussi, aux antipodes. Cet entretien a eu lieu à Lucinges, dans sa maison si justement nommé « à l’écart », en août 1993, pour la revue Eden’Art. Rencontre avec un explorateur du continent Écriture, Michel Butor, si imposant dans un étonnant bleu de travail aux multiples poches, dans lesquelles il a rangé stylos et crayons, ses outils de travail. Michel Butor, qui, en 1993, voyait déjà dans la série télé l’avenir du roman…