Rentrée littéraire 2016 : Corps du délit, corps du délire

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C’est avec trois livres récents, autour du corps — corps du délit, corps du délire — que Catherine Simon a choisi d’ouvrir sa rentrée littéraire 2016 sur Diacritik, avec Désorientale de Négar Djavadi (éditions Liana Levi) et Frankenstein à Bagdad de Ahmed Saadawi (éditions Piranha), mis en regard avec un livre récemment paru chez Actes Sud, Yokainoshima du photographe Charles Fréger.

Wet Eye GlassesDans l’avion qui l’emmène vers l’Europe, Kimiâ Sadr, la narratrice, observe par le hublot l’Orient qui « rétrécit, devient anecdotique puis disparaît », comme elle-même va disparaître… puis renaître, errer de Bruxelles à Paris, avant de timidement s’épanouir, avalée/recrachée (ça arrive) par la lampe merveilleuse de la vie. « Bientôt, mon prénom ne sera plus prononcé de la même manière, le « â » final deviendra « a » dans les bouches occidentales, se fermant pour toujours. Bientôt, je serai une « désorientale ». Alors que l’avion s’enfonce dans les nuages, le présent déferle, chargé d’une joie violente ». Tragédie optimiste, Désorientale est une saga paradoxale, iranienne et française, habile et maladroite, sacrément culottée : l’une des plus belles surprises de cette fin d’été.

v_auteur_255Son auteure, Négar Djavadi, née en 1969 en Iran, pays qu’elle a fui en 1980 avec sa mère et sa sœur en traversant à cheval les montagnes du Kurdistan, vit aujourd’hui à Paris. Elle y a acquis la nationalité française et travaille comme scénariste pour la télévision. Désorientale est son premier roman. Il raconte, sous la forme d’un monologue faussement échevelé, l’histoire d’une gamine, Kimiâ, et de sa famille. Traversant le temps, naviguant de l’Iran féodal au régime des mollahs, racontant les mille et une métamorphoses qui mènent de l’enfance heureuse à l’exil chaotique, de la petite fille « garçon manqué » à l’homosexuelle qui s’assume : Négar Djavadi tisse le fil d’une histoire à la fois familière et rarement écrite. A l’instar de Persépolis, la BD-culte de Marjane Satrapi, Désorientale tient du roman d’initiation, du conte persan et du carnet de voyage. Sauf que les ingrédients – comme le monde – ont changé. La montée en puissance du totalitarisme islamiste est passée par là, donnant à Désorientale une terrible actualité.

Le récit de la jeune Kimiâ commence aujourd’hui, à Paris, à l’hôpital Cochin, dans le service dédié à la procréation médicalement assistée. Assise dans la salle d’attente, la narratrice s’impatiente et espère, comme la dizaine de couples présents à ses côtés. A un détail près : Kimiâ est seule, personne ne l’accompagne. Kimiâ est homo et rêve, depuis toujours, d’avoir des enfants. Son amoureuse est une Flamande, « aussi éloignée de [sa] culture orientale que Bob Dylan de Motörhead ». C’est dans cette salle d’attente « réduite à son minimum », chaises grises et murs nus, que la mémoire de l’Iran et des siens, tel un ruban magique, va lentement se défaire et se dérouler. La technique digressive, chère au récit oriental, une histoire en appelant une autre, qui en appelle une troisième, etc., se combine adroitement avec l’axe central, chronologique, où s’inscrivent, comme autant de coups de canif sur une règle à mesurer, les grandes dates de l’épopée familiale et celles qui ont marqué la naissance de l’Iran moderne.

La première, celle du 11 mars 1994, est donnée dès le début du livre, en préambule. Ce jour-là, il est arrivé des bricoles à Darius Sadr, « Le Tumultueux, Le Désabusé », héros paternel bardé de majuscules. Et bien plus que des bricoles, devine-t-on, puisque cet « événement sanglant », nous dit seulement la narratrice, « fit l’ouverture du 20 heures de France2 ». Ce démarrage un peu pataud n’empêche pas le récit de s’envoler, vite et loin, enchaînant les allers-retours entre le présent et le passé, entre le privé et le publique. La naissance de Nour, future grand-mère de Kimiâ, dans un harem du nord de l’Iran, à la fin du XIXè siècle, et qui sera mariée plus tard, d’autorité, à un commerçant de Qazvin, est à elle seule un sujet de roman. De même, on rêve de mieux connaître Emma, la grand-mère maternelle d’origine arménienne, qui lit si bien dans le marc de café, ou Saddek, « l’oncle n°2 », homosexuel honteux, à la vie déchirée.

Négar Djavadi marie la « petite » et la « grande » histoire, surfant de l’une à l’autre, à toute allure, sans jamais s’arrêter. Ce n’est pas de sa faute, jure-t-elle ! Car le temps court et vole, la mémoire est mortelle. Kimiâ le dit elle-même : « Au fur et à mesure, la chair des événements se décompose et ne demeure que le squelette des impressions autour duquel broder. Viendra un jour où même les impressions ne seront plus qu’un souvenir. Il ne restera alors plus rien à raconter ». Nous voici donc très vite dans le Téhéran des années 1970, quand les parents Sadr et leurs voisins, membres des classes aisées, regardent un soir, non sans « tressaillir légèrement », les sulfureuses images du film Emmanuelle. Plus tard, alors que la Savak (la police politique) est « devenue célèbre pour ses techniques de torture », on suit le lent calvaire de Darius, le révolutionnaire moderniste, d’abord privé de travail, puis contraint à la clandestinité et à l’exil. Plus tard encore, une fois la dictature du Shah renversée et la « mollarchie » installée, on devine la rage de Sara, la mère de la narratrice, impulsive et entière, à qui on a « volé [son] pays », – qu’elle devra elle aussi quitter.

Désorientale parle de beaucoup de choses – trop ? –, de l’exil, de la répression politique, de l’enfance, de l’amour… Mais l’auteure ne perd jamais son fil : raconter la longue lutte de Kamiâ, vilain petit canard à qui l’une de ses sœurs avait jeté, un jour, à Téhéran, alors que sa remuante cadette riait trop fort et sautait sur les canapés : « Ça suffit maintenant. Franchement arrête… On dirait une lesbienne ». Ce mot, que la petite entendait pour la première fois, était tombé en elle « comme une goutte d’encre dans un verre d’eau » et avait bouleversé sa vie. « Il avait quelque chose à voir avec ce que je faisais, qui j’étais, et avec la honte », se souviendra la narratrice. Désorientale raconte, par le menu, ce périple intérieur.

En ces temps de délires virilistes, en Iran comme en Turquie, pays non arabes mais musulmans, les interdits liés à la sexualité pèsent plus violemment que jamais. En Turquie, où l’héroïne de Désorientale a fait escale, avant d’avoir la chance de partir pour l’Europe, une jeune de 22 ans, Hande Kader, prostituée transgenre, vient d’être assassinée. Pour de vrai. Hande Kader s’était opposée publiquement, en 2015, à la répression policière contre la Gay Pride. Son cadavre a été retrouvé, au début du mois d’août, brûlé et mutilé. Quelques jours plutôt, toujours à Istanbul, un réfugié syrien, Mohammed Wissam Sankari, a été lui aussi assassiné et mutilé. Homosexuel, il se disait inquiet pour sa sécurité et souhaitait partir en Europe. C’est en pensant à eux, bêtement, et à tous ceux/celles, qui, traqués cernés par l’Ordre religieux, rêvent d’une vie libre, que j’ai fini de lire Désorientale.

Hande Kader
Hande Kader

De corps, il est aussi question – et comment ! dans un autre roman « oriental », qu’on suppute dramatique et désopilant : Frankenstein à Bagdad de Ahmed Saadawi (en librairie le 1er septembre). Ce récit fantastique dans tous les sens du terme, couronné par l’Arab Booker Prize en 2014, met en scène une créature monstrueuse, faite de morceaux de chair prélevés sur les cadavres de Capture d’écran 2016-08-23 à 14.17.41victimes d’attentats. Le Frankenstein irakien va les venger, en tuant leurs assassins. Mais, plus la guerre se prolonge, plus les innocents se font rares… Laissons aux courageux l’occasion de découvrir eux-même la suite. Ou d’apprendre l’arabe. Car ce Frankenstein en VF souffre, hélas, d’un vice rédhibitoire : il a été traduit à la hache. Gâchis, gâchis, gâchis…

Merveille, en revanche, que l’île des yôkaï ! Monstres, fantômes, spectres, épouvantails, olibrius masqués et bondissants, couverts de paille, vêtus de plumes, brandissant des tambours ou des pénis géants : ils sont les habitants d’une île de fiction, Yokainoshima, inventée par le photographe Charles Fréger. Ce dernier s’est inspiré de l’imaginaire japonais, peuplé d’innombrables yôkaï, décrits comme des « dieux en visite » dont on perpétue la présence en endossant costumes et accessoires, afin de célébrer les rituels de fertilité.

9782330064709Les photos de Charles Fréger, prises en plein air, tableaux vivants, rendent hommage à un « bestiaire nippon ». Elles sont accompagnées de textes explicatifs et d’un glossaire illustré (les dessins sont de Golden Cosmos), où l’on peut picorer à l’aise. Les yôkaï, avec leurs gueules de carnaval, leur allure menaçante, rêveuse, énigmatique, sont nés dans les villages de l’archipel japonais, à l’« extrême frange orientale de l’Eurasie ». Ils ne sont pas si loin, au fond, du romanesque Montazemolmolk, l’ogre aux cinquante-deux femmes et à la « barbe aussi fournie et blonde qu’une poignée de tabac », dont parle la jeune Kimiâ Sadr, sa petite-fille, l’héroïne de Désorientale.

Négar Djavadi, Désorientale, éditions Liana Levi, 384 p., 22 € — lire un extrait

Ahmed Saadawi, Frankenstein à Bagdad, traduit de l’arabe par France Meyer, éditions Piranha, 400 p., 22 € 90 (en librairie le 1er septembre 2016)

Charles Fréger, Yokainoshima, Célébration d’un bestiaire nippon, textes de Ryoko Sekiguchi, Toshiharu Ito et Akihiro Hatanaka traduits de l’anglais par Daniel de Bruycker, éditions Actes Sud, juin 2016, 258 p., 34 € — quelques photographies sur le site de Charles Fréger