Six-quatre, polar de l’absence

Oubliez ce que vous croyez savoir du Japon, oubliez les stéréotypes faits de mangas ultra-violents, de rythme de vie effréné, de travailleurs qui se pressent, que l’on pousse dans le Shikansen ou de yakuzas caricaturaux et plongez dans Six-quatre de Hidéo Yokoyama, roman policier captif et captivant paru aux éditions Liana Levi.
Un thriller obsédant qui déploie une intrigue à la poétique d’haïku et met la psychologie des personnages et le poids de la société japonaise tout entière au centre d’une affaire non résolue depuis quatorze ans. 

Le commissaire Yoshinobu Mikami est un flic comme on en voit rarement dans un polar : « Directeur des Relations avec la presse, dépendant du Secrétariat des Affaires administratives, appartenant à la Direction Générale de la Police, département D ». Ce n’est pas un rond-de-cuir pour autant, il a longtemps été sur le terrain, inspecteur au sein du 2è Bureau, parcours qui l’oblige à jouir d’une image ambivalente au sein d’une organisation centrale et pyramidale au poids de chape. Pour la plupart des policiers, il vit parmi eux sans être vraiment l’un des leurs. Lui, à l’aune de son changement d’affectation, se questionne sur son passé et son avenir. Il se sent placardisé, démuni, c’est son « casier », sa malédiction. Il ne pense qu’au jour où il pourra réintégrer le corps des enquêteurs. Son passage par la salle de presse ne sera que temporaire. Il est flic. Il veut redevenir flic. Faire face à une meute de journalistes qui pousse l’administration dans ses retranchements sur l’accès à l’information, sur l’anonymat des victimes ou des suspects dans les enquêtes en cours n’est pas son idéal de vie. D’autant que Mikami (et son épouse Minako, elle-même ex-policière) vivent dans l’attente de retrouver leur fille Ayumi qui a fugué et dont ils n’ont plus de nouvelles depuis des mois. Et l’absence de leur fille comme le fait de ne pas savoir si elle est ou non en vie, si c’est elle qui appelle à leur domicile sans prononcer un mot, sont autant de perturbations possibles pour exercer son métier et assumer un poste dont il ne voulait pas. Qui plus est quand le spectre du « Six-quatre » ressurgit.

Six-quatre, comme l’an 64 de l’Ère Shōwa, « ère de paix éclairée » allant de 1926 à la mort de l’empereur Hirohito en 1989. Six-quatre, comme le code désignant une affaire non élucidée qui a plongé la police de D. dans l’embarras pour des années, un cold case en sommeil pendant quatorze ans jusqu’à ce jour. Mikami apprend par sa hiérarchie qu’en tant que nouveau Directeur des relations avec la presse, il doit demander au père de la petite Shoko, enlevée et tuée, sans que jamais son ravisseur et meurtrier soit identifié et arrêté, s’il accepte de recevoir le Directeur Général de l’Agence Nationale venu de Tokyo. Le département D. est à bonne distance de la capitale, mais dans ces relations verticales, du simple agent aux responsables de services en passant par les adjoints, les sous-directeurs, Tokyo n’est jamais loin. Le poids de la hiérarchie, de la structure, augmentés des usages et des codes nippons, sont des freins, des contraintes, qui amènent chacun à mesurer, jauger, chacune de leurs paroles, de leurs postures, de leurs actions. La réserve, la déférence sont de mise, de chaque instant, même au sein du couple Mikami.

Au Japon, Hidéo Yokoyama est aujourd’hui un auteur reconnu, ancien journaliste (il a été chroniqueur judiciaire pendant douze ans), Six-quatre est son sixième roman. Paru en 2016 et déjà adapté sur grand écran (Rokuyon : Zenpen et Rokuyon : Kōhen), le livre possède tous les ingrédients d’un thriller de facture anglo-saxonne : des disparitions (la petite Shoko, Ayumi… on pense à Broadchurch ou Mystic River), des rivalités internes nées sur les bancs de l’école de police, une affaire criminelle à même de bousculer l’édifice policier…

Sauf qu’Hidéo Yokoyama a pris le parti de l’immersion dans la tête d’un flic qui se questionne lui-même autant qu’il ambitionne de trouver les réponses : où est sa fille ? Qui a enlevé Shoko ? Pourquoi sa hiérarchie ne lui dit-elle rien ? Que manigance le carriériste Futawatari ? Ce nouvel enlèvement est-il l’œuvre de l’auteur du Six-quatre ou celle d’un copiste ? Et pourquoi précisément le jour de la visite du Directeur Général ? Le roman chemine à pas lent et happe le lecteur par son style ramassé, sec, tout en jouant avec et de la complexité des rapports humains au sein de l’administration policière, entre les journalistes et les membres du service de presse de D., entre les hommes et les femmes, entre les supérieurs et leurs subalternes.

Parce qu’il est à la fois une enquête qui procède à partir de riens mais aussi et surtout un roman immersif fascinant, Six-quatre déjoue les codes du polar et fait de l’absence d’action comme de réponses le cœur d’une histoire d’affirmation de soi et de rédemption au pays du Soleil Levant.

Hidéo Yokoyama, Six-quatre, traduit du japonais par Jacques Lalloz, éditions Liana Levi, septembre 2017, 624 p., 23 € — Lire les premières pages