Moonlight : portrait misérabiliste d’un jeune gay afro-américain

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Vendu comme un évènement de ce début d’année, Moonlight, réalisé par Barry Jenkins, promet de dessiner le portrait d’un jeune homme gay afro-américain grandissant dans un ghetto pauvre où la violence est quotidienne. Élevé par sa mère (Naomie Harris) qui sombre progressivement dans la toxicomanie, harcelé par ses camarades à l’école, Chiron trouve un soutien inattendu de la part de Juan (Mahershala Ali), un baron de la drogue au grand cœur, et de sa femme Teresa (Janelle Monáe) qui deviennent comme des parents de substitution. La structure narrative qui se déroule en trois actes de la vie de Chiron, entrecoupés d’ellipses, est quant à elle héritée de la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney, dont le film est l’adaptation. Trois acteurs se succèdent pour interpréter Chiron : à 9 ans (Alex R. Hibbert), à 16 ans (Jharrel Jerome) et adulte (Trevante Rhodes), au gré de surnoms et de son prénom – Little, Chiron et Black – qui forgent douloureusement son identité. Le film traite donc d’un sujet fort qui suscite naturellement des attentes, d’autant plus accentuées par la mise en avant de partis pris esthétiques singuliers, remarquables sur les affiches et dans la bande annonce.

MoonlightS’il y a quelque force qui se dégage de ce film, c’est d’abord le fait qu’il s’empare d’une histoire comme celle-ci, jamais traitée de cette manière au cinéma, alliant en un seul personnage Noir et gay deux communautés de la population largement sous représentées et faisant encore l’objet de discriminations. Une identité dont on comprend vite qu’elle est plus complexe encore à assumer qu’elle est source de rejet au sein des deux « communautés » en question, Chiron subissant le racisme et l’homophobie « courante » doublée par une homophobie de son environnement « Noir » familial et scolaire. Le racisme existant au sein même de la communauté gay aurait pu être le dernier niveau de ce rejet qu’il subit mais il n’est pas traité dans le film : et pour cause, il n’y a pas un seul Blanc à l’écran. Une démarche audacieuse et intéressante qui a pour effet de renforcer cette sensation étouffante du ghetto en vase clos.

La trame scénaristique donne lieu à des séquences marquantes montrant ce que peut être la vie d’un jeune enfant qui se découvre gay : aller à l’école la peur au ventre, se faire poursuivre et se cacher, se faire tabasser, ne pas trouver d’interlocuteurs chez les adultes, subir des insultes dont on ne connait même pas encore la signification. À cet égard, la rencontre avec Juan s’avère salvatrice. L’hétéro dur à cuire à qui Chiron demande « ce qu’est un pédé » lui répond « un mot humiliant pour désigner le homosexuels ». Il entreprend même, pour le soustraire à cet affreux quotidien, de l’emmener une journée au bord de la mer et, symboliquement, de lui donner accès au bonheur auquel tous les enfants ont droit. Dans l’eau, il lui a apprend à nager, à s’abandonner, à retrouver une confiance perdue en lui et en les autres. De père à fils, Juan lui confie un secret de son enfance : une vieille dame l’a surnommé « Blue », moonlight parce qu’il jouait souvent dans la rue au clair de lune, à la lumière de laquelle, disait-elle, tous les Noirs paraissent bleus. Une anecdote dont il conclut la nécessité de prendre son destin en main et ne pas se laisser définir par les autres – nécessité évidemment symptomatique de ce que vit Chiron.

Le traitement de son adolescence est marqué par le développement des addictions de sa mère aux drogues mais surtout par un baiser et une masturbation furtive avec son meilleur ami « refoulé », qui finira d’ailleurs par le frapper violemment pour ne pas perdre la face au cours d’une bagarre organisée par un caïd de la cours de récréation. Chiron se venge de ce dernier et finit embarqué par la police, plus incompris que jamais.

Le troisième chapitre dévoile celui qu’il a prétendument décidé de devenir après une ellipse de la case prison. Black n’est plus le gringalet brimé mais une boule de muscles, sosie de 50 cents, qui a déménagé dans un autre État et règne, en héritier de son mentor entretemps décédé, comme dealer sur son quartier. Un retournement qui semble frôler le ridicule et auquel son ex meilleur ami, qui le recontacte, réagit par des rictus gênés. Les épreuves l’on certes marqué, traumatisé, mais cette transformation est manifestement peu crédible dans le film tant elle paraît aller à l’encontre de son intime personnalité, quand bien même elle peut, de fait, réellement exister. Il faut néanmoins saluer les prestations des trois acteurs qui donnent une véritable épaisseur, chacun à sa manière et en même temps dans une continuité impressionnante, à ce personnage.

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C’est malheureusement ici que s’échouent les quelques manifestations positives du film, noyées dans une esthétique à la fois classique, formatée pour les Oscars, et très tendance – stylisée mais significativement creuse. La séquence qui met en scène un champ contre champ entre la mère et le fils – elle éclairée par un néon fluo rose, lui par un bleu – illustre parfaitement cette esthétique d’une vacuité abyssale du type des restaurants « rétros » HD diner, dont Nicolas Winding Refn est devenu le premier représentant ces dernières années. Alors que le titre et le personnage portent et suggèrent une importance portée respectivement à la lumière et à la couleur, le film ne tient pas ses promesses. C’est par ailleurs sans compter l’univers sonore, lui aussi poseur, superflu, caractérisé par des vagues de musique classique assourdissantes : il est difficile de ressentir quelque sympathie pour le personnage quand la mise en scène insiste à ce point sur le soulignement des émotions.

Le packaging publicitaire bien rodé appliqué à ce sujet inédit et brulant crée évidemment le monstre parfait pour les Oscars, dont seul Hollywood a le secret. À ce sujet, Naomie Harris a semble-t-il donné tout ce qu’elle pouvait pour remplir le cahier des charges et se voir remettre la convoitée statuette par l’Académie qui saluerait le cas échéant son talent de « transformation » en mère camée indigne.

Il est certain que dans l’Amérique abjecte de Donald Trump, certains se contenteront de valoriser le caillou dans la chaussure, envoyant valser les nombreuses réserve d’ordre cinématographique, comme si l’esthétique était affaire d’ornementation accessoire et non pas un terrain politique – si ce n’est, justement, le terrain politique. Dans son célèbre ouvrage Pour comprendre les médias (Understanding Media, The Extensions of Man, 1964), Marshall McLuhan mettait en lumière la prépondérance du contenant, du moyen d’exprimer les choses sur le contenu : « Le message, c’est le médium » (« The medium is the message »). La convocation peut paraitre opportune mais elle permet d’exprimer la déception qu’engendre Moonlight, englouti dans une forme froide et policée à rebours du sujet qu’elle prétend exposer, pourtant porteur d’un indéniable potentiel humaniste.

Preuve en est, une fois de plus, que le sujet ne fait pas tout. On peut donc vouloir militer pour la fin des discriminations sans se réjouir par principe devant un tel tableau qui n’est qu’un délitement de l’alternatif dans la norme. Le « cinéma homo » ou le « cinéma Noir » brillent aussi par leur capacité à jongler avec les difficultés et les contraintes dont le cinéma mainstream est exempt : de la blaxploitation aux films de Philippe Valois, les contraintes de censure ou financières poussent au détournement, à l’ambiguïté, à l’affirmation de regards singuliers de réalisateurs. Au contraire, en un sens Moonlight contribue à la chute de la culture LGBT – pour ne parler que d’elle – vers les limbes de la culture grand public sans saveur qui satisfera sans doute même les plus conservateurs. Là est l’ironie, pour ne pas dire la tristesse. La remise en question parait donc difficilement possible face à l’opposition de l’argument imparable du sujet traité. C’est typiquement l’alibi qui continue d’entretenir l’illusion que le système matriciel peut produire en son sein des regards indépendants. Lorsque Kathryn Bigelow a remporté l’Oscar pour son insipide et paranoïaque Démineurs (The Hurt Locker, 2008), nombreux se sont réjouis qu’une femme parvienne dans un milieu réservé aux hommes. Mais peut-on se réjouir qu’elle l’ait fait en se conformant aux règles et codes imposés par ces derniers (ce qui transpire nettement de sa filmographie) ? Dans ce cas, il ne s’agit pas d’une victoire des femmes, comme il ne s’agit pas pour Moonlight d’une victoire des Noirs ou des gays mais, au mieux, d’une exposition médiatique. Serait-ce déjà « pas mal » ? On peut décemment espérer mieux qu’être adoubé par la norme quand on prétend défendre les intérêts des minorités opprimées.

Il émane du film un point de vue problématique de la représentation de l’homosexualité ou du fait d’être Noir, représentation non pas placée sous l’égide de la fierté mais de la honte, de la souffrance, de la supplication. Le film ne semble à aucun moment s’adresser à un public qui serait déjà acquis à la cause qu’il prétend défendre mais aspire nettement à aller chercher l’assentiment d’un public au contraire hostile et à tout entreprendre pour le séduire. Pour ce faire, il passe par le chemin le plus pervers : celui qui suscite la pitié, qui « misérabilise », qui interpelle en ces termes : « Voyez comme c’est dur d’être Noir. Voyez, c’est dur d’être gay. On a souffert, on a pleuré, on a tout essayé pour changer mais on n’y peut rien. Pardonnez-nous, acceptez-nous ! ». Mais les problèmes des Noirs et des gays, ce n’est pas une difficulté d’être – ou si elle l’est, on ne peut pas en faire une généralité ni une dimension exclusive –, ce sont le racisme et l’homophobie. Le film évacue cette dimension du contexte social comme source du problème à réformer, se contenant de constater le mal qu’il engendre pour faire supporter le fardeau des complications et des solutions sur son personnage principal. De quoi remporter l’adhésion du spectateur qui n’est pas raciste ou homophobe – qui a même, sans doute, un ami Noir et un ami gay…

Pointe alors la défense inévitable de « l’histoire vraie », inspirée de la vie du réalisateur ou simplement de faits divers. Mais le film manque précisément à mettre le doigt sur cette prétendue réalité, se contentant d’être dans une monstration de faits dénuée d’un point de vue affirmé et progressiste, doublement évidé par une esthétisation gratuite. Le parcours de ce jeune homme en difficulté de construction et d’affirmation identitaire peine donc à toucher tant il est insidieusement compromis par le baisemain à un public homophobe et raciste. Ajoutons même capitaliste, avec cette manière bien américaine de faire porter la responsabilité de la déchéance ou de la réussite uniquement sur les individus plutôt que sur le collectif. L’histoire triste de Moonlight est surtout celle d’un triste point de vue qui reste terré dans l’obscurité plutôt que d’être fier en plein jour.

Moonlight. Réalisateur : Barry Jenkins. 2017. Avec : Naomie Harris, Mahershala Ali, Trevante Rhodes, André Holland, Janelle Monáe, Alex R. Hibbert, Jaden Piner, Ashton Sanders, Jharrel Jerome.