Il y a peu de documentaires qui suscitent autant de réactions dans une salle de cinéma. Surtout un vendredi pluvieux à 15 heures. Très vite, pleurs, soupirs, réaction épidermiques, cris scandalisés. Car comment qualifier ce que le spectateur voit pendant 1h40 dans Black Box Diaries, sélectionné aux Oscar 2025 ?
Shiori Ito, journaliste de 25 ans, se fait droguer puis violer par un collègue plus âgé et hiérarchiquement bien plus haut placé. Le documentaire ne veut pas expliquer ce qui s’est passé mais montrer l’étendue des moyens mis en place pour étouffer l’affaire.
Au moment des faits, en 2017, le violeur, le journaliste Noriyuki Yamaguchi, proche du pouvoir, vient de publier la biographie de l’ancien premier ministre japonais, Shinzo Abe. Il faut donc à tout prix éviter un scandale qui pourrait rejaillir sur ce dernier.

Lorsqu’on lui refuse son dépôt de plainte sans l’écouter, la journaliste décide de traiter cette affaire comme elle le ferait d’un article qui ne la concerne pas : enquêter et faire savoir la vérité : « être journaliste consiste à dire la vérité. » Mantra qu’elle répète pendant toute la première moitié du film. Avec ses maigres moyens, elle part en guerre : enregistrements audios, caméras cachées, récupération d’images de caméras de surveillance, interviews, comptes-rendus filmés où elle parle d’elle comme un sujet d’étude.
Le film s’ouvre dans un tunnel, avec des extraits audios qui se superposent. On y entend des bribes de phrases : sa sœur qui lui déconseille de rendre cette affaire publique, un policier qui refuse de prendre sa plainte… Le décor est posé, Shiori Ito va nous entraîner avec elle dans ce tunnel. Nous sommes en 2017, deux après les faits et l’enquête va s’étendre sur 8 ans.
Shiori Ito ne nous facilite pas la tâche. Nous la suivons dans un dédale d’images, de sons et de vidéos personnelles. Nous sommes dans un puzzle qu’elle doit reconstruire face aux blancs de sa mémoire. Car rien ne nous est expliqué si ce n’est « ce viol ». Ni le contexte, ni les faits. Cela arrivera par bribes.
Quelques minutes après le début du documentaire, une vidéo de caméra de surveillance devant un hôtel. L’image est pixelisée, les couleurs ternes mais on voit distinctement un taxi à l’arrêt. Un homme descend, sans visage, semble se pencher, essayer de faire sortir quelqu’un. N’y arrive pas, s’y reprend à deux fois, la personne qui en est extraite est écroulée. On passe à la caméra du hall, le même homme tient une femme par l’épaule qui peine à avancer. Le time code indique 03/04/2015, 23h23. Pas de son, la température de la salle de cinéma semble baisser d’un cran. Shiori Ito nous prend à partie, nous interroge : À quoi assiste-t-on ?
La réalisatrice enchaîne sur une interview du chauffeur de taxi. Elle le filme à son insu. Il s’interroge : était-elle malade ? Elle voulait sortir mais semblait peu consciente : « Lorsque je me suis arrêté à l’hôtel, vous n’êtes pas descendue. En général, les clients descendent vite, pas vous. J’ai trouvé ça étrange ». Elle ne commente aucun des propos. Son calme est surprenant. Une question flotte dans l’air : nous sommes témoins, que faut-il pour que nous devenions acteurs ?
Shiori Ito va beaucoup sourire. Face caméra, seule ou entourée. Elle sourit en apprenant qu’elle est décrédibilisée car lors de la conférence de presse où elle a choisi de rendre public son viol, un des boutons de son chemisier était ouvert. Elle sourit lorsqu’elle poursuit dans la rue son violeur pour lui demander la raison de son acte et qu’il part en courant. Elle sourit lorsqu’elle doit déménager car son entourage a peur pour sa vie. Elle sourit quand le policier en charge de l’affaire lui dit que le mandat d’arrêt contre Yamaguchi a été annulé par le chef de la police. Un sourire abyssal et perturbant.
Durant les 45 premières minutes du documentaire, Shiori Ito est inébranlable, mue par une volonté de fer. Chaque revers semble la pousser encore plus loin : elle parle aux médias, elle écrit un livre, demande sans relâche au policier de témoigner.

Et soudain tout bascule au moment où nous nous y attendons le moins. Le plus dur semble avoir été fait. Pourtant, c’est lorsqu’enfin on lui témoigne de l’admiration et de la reconnaissance qu’elle semble s’écrouler. Invitée à une conférence par des consœurs journalistes, celles-ci lui témoignent leur soutien et leur admiration pour son courage d’avoir parlé. La réalisatrice s’écroule : « J’ai toujours l’impression d’être nue lorsque je parle en public et aujourd’hui vous m’avez donné une couverture ». La phrase se termine dans des larmes.
Nous sommes au mitan du film et nous sommes tétanisés. Soudain, ça n’est plus le même documentaire. L’exigence de vérité et de justice demeure mais c’est la brisure qui est au centre. On ne regarde plus le sourire mais le corps qui devient preuve vivante de la violence subie. Lorsqu’au téléphone elle demande au policier en charge de l’affaire l’autorisation de le citer dans son livre et que celui-ci accepte seulement si elle l’épouse, ce ne sont plus les mots que nous écoutons mais le corps de la réalisatrice que nous regardons, un corps qui se rétracte en s’éloignant instinctivement de la table où le portable est posé.
Les faces caméras se démultiplient en langue anglaise : les cauchemars, la peur, les pulsions suicidaires, les crises d’angoisse… Alors que tout le reste du film est en japonais, c’est seulement lorsqu’elle parle de ce qui se passe à l’intérieur d’elle-même que l’anglais surgit comme dernier rempart.
Et c’est peut-être là où le documentaire prend toute son ampleur. Le droit d’être multiple face au viol et la difficulté d’accepter l’idée d’être victime.
Dans une des toutes dernières scènes, la jeune femme reçoit un mail. C’est le portier de l’hôtel qui, des années plus tard, décide de lui rapporter ce qu’il a vu cette nuit-là :« Vous vous êtes écartée de l’homme qui vous avait sorti du taxi, vous sanglotiez en vous agrippant à la porte de l’hôtel. »
Elle l’appelle pour lui demander s’il accepte d’être nommé comme témoin au procès. « C’est la moindre des choses que je puisse faire après tout ce que vous avez vécu ». Elle s’étouffe et ne peut plus répondre, submergée par l’émotion.
Lorsque la lumière s’allume dans la salle, une jeune femme, un nœud blanc dans les cheveux sanglote. Son amie lui tend mouchoir après mouchoir. Les pleurs continuent. Ce documentaire, c’est le droit que se donne Shiori Ito de ne pas se faire confisquer son histoire et de nous la livrer.
Shiori Ito, Black Box Diaries. Sortie française : mars 2025. 102 minutes.