Comment dire l’expérience d’un ailleurs en passe de devenir le présent globalisé quand on ressent un immédiat « sentiment d’irréalité. L’impression de ne pas être là » ? Tel pourrait être le problème qui se pose à Alexandre Labruffe pour (d)écrire son Hiver à Wuhan et (re)composer depuis des mots arrachés à l’« irréalité » comme un récit projeté et démantelé parce que l’auteur se trouve, justement, sur les lieux d’une crise mondiale venant percuter tout ce qu’il avait imaginé ou pré-vu.

Emmanuel a Édouard pour ami, Brune pour épouse (et Amélie en guise de maîtresse). Il croise aussi à l’occasion Marlène, Muriel, Cédric ou Benjamin, ainsi qu’un certain monsieur Denormandie, directeur d’école, ou une madame Parly, neuropsychologue de son état. Sans compter un dénommé François aux apparitions aussi fugaces qu’inopinées, avec lequel semble s’établir une sorte d’étrange télépathie.

L’œuvre d’Arno Bertina est magnétisée par un tropisme africain : de la guerre d’Algérie dans Le Dehors à la restitution des biens spoliés dans Des lions comme des danseuses, l’écrivain cadastre l’envers de l’histoire occidentale, le registre de ses exactions et de ses crimes, mais il accompagne également la vitalité joyeuse du continent, sa puissance de devenir et son énergie joueuse. C’est un tel tiraillement qui traverse L’âge de la première passe, avec pour ambition d’interroger la place inconfortable de l’écrivain, homme, blanc, occidental, au Congo, accompagnant une ONG s’efforçant d’aider des mineures prostituées.

L’œuvre d’Arno Bertina est magnétisée par un tropisme africain : de la guerre d’Algérie dans Le Dehors à la restitution des biens spoliés dans Des lions comme des danseuses, l’écrivain cadastre l’envers de l’histoire occidentale, le registre de ses exactions et de ses crimes, mais il accompagne également la vitalité joyeuse du continent, sa puissance de devenir et son énergie joueuse. C’est un tel tiraillement qui traverse L’âge de la première passe, avec pour ambition d’interroger la place inconfortable de l’écrivain, homme, blanc, occidental, au Congo, accompagnant une ONG s’efforçant d’aider des mineures prostituées.

L’écriture naît du deuil et lui offre « un refuge », écrivait Lydia Flem dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents en 2004, premier volume d’une Trilogie familiale récemment rassemblée chez Points. Comment faire de l’écriture non une pulsion intime pour survivre à celle ou celui qui disparaît mais une forme, propre à être transmise ? Tel est aussi le projet de Claire Fercak avec Ce qui est nommé reste en vie, livre d’un deuil devenu chambre d’échos, en des diffractions infinies.

« Maintenant tu es miedka, celle qui vit entre les mondes » : miedka, c’est-à-dire marquée, moitié ours, moitié femme. Car ce qui ouvre ce saisissant récit, c’est la rencontre en août 2015 avec un ours, qui a failli tuer la narratrice, Natassja Martin, anthropologue spécialiste de l’animisme dans le Kamtchatka.

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

C’est aux pratiques archivistiques de Michel Foucault et Arlette Farge qu’emboîte le pas Philippe Artières. Comme eux, il en sait la puissance esthétique, en mesure la force sensible, quand les traces du pouvoir nous confrontent à une vie mineure, dessinent l’épaisseur d’un corps ou font entendre l’écho lointain d’une plainte.

Que dire d’un roman dont le charme puissant est tout entier dans sa forme ? Il faudrait, à son image, construire une fugue, tisser un récit lancinant et itératif. Se taire et laisser infuser sa poésie paradoxale, légère et dense. Ou se contenter d’écrire qu’heureux sont ceux qui n’ont pas encore ouvert Hélène ou le soulèvement d’Hugues Jallon et vont découvrir ses deux amants éperdus qui n’ont « pas de prénom l’un pour l’autre ».

C’est Daniel, paresseux, fétichiste et paranoïaque, qui nous embarque dans le dernier roman de Gaëlle Obiégly. Une chose sérieuse est d’abord une interpellation, monologue adressé à un tu qui nous appelle et nous met en garde en même temps : « Tu espères que de ce moment passé ensemble il sortira une chose sérieuse. Tu peux toujours courir. Ou bien si, tiens, tu vas la connaître. Mais alors, accroche-toi. »