Grave de Julia Ducournau : le tabou de la chair

Je pressentais bien que l’on rentrait dans une ère clinique. Tracks l’a bien compris dans son émission sur Arte du 8 mars dernier qui présentait le film juste avant un rapide reportage sur des artistes chinois proposant la mise en scène de cadavres humains et montrant une préoccupation envers la « surmédicalisation » de notre monde.
Grave, est le premier long métrage de Julia Ducournau, jeune réalisatrice diplômée de la Femis et fille de médecin. Elle y dépeint comment Justine, adolescente issue d’une famille végétarienne, se retrouve, sur la trace de sa sœur aînée et de leurs parents, en première année d’une école vétérinaire. Son arrivée est marquée au fer rouge par un violent bizutage : une absorption forcée d’organes crus d’animaux. Suite à quoi l’étudiante plonge dans une faim carnivore sans limites qui se transforme peu à peu en faim cannibale.

Le choix de l’école vétérinaire est judicieux : un sinistre campus aux allures de chanteau hanté moderne infesté d’étudiants zombies. Ainsi la frontière entre l’humain et l’animal, sujet central du film, devient floue et les personnages ne sont présentés autrement que comme des monstres se côtoyant entre les murs universitaires. Ces apprentis sorciers-vétérinaires dont le règne est précisément animal, ce rapport de force et de violence constant dans un monde que l’on pourrait imaginer peuplé de sages et brillants élèves, tout cela rappelle des mauvais souvenirs d’adolescence et parle  aux tripes de ceux qui ont subi des maltraitances scolaires.  La suite en est ainsi délicieusement cathartique.

Lors des premières séquences, on redoute un peu le traditionnel récit initiatique. Mais, très vite, nous sommes à la fois écœurés et émerveillés par un choix photographique sinistre et néanmoins coloré. Les images héritées des horror movies et d’autres films à caractère apocalyptique se joignent à une gamme chromatique propre aux plus belles peintures abstraites – dont une scène de corps peinturlurés qui rappelle le travail d’Yves Klein. On salue bien bas la performance de la comédienne Garance Marillier, mi-Dr Frankenstein, mi-vampire, un peu moins celle de ses deux partenaires – sa sœur interprétée par Ella Rumpf et son colocataire, le comédien Rabah Naït Oufella – dont le jeu, bien que séduisant, est légèrement caricatural.

J’aurais pu me formaliser, en tant que militante vegan, de l’ironie du synopsis sur le végétarisme. Mais le film sait parfaitement rebondir sur l’actuelle montée de la prise de conscience des souffrances animales. Outre la question de cette frontière imprécise séparant l’homme de l’animal, que Justine évoque dès le début du film lorsqu’elle compare l’homme à un singe en présence de ses camarades, bourreaux de leur propre espèce, Grave interroge le tabou de la chair, de la chair morte, et celui de la faim, qu’elle soit littérale ou symbolique.

C’est un film sur la dévoration psychologique, hiérarchique, sexuelle mais aussi, et surtout, familiale. Le rapport de force est le fil conducteur de ce récit décrivant un univers peuplé de monstres contemporains : parents, professeurs, camarades… Monstres qui participent à la  fin de son innocence symbolisée par le végétarisme, innocence au sens où Hegel l’entendait. Le philosophe précise que « l’innocence est dépourvue, comme telle, de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l’absence des besoins d’où peut naître la méchanceté » En effet, Justine semble moins découvrir le mal en elle que celui perpétré par les autres, et n’a pas d’autre choix que de répondre  par une vengeance cannibale. Une vengeance dont le spectateur peut savourer l’effet cathartique.

Un film de chair et surtout de sang car Julia Ducournau met en scène l’hémoglobine dans toutes ses métaphores possibles, autant par la violence humaine polymorphe – hiérarchique, familiale, sexuelle – que par la symbolique du sang filial, ce « sang réservé » comme l’appelait Thomas Mann. En effet, le dénouement porte davantage sur la question de l’hérédité que sur celle de la contamination – ce que l’on peut regretter –, mais montre bien que le film, au-delà de ses qualités purement  cinématographiques, s’applique à soulever des problématiques proprement médicales.

Julia Ducournau, Grave, sortie le 15 mars 2017, 1 h 38 mn avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella.