Après ces quelques mois où il s’avérait plus que problématique de s’approvisionner – en livres, côté whisky, pas de problème, le privé pouvait continuer, en chambre, ses investigations –, le temps est venu de refaire quelques virées dans les librairies afin de satisfaire notre appétit de lectures fraîches (mais n’y trouvant pas forcément ce qu’on a projeté d’acquérir – nombre de nouveautés étant souvent absentes des tables).

« Hors du monde » et « hors saison » : tel est l’espace évidé depuis lequel Mathieu Larnaudie compose Blockhaus. Retiré dans une villa normande en front de mer pour écrire, le narrateur se laisse emporter par le génie du lieu, les échos lointains de la grande Histoire et les fracas du monde contemporain, comme autant de colères qui grondent.

11 mai 2020. Le déconfinement s’accompagne de retours possibles dans les librairies et leurs rayons, ouvrant bien plus de perspectives que le kilomètre qui nous était jusqu’ici autorisé. C’est donc une rentrée de printemps qui débute, inédite — et, espérons-le, hapax. Pour fêter ce retour aux librairies, il me fallait un livre singulier, un choix subjectif. Ce sera un récit qu’avec Jean-Christophe Cavallin j’ai vu s’épanouir, Nos corps érodés de Valérie Cibot, paru aux éditions Inculte cinq jours avant le début du confinement.

Mieux vaut ne pas avoir « vu » pour « imaginer plus », écrivait Giono dans Que ma joie demeure, exergue sous forme de programme narratif du dernier livre de Jean-Michel Espitallier, Cow-Boy. De son grand-père Eugène qui a quitté les Hautes-Alpes pour la Californie, l’écrivain ne sait rien. Tant mieux.

Dans Cow-boy, Jean-Michel Espitallier retrouve ce qu’il avait exploré dans La première année (et déjà, sous d’autres formes, dans les précédents livres) : une façon de subvertir le biographique, l’autobiographique. L’écriture est une écriture de soi mais à partir d’un monde se déployant et s’imposant par ce qu’il advient à d’autres : une écriture qui inclut de l’autobiographique mais qui ne forme pas une autobiographie.

Prenez un tube de verre, une boîte de conserve ou un carton : placez-y des objets quotidiens, des messages, des photographies, des journaux, des livres, etc. Enterrez votre inventaire avec la mention « ne pas ouvrir avant 2957 » (ou n’importe quelle date dans un futur lointain). Vous aurez créé, comme Warhol et tant d’autres, l’une de ces Capsules de temps qu’inventorie Xavier Boissel dans son dernier livre, paru aux éditions Inculte.
Que nous disent ces time capsules de nos espoirs comme de nos peurs, de notre rapport au temps et à l’espace ? Autant de questions prolongées dans un grand entretien avec Xavier Boissel.

Toute écriture naît de la disparition, Derrida l’a montré, plus encore celle du deuil, disparition radicale, irréversible, muant le livre en testament, tombeau d’une présence, paradoxe d’une trace.
« De quoi demain sera-t-il fait ? », se demandait Hugo, « De quoi demain ? », ajoutait Derrida. De quoi ces lendemains ?, poursuit Jean-Michel Espitallier dans La Première année, quand Paris subit une vague d’attentats sans précédent à quelques mètres de chez lui, alors même que sa compagne, Marina, lutte contre le cancer qui va l’emporter.

A l’occasion de la parution de La première année, rencontre avec Jean-Michel Espitallier et entretien où il est question de ce livre-ci mais aussi, de manière plus générale, de son travail d’écrivain, de la musique, de Wittgenstein, de la guerre et de la banalité du mal, de Francis Ponge et de la batterie, de bricolage, du syllogisme, ainsi que d’un livre en cours d’écriture.

Un Livre des places, donc. Soit, dans la lignée des essais collectifs Inculte, pluralité de voix en feuilleté pour évoquer un lieu politique et littéraire, un siècle En procès ou les matériaux du roman. Ici, les places comme lieu articulé et problématique, un foyer de revendications et contestations, le surgissement et l’expression d’une voix dissonante, en plein cœur de la cité, à la fois rassemblée et diffractée, dont ce volume se veut l’objet-livre métonymique.