Déviation : La Femme qui est partie de Lav Diaz

 

Qu’est-ce qu’un poème ? demande Jacques Rivette quand il écrit sur Cocteau : « une pauvreté retournée en richesse, une boiterie devenue danse, en bref, un heureux dénuement ».
Un heureux dénouement – j’avais lu d’abord, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

La vie du poème ne donne pas le sens de la vie, c’est l’interprétation que je ferais de mon erreur. Le poème renverse plutôt le destin, il est la parodie de l’existence, sa revanche. Et à la fin, il n’y aura peut-être que lui, et son visage de film, qui répondront de la vie, à la place du destin.

C’est par un poème que s’ouvre l’histoire du film de Lav Diaz, La Femme qui est partie. Horacia, prisonnière exemplaire, consacre son temps libre à l’alphabétisation de ses camarades de chambre, et écrit des poèmes. Ils sont habités par des ombres qui ne sont pas les siennes, les ombres du mal que chaque prisonnière porte en elle, commun fardeau. Un jour, la lecture de l’un d’eux suscite l’aveu d’une coupable. Horacia est alors libérée du crime qu’elle n’a pas commis, et sort de prison après trente ans de captivité et d’écriture poétique.

Elle reprend la voie du destin, mais ça ne suffit pas – ça ne suffira pas et le poème reviendra, à la fin du film, un autre poème qui scelle en plan large trente ans qui ne s’effacent pas, et exposent la justice humaine à sa limite. Qu’est-ce qu’un film? Le déroulement d’une vie aux conditions du cinéma – des plans fixes qui se touchent du début à la fin ici, une forme stable qui accueille le mauvais sens. Certains films, comme ceux de Lav Diaz, semblent nous parler de l’époque parce qu’ils relient dans une même histoire la politique et la tragédie, l’une et l’autre se faisant face et se contestant. Le destin est l’équivalent de l’autorité parentale, nous dit Freud, et si la psychanalyse ne suffit pas toujours à écrire des poèmes ou à faire dévier le sens de la vie (à empêcher la répétition), le cinéma de Lav Diaz nous fait voir qu’il n’y a pas d’héroïsme sans politique, pas de destin métaphysique sans conditions sociales objectives (comme la boiterie) – et à la fin, pas de sens sans déviation, sans bords, pas de chemin sans détours.

Si tout est donné au départ qui justifie l’orientation du film vers la quête d’une justice comme une seule solution narrative et existentielle, Lav Diaz filme la route et ses trottoirs, le destin individuel et ses marges collectives par lesquelles il se dédouble, se clive, se transfigure. Ça se passe dans le même plan, la route et ses bords, ceux qui roulent riches, et ceux qui boitent, qui traînent, qui rôdent. Horacia, pour accomplir sa vengeance, doit se cacher. Elle fraye alors avec le passant, le vendeur de rue, le transsexuel, la femme qui boîte. Elle continue de dévier, elle avance vers son acte par des détours, et c’est ainsi qu’il faudrait écrire, dans un poème comme au cinéma, ce qu’est un destin : une trajectoire déviée, une condition renversée, un sexe contesté. Une autre façon de dire : le mal (le sexe, la violence, la rage, la haine) peut être contrarié et retardé par le dénuement du poète et du paria. Horacia va ainsi être retardée dans son crime : elle veut tuer celui qui l’a faite accuser, par jalousie. Mais en route, la logique du mal contre le mal rencontre la pauvreté, la misère joyeuse et la politique des trottoirs. L’héroïsme supérieur du poète de la rue est aussi une figure du mal, mais retourné en sainteté. Ce sont alors des anges, que l’on rencontre, et le salut s’échange comme la faute – quand elle a quitté le circuit de la culpabilité.

Dans un fragment lumineux et opaque intitulé « Capitalisme et religion », Benjamin parle du capitalisme comme d’un culte culpabilisant qui expose sans trêve les hommes à l’intensification permanente de leur faute (il implique Freud et Nietzsche dans cette accusation). C’est donc que la faute elle-même doit être subvertie. Aux figures de la puissance (ainsi le personnage de Fabian, dans Norte), il faudra opposer celles de la faute transfigurée : ainsi Hollanda, une transsexuelle épileptique et sublime, va prendre la vengeance d’Horacia en charge, comme son deuxième sexe. Il y a de l’amour dans le mal, il n’y a même que cela – mais leur rapport résulte d’une transformation (cette opération que le capitalisme interdit, refusant l’amour), d’une substitution. Il se peut alors que les destins se confondent, que la caméra se mette à bouger quand Horacia part à la recherche d’Hollanda qui est partie (à son tour femme partie). Une caméra qui bouge, c’est aussi ce qui relie dans Norte la cellule du faux coupable à la chambre de la femme qui l’aime. Une caméra qui fait bouger deux esprits ensemble, deux innocents coupables d’une même faute : celle d’être pauvre, fragile, et de s’aimer.

Le présent du capitalisme global est en effet bien divisé entre une richesse qui affirme sa faute dans l’impossibilité d’aimer, et une pauvreté qui, ainsi que Lav Diaz nous le montre, n’est pas séparée du mal mais l’a changé en sainteté. Les seuls hommes vraiment riches, à la fin, les seuls héros que le cinéma restitue sont ceux qui écrivent des poèmes, c’est-à-dire ceux qui savent encore faire des expériences, et transformer le dénouement en dénuement.

 

La Femme qui est partie. Réalisation, scénario, photographie et montage : Lav Diaz. Sortie en France : février 2017.
Avec : Charo Santos-Concio, John Lloyd Cruz, Michael De Mesa, Nonie Buencamino, Shamaine Buencamino, Mae Paner, Mayen Estanero, Marjorie Lorico, Lao Rodriguez, Kakai Bautista, Jo-Ann Requiestas.
Le film a remporté en 2016 le Lion d’or à la Mostra de Venise.