« Le Signal est romanesque » : Sophie Poirier, biographie d’un immeuble et rêve d’histoire

© Olivier Crouzel Sophie Poirier Le Signal © éditions Inculte

Le Signal de Sophie Poirier est placé sous l’exergue d’une phrase d’Emmanuel Hocquard : « on aimerait que la qualité d’une architecture ne tînt ni à sa démesure, ni à son aspect spectaculaire et/ou spéculatif, mais au rôle qu’elle joue, éthiquement, dans le paysage et les vies qui l’incorporent ». C’est dire que si le Signal impose sa barre de 4 étages et son énorme « masse rectangulaire » sur une plage de Soulac sur la côte Atlantique, ce ne sont ni cette démesure ni cet aspect spectaculaire qui ont conduit l’autrice à centrer son livre sur un immeuble… mais plutôt le paradoxe qu’il figure puisqu’il est « si fragile, si prêt du bord », sous la menace d’une montée du niveau de la mer. Le signal dit une beauté sidérante parce que disjonctive comme une double cristallisation amoureuse. Dans sa « solitude flagrante », le Signal est signe, multiple, et concentré de plusieurs époques, des années 70 à aujourd’hui.

© Christine Marcandier

On se souvient que dans Rêves d’histoire (Verticales, 2014), Philippe Artières proposait un « ouvroir d’histoires potentielles » (titre de la postface du livre), soit un certain nombre d’objets dont d’autres auteurs ou lui-même pourraient se saisir pour cartographier un « territoire, celui d’une histoire de l’ordinaire à la jonction de Perec et de Foucault ». Le livre, « recueil de variations d’histoires contemporaines », se terminait sur 15 doubles pages vierges, comme une invitation à écrire et imaginer d’autres rêves d’histoire. Artières a puisé dans ses propres hypothèses documentaires, que l’on pense à Banderoles, à Au fond, à Vie et mort de Paul Gény ou au plus récent Dossier sauvage. Mais d’autres livres, écrits par d’autres, peuvent être rattachés aux propositions d’Artières. Pensons à l’antérieur Immeuble de Will Eisner ou aux sublimes Paris Fantasme de Lydia Flem (non pas un mais tous les bâtiments de la rue Férou) et 209 rue Saint-Maur de Ruth Zylberman, sous-titré Autobiographie d’un immeuble.

En 2014, Artières exhortait à « prendre au sérieux Georges Perec et sa Vie mode d’emploi en dressant la monographie d’un immeuble », en faisant « l’histoire d’un lieu sur plusieurs centaines d’années à partir des traces qu’ont laissées ses habitants dans les archives mais aussi les récits oraux qu’ils pourraient en faire ». Un immeuble est le cadre d’« histoires très diverses », un lieu d’habitation qui juxtapose parties communes et espaces privés, une double dimension qui se donne à lire dans des traces, des indices, des signaux. Sophie Poirier ne peut se plonger dans une histoire pluri-centenaire puisque le Signal a été pensé et construit dans les années 70. Mais son projet répond, sur un versant littéraire, au rêve d’histoire d’Artières, même si l’impulsion du livre ne se formule pas ainsi, qu’elle est de l’ordre de l’évidence intime : elle a « aimé, sans rationalité », ce « bâtiment dont le destin est de disparaître bientôt ». Mais il est aussi bien la lignée assumée et comme empêchée d’un Perec quand l’autrice regrette de ne pas avoir « dressé un inventaire strict et systématique » des objets laissés sur place par ses habitants expropriés, « comme Georges Perec l’aurait fait ». Pourtant son récit est ailleurs, sa saisie singulière.

Le Signal est , imposant, remarquable par sa position au bord de l’Océan, déjà vidé de ses habitants quand Sophie Poirier le découvre sur la plage de Soulac. Des grilles l’entourent. Le Signal est intermittent, un entre-deux : présent et bientôt disparu, interdit et ouvert encore puisque les grillages n’empêchent pas vraiment de passer. Entrer malgré les panneaux et arpenter les couloirs et appartements désertés provoquent le même frisson d’interdit que certaines explorations de l’enfance. L’immeuble craque, siffle — « ce n’était pas un immeuble mais un bateau » —, il résiste, et puisqu’il n’est plus habité, c’est lui qui habite, qui hante.

Quand Sophie Poirier, accompagnée d’Olivier Crouzel qui prend des photos et filme, entre pour la première fois dans le Signal, elle découvre deux chaises dépareillées dans un appartement vide, face à une immense baie vitrée qui donne sur l’océan, comme si tout avait été arrangé, pré-vu, comme si l’immeuble s’offrait au rêve et à l’écriture, à une saisie par l’image. La photographie clôt le livre publié aux éditions Inculte, comme la boucle infinie d’un seuil puisque tout commence et tout finit là.

© Olivier Crouzel Sophie Poirier Le Signal © éditions Inculte

L’immeuble témoigne de quelques utopies architecturales des seventies : il borde l’océan et offre aux appartements un accès direct à la plage. Mais le XXIe siècle rase ces utopies : les 200 mètres de cordon dunaire sont devenus 40 puis 20 puis 10, malgré les tonnes de sable déversées pour nier l’érosion que la mer, toujours recommencée, emporte. L’immeuble a été comme posé sur le sable, ses fondations ne sont pas assez profondes pour résister à l’océan. Les 24 et 25 janvier 2014, le Signal est évacué… Au livre de désormais occuper les sols, de prélever et rassembler les archives démembrées d’une vie quotidienne antérieure, quelques chaises, un dictionnaire solidifié par l’humidité et le sel qui peut apparaître comme l’image en creux du livre, sa miniature formelle et lexicale, un recueil et des mots comme matériaux d’une (re)construction littéraire et scripturale.

© Olivier Crouzel Sophie Poirier Le Signal © éditions Inculte

Pendant des mois et des mois, Sophie Poirier revient au Signal qui agit sur elle comme un aimant — au point qu’elle retrouve même en Grèce, face à l’insulaire Hotel White Beach qui « se superposait » à lui. D’année en année, l’immeuble se dégrade, il est attaqué par les éléments comme par ses visiteurs, des tags recouvrent tout, le vandalisme est roi, et l’autrice écrit aussi ces strates, cette « mémoire éventrée », cette « intimité exposée ». Il s’agit désormais d’intervenir, au sens artistique du terme, de consigner pour elle, de filmer pour Olivier, de proposer une architecture mouvante à l’image de cet immeuble en métamorphoses. Le Signal devient, par exemple, écran de projection, comme le 21 mars 2015 où s’annonce la marée du siècle. Tandis que les images d’Olivier Crouzel défilent, Sophie Poirier lit 46 fois l’été, « une fiction poétique inspirée de l’immeuble abandonné ». Peu à peu le Signal se dépouille en effet de sa forme architecturale et quotidienne, celle d’un lieu de vie, pour entrer dans son existence artistique, celle d’une représentation qui n’est pas une désincarnation — alors même que le bâtiment désamianté, désossé laisse pourtant peu à peu apparaître son « squelette ».

Le livre de Sophie Poirier est incarné et nourri d’histoires, il est recueil de vies, récits du combat d’habitants qui ont eu le sentiment d’être spoliés par une évacuation sans indemnisation. Le Signal n’est ni la « verrue » à laquelle beaucoup le réduisent (une barre qui dépare une plage) ni d’ailleurs seulement le symbole grandiloquent du dérèglement climatique que d’autres ont vu en lui. Il est le témoignage d’une époque des possibles (les années 70) comme de celle où ces utopies se défont (nos années 10), il est la figuration d’une beauté paradoxale dans « l’équilibre de sa fore radicale », de décennies qui accélèrent ce que sont les XXe et XXIe siècle sous le signe de la disparition.

« En grimpant sur la dune de l’autre côté de la route, je découvre l’immeuble dans son ensemble. Chaque ouverture, à chaque étage, semble remplie d’océan. On voit la mer partout à travers.
Je n’en reviens pas.
Que le Signal soit capable encore, après toutes les souffrances, d’offrir cette poésie folle, d’inventer ce paysage nouveau, de la mer en transparence, presque en symbiose ».

Face au Signal, impossible de rester indifférent. C’est l’expérience de Sophie Poirier, « tombée en amour de cet immeuble », c’est la fascination qu’elle inocule au lecteur du Signal et qui tient de la célébration comme du deuil. Il est l’un de « ces lieux pleins de soi qu’on laisse aux autres ». Si, longtemps, l’autrice a pu penser qu’elle était « la seule à comprendre ce qui arrivait ici », c’est bien son « je n’en reviens pas » qu’elle transmet à ses lecteurs, expression lexicalisée de l’étonnement depuis une sidération géographique : d’un tel lieu, on ne revient pas en effet, on y reste, aimanté par sa géométrie et sa beauté radicale, parce qu’il rappelle autant certains tableaux de Hopper qu’il annonce les catastrophes climatiques à venir. Le Signal concentre passé, présent et futur, il s’impose au réel comme il envahit l’imaginaire. L’« immeuble-sorcier » est un véritable « génie du lieu ».

Sophie Poirier, Le Signal, éditions Inculte, février 2022, 140 p., 13 € 90
Lire ici l’article d’Arnaud Jamin, « Sophie Poirier et le grand ensablement. Le Signal ».