Mademoiselle de Park Chan-Wook : entre admiration et ennui

Mademoiselle Park Chan-Wook
Il est toujours étonnant de sortir d’un film de Park Chan-Wook, cinéaste pourtant éclectique, avec la même impression : celle d’un mélange d’admiration pour le travail formel du cinéaste et de frustration pour s’être toujours un peu ennuyé. L’œuvre du réalisateur coréen est pourtant originale mais si souvent décevante. Chez l’auteur de Old Boy le synopsis est toujours sensationnel, ou au moins excitant, mais souvent développé par un scénario décousu et rarement subtil. Mademoiselle n’échappe pas à la règle et appartient à la singulière catégorie des films à moitié réussis mais que l’on se surprendra à conseiller parfois, comme malgré soi : on s’y ennuie un peu, mais on y trouvera quelques images fantasmagoriques inoubliables, une pendaison lors d’une nuit enneigée, une pieuvre débordant d’un bocal, figurant la monstruosité des personnages masculins.

Mademoiselle Park Chan-Wook

Dans la Corée des années 30 sous domination japonaise, une jeune Coréenne est engagée comme servante d’une riche Japonaise soumise à un oncle pervers. La servante est aux ordres d’un escroc, se faisant passer pour un aristocrate Japonais et décidé à épouser la riche héritière, mais très vite une relation particulière se crée entre la pseudo servante et sa maitresse.

Œuvre ouvertement féministe, film d’amour aux accents fantastiques, portrait sans concession de misogynes imbéciles et de machos manipulateurs en même temps que film à suspense, le dernier film de Park Chan-Wook tente d’être tout cela à la fois au risque d’apparaître comme un fourre-tout inabouti, un bel objet un peu creux, la faute à un montage insupportable fait de flash-backs qui cassent un rythme que le réalisateur peine à trouver. Le film souffre également d’intempestives ellipses qui semblent sacrifier des séquences nécessaires à la narration. Jamais le film ne dépasse la simple note d’intention, Park Chan-Wook, obnubilé par l’idée de stupéfier le spectateur à chaque séquence en oublie l’équilibre du récit qui aurait installé une véritable tension dans le film et maintenu l’intérêt du spectateur. L’histoire se veut complexe, au risque d’être d’abord illisible avant d’en devenir…prévisible.

Si le scénario brouille les pistes dans sa première partie, on comprend assez vite qu’il s’agit d’un jeu de faux-semblants, ou les personnages « jouent la comédie » pour mieux se manipuler. Le réalisateur fait se multiplier les points de vue. On pense d’abord à Rashomon d’Akira Kurosawa puis on pense assez vite à n’importe quoi, sauf à Mademoiselle. Park Chan-Wook filme une même séquence à travers le regard des différents protagonistes, le spectateur aura vite compris ce que cachait ce jeu de dupes et le mystère vite éventé : les manipulateurs ne sont pas ceux qu’on croit, les victimes ne sont pas celles qu’on croit, moi-même je ne suis pas celui que vous croyez etc., etc. N’est pas Hitchcock qui veut. On s’ennuie assez rapidement, le procédé apparaissant alors comme tout à fait artificiel.

Mademoiselle Park Chan-Wook

Basculant du baroque au kitsch, Mademoiselle ressemble à une suite de vignettes, certes sublimes, mais sans corps, un comble pour un film qui se voudrait sensuel et provoquant mais se contente d’illustrer d’une façon assez simpliste les poncifs sur l’amour entre deux femmes. Les héroïnes devaient elles forcément être hystériques et vénéneuses jusqu’à la caricature ? Le film semble dater, les scènes d’amour sont exagérément stylisés jusqu’à ressembler à un érotique de M6 qui aurait bénéficié d’un chef opérateur génial.

Mademoiselle Park Chan-Wook

Plein de bonnes intentions, le réalisateur sud-coréen se voudrait subversif, il l’est parfois, dans sa façon assez peu conventionnelle de présenter des hommes tous plus pathétiques et lamentables les uns que les autres et de sonner la révolte des femmes dans un univers où elles n’étaient censées être que des éléments de décor pour le bonheur des mâles. Mais sa propension à tout sacrifier au nom de la beauté formelle apparaît comme un oxymore : la mise en scène contredit parfois le propos, bien involontairement. Considérées comme des éléments de mise en scène plus que comme de véritables personnages, les actrices sont perdues dans ce tableau fascinant mais informe. Mademoiselle Park Chan-WookD’une séquence à l’autre, les caractères changent, puis redeviennent ce qu’ils étaient, encore une fois le montage semble avoir fait d’importants dégâts.

Park Chan-Wook entendait brasser les genres les plus différents, comme un résumé de l’ensemble de son œuvre : tragédie, polar ou satire, parfois burlesque et le mélange ne prend jamais tout à fait. Une nouvelle fois, si les qualités de ce cinéma de l’excès sont indéniables, Mademoiselle alterne moment de bravoure et séquences au limites (franchies) du ridicule, on n’est jamais vraiment touché, on ne rit jamais vraiment non plus, parfois l’humour un peu lourdingue de Park Chan-Wook plombe même tout à fait l’atmosphère, une fois de plus, on ressort d’un de ses films à la fois impressionné par le sens de l’image qui marque et convaincu que l’ensemble aurait gagné à être plus épuré.

Mademoiselle est donc un de ces ratages qui méritent le détour, un film superbement réalisé mais bien mal produit, agaçant quand le grand film féministe que l’on espère finit en exercice de style brillant mais superficiel. Mademoiselle n’en demeure pas moins une œuvre singulière, ce qui, dans le contexte actuel, suffit à justifier le détour.

Mademoiselle – Corée du Sud – 2h20 – Un film réalisé par Park Chan-Wook – Scénario : Park Chan-Wook et Chung Séo Kyung – Directeur de la photographie : Chung-Hoon Chung – Montage : Kim Sang-Bum – Avec : Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri, Jung-Woo Ha, Jin-Woong Cho, Kim Hae-Sook, Sori Moon