Vivere : un film de Judith Abitbol

Vivere affiche

Pendant huit ans, Judith Abitbol a filmé Ede Bartolozzi dans son village en Italie. Elle a filmé Paola, la fille d’Ede, le village, la famille, les amis, les voisins. Elle a filmé des corps, des visages. Et l’amour. Rencontre avec la cinéaste, un entretien réalisé, pour Diacritik, par Catherine Weinzaepflen.

Si un documentaire est un film sans comédiens, Vivere peut être considéré comme un documentaire. Sauf que ce serait, à mon sens, restrictif. Vivere est un film différent de tout ce qu’on connaît. Le considères-tu comme un documentaire ?

Je le considère comme un film. Pour moi, c’est un film. On est obligé de catégoriser pour les instances, mais dans mon travail je ne fais pas de différence entre un film dont j’écris le scénario, que je tourne avec des acteurs, et un film comme Vivere. D’ailleurs lorsque je décide de faire un film « normal », au final il s’avère inclassable. Lorsque A bas bruit est sorti, on me disait c’est quoi ce film ? La différence, s’il y en a une, se jouerait entre filmer et tourner. Lorsque je construis un film avec un scénario, je tourne un film. Parallèlement à ce type de travail, je filme quasiment sans arrêt depuis qu’on m’a proposé une caméra – j’avais onze ans – et j’accumule des rushes. C’est ce que je nomme mon activité de filmeuse.

Comment est né Vivere ?

Martine Zévort, ma monteuse « historique », décédée depuis, ne cessait de me dire qu’il faudrait faire quelque chose de ces rushes. C’est là que j’ai pensé à un film sur Ede, la mère de Paola. J’espérais avoir de quoi faire un film. En 2014 j’ai commencé la digitalisation de mes rushes avec Cyrielle Thélot, et j’ai choisi de prendre mes rushes à partir de l’an 2000, puis nous les avons indexés. En ont résulté 60 h de rushes dans lesquels j’avais Ede à l’image.

Le film est sous-titré Certains fruits de l’asile, Film 1

J’intitule ainsi mes archives. Certains fruits de l’asile – asile au sens d’abri ou refuge –, ce sont mes rushes.

Vivere aurait pu s’appeler Aimer. De là à penser que vivre, c’est aimer – j’imagine que tu ne me contredirais pas… Ce film est d’une grande générosité : tu aimes Paola, ta compagne, qui aime Ede, sa mère, tu filmes. Tu n’apparais jamais à l’image, est-ce un choix dès le départ ?

Oui, je ne veux pas être à l’image. Pour ce qui est du son, ça a été un choix au montage. Mes interventions étaient d’ordre pratique, anecdotiques, je les ai donc enlevées.

La bande son est d’une extraordinaire délicatesse. Dès le début du film, lorsque Paola nous fait faire le tour du village et que tu filmes de l’intérieur de la voiture, on entend les oiseaux, les vibrations de l’air, les silences.

J’avais l’idée de recevoir, de capter, plutôt que construire. Avec Jocelyn Robert, le monteur son, nous avons beaucoup travaillé le son. Pendant trois semaines !

Vivere Judith Abitbol

Paola sait ce qu’est un film, mais Ede comment peut-elle être aussi naturelle. Oublier la caméra ?

La première fois que j’ai rencontré Ede, lorsque nous arrivons chez elle, j’ai ma caméra à la main et je l’aurai quasiment tout le temps. Elle a très vite intégré la caméra. La photo, elle connaissait, mais pas le film. Aussi quand elle m’a demandé ce que c’était et que je lui ai montré les images que je venais de filmer elle a éclaté de rire : elle a ri, tu ne peux pas imaginer ! Généralement je ne m’approche pas à moins de 2 mètres. Ede avait l’habitude de caresser le visage des gens, on la voit très souvent dans le film aller vers eux et leur caresser le visage. Le fait que je tienne la caméra – il faut dire : elle n’était pas très grande – ne l’empêchait pas, lorsqu’elle en avait envie, de venir me caresser le visage.

Je crois qu’elle avait complètement assimilé la caméra à mon corps. Et puis Paola lui avait dit que mon métier, c’était de filmer. Or il y avait chez cette femme un grand respect de l’autre : celui-là était jardinier, elle le respectait, cet autre travaillait à l’usine, elle le respectait, au même titre qu’elle respectait sa fille qui est designer en haute joaillerie. Alors moi avec ma caméra, elle me respectait. Le respect c’est l’acceptation.

Vivere Julie Abitbol

Pour Paola, Ede lui est donnée par l’amour maternel. Mais pour toi, est-ce que le film est un mode de connaissance de l’autre ?

Oui, certainement. Je crois que je ne me le formule pas comme ça, ou alors de manière très enfouie. Connaissance de cette personne oui, mais connaissance générale de comment on fonctionne. Je vais dire quelque chose qui peut paraître étrange : je la filmais comme j’aurais pu filmer une machine, je veux dire dans les moindres détails. Mais chez elle, très vite quelque chose m’a cueillie. Je l’ai aimée ! Je l’ai aimée, follement. Et elle m’a aimée. Je crois que je voulais tout garder d’elle.

La façon dont tu filmes les gestes simples du quotidien est d’une grande beauté. Peux-tu dire quelque chose de ce langage qui t’est propre, ce langage que tu pratiques, là encore, avec générosité ?

Difficile d’expliquer comment on trouve sa propre langue, non ? Pourrais-tu le dire toi pour ton écriture ? Quand j’ai commencé à filmer en Super 8mm, toute jeune adolescente, j’ai le souvenir que j’aimais les détails et fragmenter ce que j’observais, les pieds, les mains. Les visages sont venus plus tard. Un langage se construit peu à peu, par affinités aussi. Pourquoi, par exemple, n’ai-je jamais aimé ni Cesbron ni Cronin quand j’étais môme alors que mes camarades les adoraient ? Au même moment, je découvrais Kafka et Baudelaire. J’ai appris seule, puis j’ai appris en regardant des films, à la cinémathèque de Chaillot, à Auteuil Bon Cinéma, mon cinéma de quartier, à la télévision, etc. Pourquoi j’ai tellement aimé regarder le monde à travers un œilleton et cadrer, donc prélever des fragments de réalité ?

Je pourrais répondre aujourd’hui que c’était la seule façon pour moi de pouvoir vivre le monde et de pouvoir m’en abstraire. Le cadre, la focale, la hauteur de la caméra ont toujours fait partie de mes réflexions, avant même de lire des textes théoriques. Pour reprendre une phrase de Michel Brault : « J’ai toujours dit que pour faire ce genre de cinéma, il faut pleurer d’un œil et de l’autre il faut penser à ce qui reste de pellicule dans le magasin. Une moitié du cerveau travaille sur l’émotion, et l’autre sur la technique, et en même temps. Or il y a nombre de réalisateurs qui se consacrent exclusivement au contenu. J’ai travaillé avec plusieurs réalisateurs qui ‘avaient une idée’, mais n’avaient aucune idée quant à la transformer en film». Je fais toujours ça, je suis avec ce et ceux que je filme et, dans le même temps, je regarde autour. Je parle avec les gens quand je les filme, je peux même manger ou boire, je suis avec. Il y a tant à dire, c’est une question difficile, oui, et passionnante, qui demanderait tellement de temps. Dans ces situations où je filme, la caméra fait partie de moi, de mon corps.

Il y a beaucoup d’amour dans Vivere. Celui de Paola pour sa mère et réciproquement. Mais il y a aussi Modigliana, le village. Ede est en osmose avec ceux qui l’entourent. Or tu nous donnes l’histoire de ce petit village d’Emilie-Romagne de telle manière qu’il devient lui aussi un des personnages du film.

Dans le film on voit essentiellement deux espaces du village, La Corea – La Corée –, le quartier ouvrier construit dans les années cinquante, appelé ainsi parce que construit en pleine guerre de Corée, avec le chamboulement qu’implique une guerre. Et la place du village qui est un peu plus loin en contre-bas. Il est très semblable à tous les quartiers ouvriers que l’on connaît en France, en Angleterre, ou ailleurs. Et comme ici ou ailleurs, les habitants de La Corea ont toujours été solidaires, ces premiers habitants venaient de milieux extrêmement modestes voire pauvres.

Quand j’ai rencontré Paola, elle m’a parlé de sa mère et de son village, de son quartier, de ses amis d’enfance. Bien sûr qu’il est déterminant et qu’il est l’un des éléments du film. J’ai été bouleversée de découvrir et observer d’où venait Paola, bouleversée par la simplicité et la générosité de Ede et de tous les autres habitants. Ede était très très aimée. Les enfants qui, comme Paola, y ont grandi, ont grandi ensemble, ont essayé chacun à sa manière d’avoir des situations meilleures que celles de leurs parents. Modigliana est un village où tu peux encore trouver accroché à la porte un sac avec des fruits et des légumes, ou un gâteau, sans savoir de qui ça vient. Un des prochains fruits de l’asile, sera sur Paola. On la verra, entre autres, à Paris, Los Angeles, Anvers, en Grèce, en Italie et à Modigliana encore, où l’histoire du village et de ses habitants sera plus développée.

Vivere Julie Abitbol

J’en reviens à la nature indicible de ce film. Toi qui lis de la poésie et qui aimes la poésie, comment considères-tu qu’un film est poétique ?

En son tempo, je dirais, avant tout. Et en la possibilité d’y gambader, comme on veut. Le tempo, c’est le temps, quel temps on donne aux choses, et soudain il peut y avoir un temps poétique. Plus qu’un autre. Parce qu’il y a des temps qui sont techniques, des temps qu’on choisit pour être efficace. Et soudain il s’agit de prendre un peu plus le temps ou un peu moins, et on bascule dans la poésie. C’est aussi dans le détail. Tu vois, le moment des violettes que tu affectionnes, je filmais et tout en filmant je pensais : c’est quand même incroyable ! Dans son tout petit jardin de 4m2, elle s’est penchée et en se penchant dans ce petit jardin où il y avait toutes sortes de fleurs sauvages, elle trouve un trèfle à quatre feuilles et deux violettes blanches, des violettes doubles !

Tout comme, lorsque Ede perd la boule, elle fait de la poésie pure. Elle a deux ou trois leitmotive : « j’étais une paysanne » ou « j’ai beaucoup travaillé », ou « tous les petits enfants ». Le non lien qu’il y a entre ces propositions est semblable aux blancs d’un poème.
Dans Paterson, Jarmusch reprend plusieurs fois un poème de William Carlos Williams : J’ai mangé les prunes qui étaient dans le frigo / et que / sans doute / tu gardais / pour le petit déjeuner / pardonne-moi / elles étaient délicieuses / si sucrées / et si fraîches ». Lorsque dans ton film, Ede sort un grain de raisin du réfrigérateur et dit « Que c’est froid ! Que c’est froid ! », c’est pour moi un poème.

Oui, bien sûr, pour moi c’était de la poésie. D’autant plus que je n’ai pas peur de la maladie, qu’il s’agisse de maladies psychiques ou pas. J’avais un cousin schizophrène, et toute petite – je devais avoir 5 ou 6 ans –, j’étais la seule à pouvoir entrer dans sa chambre. J’avais avec lui de grandes conversations. Et lorsque Ede s’enfonce dans la maladie, la beauté de son discours décalé ne m’est pas du tout étranger.

Entretien réalisé par Catherine Weinzaepflen

 

Vivere. Long-métrage de Judith Abitbol. Sortie : janvier 2017