Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

C’est aux pratiques archivistiques de Michel Foucault et Arlette Farge qu’emboîte le pas Philippe Artières. Comme eux, il en sait la puissance esthétique, en mesure la force sensible, quand les traces du pouvoir nous confrontent à une vie mineure, dessinent l’épaisseur d’un corps ou font entendre l’écho lointain d’une plainte.

Que dire d’un roman dont le charme puissant est tout entier dans sa forme ? Il faudrait, à son image, construire une fugue, tisser un récit lancinant et itératif. Se taire et laisser infuser sa poésie paradoxale, légère et dense. Ou se contenter d’écrire qu’heureux sont ceux qui n’ont pas encore ouvert Hélène ou le soulèvement d’Hugues Jallon et vont découvrir ses deux amants éperdus qui n’ont « pas de prénom l’un pour l’autre ».

C’est Daniel, paresseux, fétichiste et paranoïaque, qui nous embarque dans le dernier roman de Gaëlle Obiégly. Une chose sérieuse est d’abord une interpellation, monologue adressé à un tu qui nous appelle et nous met en garde en même temps : « Tu espères que de ce moment passé ensemble il sortira une chose sérieuse. Tu peux toujours courir. Ou bien si, tiens, tu vas la connaître. Mais alors, accroche-toi. »

On s’était habitué, avec Maylis de Kerangal, aux tambours et aux trompettes, aux incipits de parade, à ces œuvres aux frontispices vibrants, de l’odyssée de Georges Diderot, héros de Naissance d’un pont, à la vague mythique venue du fond des âges lançant le compte à rebours poignant de Réparer les vivants.

Il y a des héritages qui prennent trop de place. Héléna Villovitch aura eu besoin de faire un film, puis d’écrire un récit sur le tournage de ce film, pour se défaire de celui qui lui vient de sa mère.

Même si « on n’est pas là pour raconter toujours la même histoire », et que ce « n’est pas du tout [son] histoire à [elle] », le sofa du titre est à la fois bien réel et parfaitement métaphorique.

Xavier Person

Le premier récit de Xavier Person est un jeu de cache-cache.
« N’avais-je pas confondu ma vie avec celle des autres ? Ne devrais-je pas me livrer plus franchement plutôt que de me cacher derrière leurs histoires ? ».
Contre l’écriture continue du roman, le récit se donne ici par fragments. C’est une galerie de portraits que nous invite à visiter l’auteur, et le je autobiographique y paraît dans les intermèdes du défilé des autres.

Tom et Jerry

Dans une longue scène de baise (et caméra cachée), un sextoy endoscopique dévoile, littéralement, les organes internes d’une jeune femme : le film des ébats sera diffusé sur Internet, revenge porn d’un critique tout ce qu’il y a de plus classique contre une Booktubeuse. Mais au delà de l’anecdote, ces pages disent, par la satire pornographique, ce qu’est BettieBook, le dernier roman de Frédéric Ciriez, capable de tout : une plongée acide et noire dans le monde du livre, ou d’ailleurs plus largement de l’industrie culturelle.

Un jour de mars, un messager des étoiles publiait les résultats de ses observations célestes : il racontait des massifs montagneux présents sur la lune, d’un nombre d’étoiles inimaginable dans le ciel, des planètes qui tournent autour de Jupiter… Les rapports entre monde terrestre et monde céleste seront révolutionnés : l’imperfection terrestre sera projetée par ce livre jusque dans les astres, le monde deviendra d’un coup plus large et corruptible, la perfection et la causalité divine tomberont des cieux. Ce nouveau regard porté sur le ciel déterminera une révolution dans la conception du monde et le dépassement d’un système de pensée : le monde moderne est en train d’ouvrir le ciel. Ces observations furent effectuées pendant les nuits de l’automne et de l’hiver 1609 et 1610, grâce à des lunettes astronomiques plus puissantes, inventées par un auteur sidéral, Galilée. Le livre, Sidereus Nuncius, était écrit en latin et sera publié le 12 mars 1610.

Camille de Toledo
Camille de Toledo

Après avoir clôturé en 2014 son ample et vertigineuse trilogie européenne avec Oublier, trahir, puis disparaître, Camille de Toledo offre en cette rentrée 2016 Les Potentiels du temps en compagnie de Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, large et vibrante réflexion sur notre époque hantée de fins et de catastrophes, en particulier dans ses rapports à l’art et à la politique. Premier volet d’une nouvelle trilogie qui examinera philosophiquement et plastiquement ce temps de la charnière d’un siècle l’autre, Les Potentiels du temps revient pour les reprendre et les prolonger en des voies nouvelles sur des questions au travail chez Camille de Toledo depuis son premier essai, L’Adieu au XXe siècle paru il y a bientôt une quinzaine d’années. L’occasion pour Diacritik d’interroger l’écrivain sur l’ensemble d’une œuvre qui compte désormais comme l’une des plus singulières et importantes du contemporain.

Cassius-Clay-cropped_RING


Le ring invisible
est le roman d’une genèse : celle de Cassius Clay, boxeur génial devenu Mohamed Ali en même temps que bien d’autres choses. Le livre s’intéresse aux débuts du boxeur, à sa formation, son apparition – on pourrait dire sa naissance, puisque Cassius Clay nait un jour dans le corps du jeune Cassius, s’y développe comme une forme de vie nouvelle, une force inédite. Si la genèse est celle de Cassius Clay, de la naissance de son corps, de sa parole, elle est aussi celle du livre puisque celui-ci est composé de cette genèse. Le livre n’est pas un roman sur Cassius Clay, comme le serait un roman se pliant aux exigences de la représentation : il est le corps de Cassius Clay – son corps, ses affects, son esprit et les processus qui les traversent.