The Third Murder : un crime à l’épreuve du regard, par Laura Naudeix

The Third Murder

Au cours d’un entretien accordé à Diacritik, Hirokazu Kore-Eda reste ferme : « Je ne peux pas parler au nom du film ou en mon nom. Ce n’est pas à moi de donner une interprétation, c’est à vous de trouver la vôtre. » Et précisément, ce film, The Third Murder, ne nous facilite pas la tâche, ou plutôt nous missionne d’aller contre cela même que nous voyons.

Dès les premiers instants, un homme tue un autre homme, geste terrible sanglant, bientôt noyé dans les flammes et dans la nuit. Capté par la justice, qui l’inscrit dans une chronologie plus longue, il s’avère que c’est le « troisième meurtre » commis par cet homme, qui va donc, en bonne logique, être condamné à mort. Mais ce crime barbare, exécuté avec la décision d’un rituel, ne cesse pourtant d’être questionné : par le récit et l’interprétation qu’en donnent les autres personnages, mais surtout par les dédoublements que le film a le droit d’opérer en son propre sein, c’est-à-dire sur ses propres images.

Kore-Eda a imaginé au départ une fable abstraite à trois personnages – le meurtrier, l’avocat et une mystérieuse jeune fille –, mais revenant à son tropisme documentaire, il a voulu explorer les rouages de la procédure pénale. Il fait donc apparaître une procureure, des victimes, un puis deux juges, trois avocats enfin, qui s’avancent ensemble à l’écran, comme dans un western. Et voici que ces figures il ne peut s’empêcher de leur choisir des manies, de rajouter des collègues, un père, une fille, une secrétaire, une mère, chacun leur vie, déployant une arborescence qui interroge jusqu’aux limites de l’individu et de l’identité. Ainsi, dès ses premiers films de fiction, notamment After life (1998), Kore-Eda a montré la manière dont nous sommes tissés au monde par une famille, un paysage, des souvenirs, mais il explorait aussi la manière dont une forme de bonheur pouvait sourdre du rôle que l’on acceptait de jouer dans l’existence d’autrui. Prendre la place d’un autre ou combler son absence était examiné comme une option douloureuse mais consolatrice. La vie prenait alors sa pleine densité d’expérience, et pouvait, en effet, avoir été vécue.

Ici, le personnage auquel semblent assignées, à trois reprises, trois mises à mort, se dérobe : s’est-il vengé ? a-t-il fait justice lui-même ? pour qui ? Si son statut ne cesse d’être remis en jeu, c’est que sa place au cœur du film est d’un autre ordre. Le meurtrier – coupable ? – donne un visage à la société des « innocents » tout entière, puisque la peine de mort serait soutenue, silencieusement, par une grande majorité de la population japonaise. Il est donc davantage question d’ôter la vie que de lui donner une signification. Alors qu’il cite comme l’une de ses sources d’inspiration le chef d’œuvre d’Akira Kurosawa, Entre le ciel et l’enfer (1963), il semble que Kore-Eda n’y ait pas seulement puisé une magistrale utilisation du Scope, mais bien un effarement et une révolte. A-t-il voulu affronter plus directement la société et ses institutions, son organisation planifiée jusque dans le déroulement des procès : la récidive déclenche automatiquement un durcissement de la peine, suivre machinalement le cours d’une procédure est « juridiquement plus économique » que de réorienter une défense, où mentir est plus rentable que dire le fond d’une certitude insaisissable… ?

Une vraie colère sourde anime ce film romanesque (et peut-être trop compliqué d’intrigues ramifiées) qui le pousse, par exemple, à privilégier les scènes de parloir, au risque d’en accuser le caractère artificiel. Mais, explique le réalisateur, c’est au contraire le seul lieu qui restait pour rencontrer l’accusé, incarné par un Kôji Yakusho dense, humain et énigmatique, car à l’audience, dans la réalité, il ne se passe plus rien, lorsqu’un procès s’ouvre, la sentence est déjà écrite… The Third Murder se donne alors à voir comme une réflexion étouffante sur un ordre qui dissimule la vacance de ses valeurs derrière une exigence morale sans compassion.

Cette quête hivernale et amère de la vérité, magnifiquement photographiée, est filmée à hauteur de l’avocat, Masaharu Fukuyama, au faîte de sa séduction glaciale. Encore un fils qui, comme souvent chez Kore-Eda, et déjà avec Fukuyama dans Tel père, tel fils (2013), est confronté à sa propre défaillance de père. De temps en temps, la caméra s’éloigne, verticale, offrant au spectateur un point de vue qu’on qualifiera par commodité de « divin », céleste du moins. Mais celui qui se croit ainsi regardé se sent-il jugé ou validé ? La liberté accordée, dans un dernier geste des doigts, par un homme taxé de « coquille vide », ouvre-t-elle une respiration ou ne trahit-elle qu’un silence définitif ? A nous de le deviner, ou de le choisir, mais la solitude qu’elle impose aux personnages comme aux spectateurs, inédite chez Kore-Eda, est sidérante.

The Third Murder, Hirokazu Kore-Eda, Japon, 124 mn. Avec : Masaharu Fukuyama (Shigemori) , Kôji Yakusho (Misumi) , Suzu Hirose (Sakie). En salles le 11 avril 2018